1902 – Une invitation à dîner

Une invitation à dîner

In Italiano – Un invito a tavola (1902)

Une invitation à dîner

Pirandello en FrançaisProbablement déjà écrite en 1900. Première publication dans le recueil Quand’ero matto…(Quand j’étais fou), Turin, Streglio, 1902 ; rassemblée dans Novelle per un anno, Il Vecchio Dio(Nouvelles pour une année, Le Dieu ancien), Florence, Bemporad, 1926, vol. X.


– Est-ce qu’il y aura suffisamment ?

Les trois sœurs Santa, Lisa et Angelica Borgianni échangeaient des regards de perplexité en s’interrogeant de la sorte. Elles travaillaient depuis deux jours à préparer ce dîner, un festin de « grands seigneurs ».

Santa, la cadette, était plus grande qu’Angelica ; Angelica plus grande que Lisa, l’aînée. Toutes trois, du reste, poitrinantes et fessues, ne le cédaient pas à leurs frères pour la stature colossale et la force herculéenne.

– La famille Borgianni, huit piliers de cathédrale ! disait Mauro, le plus jeune frère et le dernier-né de la famille.

Trois sœurs et cinq frères : Rosario, Nicola, Titta, Luca et Mauro par rang d’âge.

Rosario et Nicola s’occupaient des terres ; Titta de la solfare près du bourg d’Aragona ; Luca était entrepreneur de travaux publics et avait presque tous ceux de l’arrondissement ; Mauro avait la passion de la chasse, il était chasseur.

Rosario Borgianni était célèbre pour ses accès de fureur. Une vraie bête fauve. On racontait sur lui les plus terribles histoires ; des aventures qu’il avait eues au temps du brigandage, naturellement accrues et embellies par l’imagination populaire. On prétendait qu’il avait tenu tête un jour à une douzaine de brigands, particulièrement sanguinaires, et qu’il les avait tous tués. On exagérait ! Il n’en avait tué que quatre : deux sur ses propriétés, deux autres sur la route de Comitini à Aragona.

On en racontait de belles également sur Mauro. Un jour par exemple, à la chasse, il était tombé du haut du Mont des Forche ; il avait rebondi trois fois et chacune des trois fois, brandissant son fusil de la main droite, il avait crié :

– Heureusement que je suis bon valseur !

On l’avait relevé pourtant avec une fracture à la jambe droite et une légère commotion cérébrale, lui qui déjà n’avait pas le cerveau bien en place.

Une autre fois, à la chasse, il aperçoit trois ou quatre étourneaux posés sur la croupe de bœufs en train de paître sur une pente. Il se baisse, approche tout doucement et à peine à bonne portée, boum, un coup de fusil. Le bouvier bondit furieux.

– Halte, lui crie Mauro en le mettant en joue. Un pas de plus et je te déquille.

– Mais voyons, monsieur Mauro, mon bétail…

– Tu ne sais donc pas, imbécile, que là où je vois du gibier, je tire.

– Même sur la croupe de mes bœufs ?

– Même sur la tête de l’enfant Jésus, si je prenais l’esprit saint pour un pigeon.

*

* *

Le repas semblait préparé pour trente invités au bas mot. En réalité il n’y en avait qu’un seul, et qu’on ne connaissait même pas. On savait simplement qu’il arriverait le lendemain de Comitini et que ce repas lui était dû à titre de remerciement. Il avait donné asile à Luca, l’entrepreneur qui, pendant quinze jours, avait tenu le maquis.

Pas précisément pour un meurtre, mais presque. Voici : Luca Borgianni avait pris en adjudication la construction du chemin entre Favara et Naro. Un soir, la journée finie, il revenait à cheval. À un moment donné, il aperçoit une ombre qui s’allongeait menaçante sur le gravier baigné de lune. Pas de doute, quelqu’un était posté là, la tête couverte d’une cagoule. Par bonheur, Luca l’avait aperçu, ou plutôt il avait aperçu la cagoule. Il avait eu l’impression que le coquin s’accroupissait pour se garer de la lune qui émergeait lentement de la colline à gauche.

– Qui va là ? Pas de réponse.

Tra-ta, tra-ta ; par précaution, il arme son fusil. Un grillon se met à chanter.

Luca de nouveau arrête sa monture.

– Qui va là. ?

Silence. Le chant du grillon.

– Je compte jusqu’à trois, cria Luca tout pâle. Si tu ne réponds pas, tu peux faire le signe de la croix. Un !

L’ombre ne bougeait toujours pas.

– Deux !

L’ombre restait immobile, impassible. Et toujours le chant du grillon.

– Trois !

Un coup de fusil. Quelque chose qui saute en l’air et Luca qui repart au triple galop. Quand il arriva à la maison, il haletait.

Frères et sœurs l’entourèrent :

– Cachez-moi ! Cachez-moi !

– Pourquoi ? Une blessure ?

– Non, tué…

– Toi ? Qui ?…

– Quelqu’un… Je ne sais pas… J’ai tiré dessus… Cachez-moi…

Ses frères l’avaient empoigné et enfermé dans la cave. Puis Mauro avait fait un tour dans le village pour savoir si on parlait déjà de l’homicide. Rosario et Titta avaient attendu avec impatience que Luca se fût remis un peu de son émotion, puis l’avaient conduit en lieu sûr. Ils avaient déjà pensé à une cachette, chez un de leurs amis et compères de Comitini. Luca allait s’y rendre cette nuit même à cheval. Nicola, armé jusqu’aux dents, était allé rôder autour de l’endroit où son frère avait fait le coup pour découvrir de quoi et de qui il s’agissait. Luca s’était enfin mis en route. Le lendemain à l’aube revoilà Nicola.

– Eh bien ?

– Rien. J’ai trouvé seulement un manteau à capuchon par terre. Certainement le blessé s’est traîné jusqu’au village et il a abandonné son manteau, percé en plusieurs endroits… Luca tire comme un ange ! Il doit l’avoir blessé à mort, à en juger sur le manteau… Je n’y comprends rien… Deux trous gros comme ça dans le capuchon. Il a donc été touché à la tête… Et il a disparu !

Trois jours s’étaient écoulés dans l’angoisse. Au village on ne parlait toujours de rien. Dans les villages voisins, pas la moindre blessure, pas le moindre cas de mort violente. Au bout de quinze jours, on avait fini par apprendre qu’un paysan, travaillant dans ces parages, s’était servi d’une borne comme de porte-vêtement ; il avait encapuchonné la borne de son manteau et le soir, il était rentré au village en l’oubliant. Luca l’avait pris pour un individu embusqué et avait tiré dessus.

Le repas était prêt depuis la veille, étalé sur la longue table au milieu de la pièce : un cochon de lait, garni de laurier, farci de macaronis, dans un plat allant au four ; sept lièvres écorchés avec une garniture d’alouettes, le tout tué par Mauro ; deux dindes énormes ; un agneau ; un plat de tripes ; des pieds de bœuf à la gelée ; un gros poisson bouilli ; un pâté gigantesque ; plus un régiment de fiasques et des fruits en quantité.

– Est-ce qu’il y aura suffisamment ?

Titta disait : oui, Mauro disait : non et il faisait le compte :

– Nous, huit ; l’invité, neuf ; le domestique et la servante, onze. Dieu soit loué, chacun de nous mange comme quatre, et… et…

– N’aie pas peur, l’invité ne manquera de rien… certifiait Titta.

Cette conversation avait lieu sur le coup de minuit, devant la table déjà servie. Les sept frères et sœurs avaient quitté leur lit, l’un après l’autre, tout doucement, poussés par un même désir de voir l’effet que produisait la table garnie. Comme des ombres noctambules, ils s’étaient trouvés réunis en chemise, le bougeoir à la main. Quelque dispute était à prévoir ; elle ne tarda pas à éclater entre Titta et Mauro. Mauro saisit un lièvre et en menaça son frère. Ils s’empoignèrent. Mais Angelica devait sauver la situation :

– Mazurka ! mazurka ! cria-t-elle en entendant les mandolines et la guitare d’une sérénade qui par chance passait en ce moment.

– Bravo ! c’est la Nocturne, s’écria Santa au même moment en battant des mains.

Et elle commença à danser avec sa sœur, en chemise de nuit. Tous les autres suivirent l’exemple. Lisa se jeta dans les bras de Titta, Rosario forma couple avec Nicola et Mauro, demeuré seul, se mit à danser avec le lièvre aux oreilles pendantes, en riant joyeusement.

*

* *

Tout d’abord, au milieu des poignées de mains, des questions et des embrassades prodiguées à Luca (le pilier le plus solide de la famille), personne ne fit attention à un petit homme d’âge incertain, écrasé par un énorme couvre-chef qui lui descendait jusqu’à la nuque, soutenu des deux côtés par les oreilles qui pliaient sous la charge. Le pauvre malheureux semblait ému par les témoignages d’affection de ces huit colosses qui n’avaient pas un seul regard pour lui, tout intimidé déjà et si petit qu’il n’arrivait pas, chapeau compris, à l’épaule de Lise, la moins grande des trois sœurs.

– Attendez que je vous présente Don Diego Filinia, autrement dit Schiribillo, finit par dire Luca. Et il lui posa la main sur l’épaule en souriant, d’un air protecteur.

– Dieu, quel petit homme ! s’écrièrent en chœur, en s’avisant de sa présence, les trois sœurs. Et il s’appelle Schiribillo ? 

– Je suis petit de naissance, Mesdames… Et Schiribillo est mon surnom… balbutia Don Diego, en retirant par politesse son grand chapeau et en souriant avec une humilité pleine de gaucherie.

Les sept géants considéraient avec une commisération profonde ce nabot, tête nue, sans un cheveu sur le crâne luisant, ovale et protubérant. Ils ne trouvaient pas un mot à lui dire. Quelle désillusion ! Et quel drôle d’invité ! Si on l’avait su plus tôt…

– Pourquoi pleure-t-il ? demanda soudain Angelica, envahie de dégoût et de pitié, après l’avoir longuement dévisagé.

– Il pleure ? fit Luca, et ce disant, il se tourna, puis se baissa jusqu’au niveau du minuscule invité en le regardant dans les yeux.

– Je ne pleure pas, non, protesta Don Diego qui portait à son œil droit un vaste mouchoir de cotonnade à fleurs. En route, il m’est entré une poussière dans l’œil. Mais, je ne pleure pas…

– Ah ! s’écrièrent les géants rassurés.

Don Diego abaissa doucement son mouchoir de son œil à son nez, comme pour y recueillir une goutte furtive.

– Débarrassez-vous de votre manteau…, lui suggéra Santa.

Mais Don Diego refusa.

– Non, non, grand merci. Je préfère le garder… Sinon, Dieu soit loué, je me mets à éternuer, et quand je commence, je ne sais jamais quand je m’arrêterai… Alors je préfère garder mon manteau.

Le silence qui suivit ses paroles l’emplit de confusion. Il soupira : – Eh oui !

Puis par deux fois, encore : – Eh oui !… eh oui !

Et il se frottait sans arrêt les mains, en tenant les yeux baissés. Personne ne se décidait à parler et ce silence devenait plus lourd de minute en minute.

– Nous avons le devoir, reprit enfin Luca, d’être reconnaissants envers Don Schiribillo pour toutes les gentillesses qu’il a eues pour moi pendant mon séjour à Comitini.

– Soyez-en remercié de tout cœur, dit alors Rosario, en tendant la main à l’hôte. Et vous vous appelez comment ? Schiribillo ?

– Mais pas du tout… Je m’appelle Filinia… Filinia, fit Don Diego, avec un humble sourire.

– Notre maison est la vôtre, ajouta Nicola, en serrant à son tour la main de l’invité et en regardant ses frères et sœurs d’un air de dire : « À votre tour, moi, j’ai déjà dit ma phrase. »

Titta et Mauro, l’un après l’autre, suivirent l’exemple et dirent la leur, en avançant d’un pas, militairement, et en serrant aussitôt après la main de Don Diego, qui ne sut rien trouver d’autre à répondre que : « Mais voyons… Mais voyons… »

Il fut impossible de tirer un mot aux trois sœurs, tant leur déception était grande.

On en vint à parler de l’incident pour lequel Luca avait dû se cacher. Luca n’admettait pas l’hypothèse de la borne.

– Une borne, s’écriait-il en proie à l’indignation, une borne ! C’était un homme en chair et en os qui était posté là ! Quand j’ai tiré, j’ai entendu un cri, moi qui vous parle… Je voudrais connaître la crapule qui a inventé l’histoire de la borne. Je lui apprendrais à se moquer de Luca Borgianni.

– Ça va, ça va, répétait Rosario. N’en parlons plus. Ne pensons qu’à nous amuser.

Don Diego approuva de la tête ; ce n’était pas qu’il espérât s’amuser, lui chétif, entre ces huit colosses, mais il valait mieux par prudence écarter tout sujet de dispute. On ne sait jamais où s’égarent les coups !

En attendant de se mettre à table, Rosario et Nicola se mirent à causer avec l’invité des choses de la campagne, des bonnes années et des mauvaises. Don Diego, toujours humble, se remettait pour tout entre les mains de Dieu, mais cette docilité finit par mettre Nicola en colère :

– Les mains de Dieu, les mains de Dieu ! Ce sont des bras d’hommes qu’il faut à la terre. Des bras comme ceux-ci, regardez Schiribillo !

Et il tendait vers Don Diego, en serrant les poings, ses bras herculéens, comme s’il avait l’habitude de bourrer la terre de coups pour l’obliger à donner chaque année plus que son dû.

– Et regardez ceux-là, tout vieux et fatigués qu’ils soient, s’écria Rosario en montrant les siens.

Titta et Mauro voulurent eux aussi montrer leurs biceps et relevèrent les manches de leur veste et de leur chemise. Le pauvre Don Diego considérait avec affolement à hauteur de son nez ces huit bras musculeux, de force à tuer huit bœufs.

– Je vois, je vois, répétait-il avec un sourire de stupeur et de consternation. Je vois, je vois…

– Touchez, ordonnèrent les frères Borgianni.

D’un doigt tremblant, Don Diego effleura les bras et de l’autre main il portait le mouchoir à son nez de peur qu’une goutte ne tombât dessus.

– À table, annonça mollement Santa.

– Schiribillo, à table ! cria Mauro. Et laissez-vous faire. Nous allons vous faire grandir… Vous allez tellement manger que vous ne pourrez plus passer par la porte. Nous vous descendrons par la fenêtre quand vous serez gavé.

– Je mange très peu, très peu, avertit Don Diego.

– Quelle est la place de l’invité, demanda Titta à voix basse à ses sœurs.

– Entre Rosario et Lisa, proposa Mauro. Mais Lisa se révolta : – Nous autres femmes, nous nous assiérons à part.

Don Diego s’assit entre Rosario et Nicola. Les huit Borgianni à peine en place, remplirent de vin les gros verres à eau.

– Le signe de la croix ! dit Rosario solennellement.

Et de boire !

– Don Diego, vous ne buvez pas, demanda Titta.

– Merci, jamais avant le repas, s’excusa l’hôte timidement.

– Allons donc, pour ouvrir l’appétit, suggéra Nicola en lui mettant le verre en main.

Don Diego l’approcha de ses lèvres par politesse et le découronna à peine d’une petite gorgée prudente.

– Cul sec, cul sec, criaient les huit Borgianni.

– Je ne pourrais pas, merci, je ne pourrais pas… Mauro se leva de sa chaise :

– Attendez, je vais le mettre à la raison…

Et saisissant le verre d’une main, de l’autre la tête de Don Diego, il dit : – Laissez-vous faire…

Et il lui fit avaler son verre de force.

– Oh ! mon Dieu ! hoquetait Don Diego, à demi asphyxié, les yeux pleins de larmes. – Oh ! mon Dieu !

Il s’était levé et essuyait son front trempé de sueur, au milieu des rires de toute la tablée.

– Regardez ! Le vin lui ressort par les yeux ! raillait Angelica.

On servit le cochon de lait farci… Rosario se leva, découpa ; la plus grosse portion fut pour Don Diego.

– C’est trop, beaucoup trop, répétait l’invité, l’assiette à la main.

– Ne commencez pas, cria Nicola. Ce n’est pas trop.

– La moitié seulement, je vous en prie, insistait Don Diego. Je ne pourrais pas. Je mange très peu.

– Mangez, cria Mauro et il se leva de nouveau. Don Diego, épouvanté, baissa le front vers son assiette et commença à manger en silence.

Tous d’ailleurs mangeaient en silence. Mais chaque fois que l’invité faisait le geste de poser sa fourchette, les huit géants reprenaient d’une seule voix :

– Mangez, jusqu’à la dernière bouchée !

– Maintenant je ne pourrais vraiment plus rien manger, protesta Don Diego, avec quelque énergie et un grand soupir de soulagement, quand il eut vidé son assiette. J’ai dîné comme un prince.

Mauro s’insurgea :

– Vous dites ?… Nous ne faisons que commencer…

– Vous autres, évidemment, repartit en souriant Don Diego. Vous avez, Dieu merci, la capacité qu’il faut… Je parle pour moi…

– Pour qui nous prenez-vous, fit Titta, en fronçant les sourcils. Vous vous figurez qu’on vous a invité pour manger un seul plat et c’est tout ? Occupez-vous de manger et faites ce que vous devez, comme nous avons fait ce que nous devions. Nous vous avons des obligations, laissez-nous les remplir.

– Ne vous fâchez pas, je disais simplement que je…

– Vous mangerez, coupa court Rosario. Voilà la chasse de Mauro.

– Un lièvre et cinq alouettes pour moi seul, s’écria Don Diego atterré. Mais c’est impossible. Mais voyons, comment pouvez-vous croire que je…

– Pas d’histoire, n’est-ce pas ! fit Nicola.

– Mais regardez-moi un peu, implorait Don Diego. Où voulez-vous que je les mette ? Vous ne voulez pas que j’y laisse la peau…

Rosario ne comprit pas :

– Quelle peau ? Vous n’avez rien à laisser. Le lièvre est écorché !

– Je parle de la mienne, de ma peau ! Où voulez-vous que je mette un lièvre ?

– Je vous ai mis aussi cinq alouettes.

– Mais je n’ai pas le ver solitaire… Permettez-moi de manger seulement les alouettes.

– Écoutez, hurla Mauro, en brandissant une cuisse de lièvre qu’il déchiquetait à belles dents. C’est moi qui ai tué tout ce gibier. Je me suis cassé les jambes pour vous, trois jours de suite. Si vous ne mangez pas tout, je prendrai la chose comme une injure personnelle.

– Ne vous fâchez pas, je vous en supplie. Je vais essayer.

Et le pauvre Don Diego recommandait son âme au Dieu de miséricorde. Il mangeait et la sueur commençait à lui couler du front. Il levait les yeux et il voyait ces huit démons de l’enfer qui entonnaient du vin, du vin et encore du vin.

– Jésus, viens à mon aide, gémissait-il tout bas. Le repas n’en finissait pas. Don Diego aurait voulu pleurer, se rouler à terre de désespoir, se griffer la figure, se décrocher la mâchoire de rage. On n’avait jamais vu pareille cruauté. Même pas du temps de Néron. Il n’avait même plus la force de soulever son assiette. Les couverts, les verres, les bouteilles tourbillonnaient devant lui sur la table ; ses oreilles bourdonnaient. Ses paupières se fermaient seules, tandis que les huit Borgianni, déjà saouls, hurlaient, gesticulaient comme des énergumènes, tantôt debout, tantôt assis et sans cesser de s’injurier.

À présent, si Don Diego écartait un peu son assiette en disant comme en rêve : « Je n’en peux plus… je n’en peux plus… » les huit géants se jetaient sur lui et le couteau sur la gorge :

– Mangez, grand imbécile. C’est pour vous que nous avons fait tous ces frais.

Don Diego n’était déjà plus de ce monde, lorsqu’à travers ses paupières mi-closes il lui sembla apercevoir sur la table une énorme meule de remouleur. Il fit alors une suprême et vaine tentative pour se lever et s’enfuir :

– Oh ! mon Dieu ! ils m’ont attaché à ma chaise, gémit-il, et il fondit en larmes.

C’était faux, mais le pauvre Don Diego se croyait attaché. Rosario se leva de toute sa hauteur, le tranchoir à la main. Don Diego eut l’impression qu’il touchait le plafond de sa tête et qu’il tenait en main un sabre pour l’exécuter.

– La moitié pour Don Diego, cria Rosario, en partageant l’énorme pâté que le pauvre homme avait pris pour une meule.

– L’autre moitié à ses deux voisins, proposa Angelica.

– Et nous alors, fit Mauro. Nous rien ? Je veux ma part.

Mais Luca prenait parti pour Angelica.

– Non, non, aux deux voisins.

Don Diego, épouvanté, voyait grossir la dispute.

– Et moi, alors, par droit du plus fort, je prends ma part, cria Mauro. Il se leva et étendit la main vers le pâté.

Mais Luca fut plus prompt : il saisit le pâté et, poursuivi par toute la famille, parmi les cris et les bourrades, il le jeta par la fenêtre. Une rixe furieuse suivit : frères et sœurs s’étaient pris aux cheveux : hurlements, gifles, coups de poings et coups d’ongles, chaises renversées, bouteilles, verres et plats en miettes, le vin répandu sur la nappe, la fin de tout. Rosario monta debout sur une chaise et de sa voix de stentor il cria :

– Vous n’avez pas honte de donner pareil spectacle… Avec un invité à votre table !

À cet énergique rappel à l’ordre, les furieux se figèrent comme pétrifiés. Ils cherchèrent leur invité : où était-il passé ? Où diable s’était-il fourré ?

Sur la chaise, le manteau ; sous la table, une paire de souliers. Le malheureux s’était sauvé pieds nus pour courir plus vite.

– En somme, tout a bien marché, constataient entre eux un moment plus tard les huit Borgianni, enfin calmés. – Tout a bien marché, sauf le dessert.


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