1904 – Le devoir du médecin

Le devoir du médecin

In Italiano – Il dovere del medico (1902)

Le devoir du médecin

 

Pirandello en Français

Première publication sous le titre Il gancio (Le Crochet) dans la Settimana, 22 juin 1902 ; reprise, sous son titre définitif, dans le recueil La vita nuda (La Vie toute nue), Milan, Treves, 1910 ; rassemblée dans Novelle per un anno, La vita nuda (Nouvelles pour une année, La Vie toute nue), Florence, Bemporad, 1922, vol. III.


I

– Ils sont à moi, pensait Adrienne, en prêtant l’oreille au babil des deux enfants qui jouaient dans la pièce à côté ; et elle souriait tendrement, sans s’interrompre de tricoter d’un crochet rapide un chandail de laine rouge. Elle souriait, n’arrivant pas à se convaincre que ces deux enfants sont bien à elle, sortis d’elle, et que tant d’années déjà, dix ans bientôt, ont passé depuis le jour de ses noces. Est-il possible ! Elle se sent si petite fille encore, et son aîné qui a huit ans, et elle bientôt trente : trente ans, est-il possible ? presque vieille ! Allons donc ! Et elle souriait.

– Le Docteur ? fit-elle soudain, comme si elle s’interrogeait elle-même. Il lui semblait reconnaître dans le vestibule la voix du médecin de la famille ; elle se leva ; son sourire était encore sur ses lèvres.

Ah ! ce sourire, comme il mourut vite, glacé par l’attitude bouleversée, embarrassée aussi du Docteur Vocalopoulo, qui haletait comme s’il avait couru pour venir et dont les paupières battaient nerveusement derrière les gros verres de ses lunettes de myope, qui rapetissaient ses yeux.

– Docteur… Mon Dieu…

– Ce n’est rien… Soyez calme…

– Maman ?

– Non, non ! prononça d’une voix forte le Docteur. Pas votre mère !

– Tommaso, alors ? cria Adrienne. Et comme le Docteur, par son silence, laissait entendre qu’il s’agissait bien de son mari :

– Que lui est-il arrivé ? Dites-moi la vérité… Mon Dieu, où est-il ? où est-il ?

Le Docteur Vocalopoulo étendit les mains en avant, comme pour endiguer les questions.

– Ce n’est rien. Vous allez voir… Une petite blessure…

– Blessé ? Et vous… On me l’a tué ? Adrienne saisit le bras du Docteur, les yeux hagards, comme une folle.

– Mais non, Madame, mais non… Calmez-vous… Une simple blessure… légère, espérons-le…

– Un duel ?

– Oui, répondit avec effort, après une hésitation, le Docteur de plus en plus troublé.

– Oh, mon Dieu, mon Dieu, dites-moi la vérité ! suppliait Adrienne. Un duel ? Avec qui ? Sans m’en rien dire ?

– Vous saurez tout. Mais du calme, du calme : pensons à lui… Où est son lit ?

– Par là…, répondit-elle, étourdie, ne comprenant pas tout d’abord. Puis elle reprit avec une angoisse qu’elle ne contenait plus :

– Où est-il blessé ? Vous m’épouvantez. Tommaso n’est-il pas avec vous ? Où est-il ? Pourquoi s’est-il battu ? Avec qui ? Quand ?… Mais parlez donc…

– Doucement, doucement…, interrompit le Docteur Vocalopoulo, à bout de forces. Vous saurez tout… Pour l’instant, la bonne est-elle dans la maison ? Voulez-vous l’appeler ? Un peu de calme, et de la méthode ; vous n’avez qu’à m’écouter.

Et tandis que, comme dans un songe, elle sortait pour appeler la bonne, le Docteur enlevait son chapeau et passait sur son front une main tremblante, comme s’il s’efforçait de se rappeler quelque chose ; puis, se souvenant tout à coup, il déboutonna son veston, prit son portefeuille dans sa poche et secoua plusieurs fois son stylographe, avant d’écrire une ordonnance.

Adrienne revenait avec la bonne.

– Voilà, fit Vocalopoulo, sans s’interrompre d’écrire. Et dès qu’il eut fini :

– Tout de suite, à la pharmacie la plus proche… Prenez des bouteilles… Non, pas la peine, le pharmacien vous en donnera. Et ne lambinez pas, je vous en prie.

– C’est très grave, Docteur ? interrogea Adrienne, d’un air timide et passionné à la fois, comme pour se faire pardonner son insistance.

– Non, je vous le répète. Ayons bon espoir, répondit Vocalopoulo et pour prévenir de nouvelles questions :

– Voudriez-vous me montrer la chambre ?

– Oui, venez, par ici…

Mais à peine dans la chambre, elle demanda encore, toute tremblante :

– Mais voyons, Docteur, n’étiez-vous pas avec Tommaso ? Il y a bien deux médecins dans les duels…

– Il faudrait transporter le lit un peu plus par là…, fit le docteur, comme s’il n’avait pas entendu.

À ce moment, un bel enfant, au visage hardi, ses longs cheveux noirs et bouclés flottant, entra en courant :

– Maman, une civière ! Que de monde…

Il vit le médecin et s’arrêta net, confus, honteux, au milieu de la chambre.

La mère poussa un cri et écarta l’enfant pour suivre le docteur. Sur le seuil, celui-ci se retourna et la retint :

– Restez là, madame, je vous en supplie ! J’y vais moi-même… Vos larmes pourraient lui faire du mal…

Adrienne s’inclina alors vers le petit qui s’accrochait à sa robe et le serra contre sa poitrine, en éclatant en sanglots.

– Pourquoi, maman, pourquoi ? demandait l’enfant effrayé, qui ne comprenait pas. Puis il se mit à pleurer à son tour.


II

Au bas de l’escalier, le docteur accueillit la civière portée par quatre brancardiers, tandis que les deux agents de police, aidés du concierge, interdisaient l’accès de la maison à la foule des curieux.

– Docteur Vocalopoulo ! criait un jeune homme perdu dans la foule.

Le Docteur, se retourna et cria à son tour aux agents :

– Laissez-le passer, c’est mon assistant. Entrez Docteur Sià.

Les quatre brancardiers soufflaient un peu, tout en préparant les courroies pour la montée. La porte cochère se referma, La foule au dehors tapait contre la porte à coups de poings, de pieds, sifflait, hurlait.

– Eh bien ? demanda le docteur Vocalopoulo à Sià tout hors d’haleine, le visage couvert de sueur. Et la femme ?

– Quelle course, mon cher Maître ! répondit le docteur Cosimo Sià. La femme ? À l’hôpital… je n’en puis plus. Fracture de la jambe et du bras…

– De la congestion ?

– Je le crois, je ne sais pas. Je suis venu au triple galop. Quelle chaleur, per Bacco ! Je boirais volontiers un verre d’eau…

Le docteur Vocalopoulo écarta un peu la toile cirée qui couvrait la civière pour examiner le blessé ; il l’abaissa aussitôt et s’adressant aux brancardiers :

– Allons, en avant ! Doucement et attention, les enfants, je vous en prie.

Tandis qu’avec toutes sortes de précautions se poursuivait la pénible ascension, à chaque palier les portes des locataires s’ouvraient au bruit des pas, au bruit des paroles brèves et haletantes :

– Doucement, doucement, répétait, à chaque marche ou presque, le docteur Vocalopoulo.

Sià suivait, continuant à s’éponger la nuque et le front, et il répondait aux locataires :

– Monsieur… comment déjà ? Corsi… Quatrième étage, n’est-ce-pas ?

Une dame et une jeune fille, la mère et la fille, montèrent l’escalier à toute vitesse et aussitôt on entendit les cris désespérés d’Adrienne.

Vocalopoulo hochait la tête, contrarié, et se retournant vers Sià :

– Achevez de surveiller la montée, fit-il, et il gravit quatre à quatre les deux étages qui le séparaient de l’appartement des Corsi.

– Allons, chère madame, ayez du courage : ne criez pas ainsi. Comprenez que vous allez lui faire du mal. Je vous en prie, mesdames, emmenez-la par là !

– Je veux le voir ! Laissez-moi ! Je veux le voir ! criait Adrienne en pleurs.

Et le médecin :

– Vous le verrez, je vous le promets, mais pas maintenant… conduisez-la par là.

La civière arrivait.

– La porte ! criait un des brancardiers, à bout de souffle.

Le docteur Vocalopoulo accourut pour ouvrir l’autre côté de la porte, tandis qu’Adrienne, se débattant, entraînait les deux voisines affolées, vers la civière.

– Dans quelle chambre ? s’il vous plaît… Où est le lit ? demanda le docteur Sià.

Par ici, par ici ! fit Vocalopoulo et se tournant vers les deux femmes, il cria : « Mais retenez-la, sapristi ! Vous n’êtes même pas capables de la retenir ?

– Oh ! Seigneur Jésus ! criait la dame du second, petite et trapue, avec une énorme poitrine en se plaçant devant Adrienne, éperdue de douleur.

Les deux agents de police marchaient derrière la civière ; ils s’arrêtèrent devant la porte d’entrée. Tout à coup, dans l’escalier, s’éleva un grand bruit de voix, suivi de pas précipités. Le concierge avait sûrement rouvert la porte cochère, la foule des curieux avait envahi l’escalier.

Les deux agents tinrent tête à l’irruption.

– Laissez-moi passer ! criait dans la presse sur les dernières marches, en se frayant un passage à coups de coude, une dame grande, osseuse, vêtue de noir, le visage pâle, défait et les cheveux secs, noirs encore, malgré son âge et les souffrances manifestes qu’elle avait dû supporter. Elle se tournait de côté et d’autre, comme une aveugle : son regard était, en effet, à demi-éteint entre ses paupières gonflées et mi-closes. Parvenue au haut de l’escalier, jusqu’à la porte, avec l’aide d’un jeune homme bien mis, qui la suivait, elle fut arrêtée sur le seuil par les agents :

– On ne passe pas !

– Je suis la mère ! répliqua-t-elle avec impétuosité et d’un geste sans réplique elle écarta les agents et pénétra dans l’appartement.

Le jeune homme bien mis se coula derrière elle, comme s’il était aussi de la famille.

La nouvelle arrivée se dirigea vers une pièce presque sombre, avec un seul petit soupirail grillé au plafond. Elle ne voyait rien, elle appela :

– Adrienne !

Adrienne, assise entre les deux locataires qui cherchaient gauchement à la réconforter, se dressa en criant :

– Maman !

– Viens, viens, ma fille, ma pauvre fille ! Allons-nous en tout de suite.

La voix de la vieille dame vibrait de douleur et d’indignation.

– Ne m’embrasse pas ! Tu ne dois demeurer ici une minute de plus !

– Oh ! Maman ! Maman ! sanglotait Adrienne, les bras jetés au cou de sa mère.

Celle-ci se libéra et gémit :

– Ma fille, plus malheureuse encore que ta mère !

Puis, surmontant son émotion, elle reprit avec colère :

– Un chapeau, tout de suite, un châle ! Prends le mien… Et allons-nous en immédiatement, avec les enfants… Où sont-ils ? Les pieds me brûlent d’être ici… Maudis cette maison, comme je la maudis !

– Maman, que dis-tu, Maman ? questionna Adrienne, abîmée de douleur.

– Ah ! tu ne sais pas ? Tu ne sais rien encore ? On ne t’a rien dit ? Tu n’as rien soupçonné ? Ton mari est un assassin !

– Mais il est blessé, Maman !

– C’est lui qui s’est blessé, de ses propres mains ! Il a tué Nori, comprends-tu ? Il te trompait avec la femme de Nori… Et elle, elle s’est jetée par la fenêtre.

Adrienne poussa un hurlement et se laissa tomber dans les bras de sa mère, évanouie. Mais sa mère n’y prenait pas garde, et, tout en la soutenant, continuait à dire d’une voix tremblante de rage :

– Pour celle-là… pour celle-là… toi, ma fille, mon ange, qu’il n’était pas digne de regarder… Assassin !… Pour celle-là… comprends-tu, comprends-tu ?

Et elle lui tapotait doucement l’épaule, la caressait, la berçait presque.

– Quel malheur ! Quel drame ! Mais que s’est-il passé ? demandait à mi-voix la grosse dame du second au jeune homme bien mis qui restait dans un coin, un calepin à la main.

– C’est sa femme ? demanda à son tour le jeune homme, au lieu de répondre. Pourriez-vous me dire son nom de jeune fille ?

– Son nom… C’est une Montesani.

– Et son prénom ?

– Adrienne. Vous êtes journaliste ?

– Chut, je vous en prie !… Pour vous servir. Et dites-moi, c’est la mère, n’est-ce pas ?

– Sa mère à elle… Madame Amélie Montesani, oui, Monsieur.

– Amélie, merci, merci… Eh oui, un drame, oui, madame, un véritable drame…

– Madame Nori est morte ?

– Mais pas le moins du monde. Les mauvaises herbes… enseigne le dicton, vous le savez mieux que moi… C’est le mari qui est mort…

– Le juge ?

– Il n’était pas juge, il était substitut du procureur.

– Oui, enfin, ce jeune homme si laid… tout maigriot, un Calabrais, arrivé depuis peu… Ils étaient si amis avec M. Corsi !

– Naturellement, ricana le jeune homme. C’est toujours comme ça, vous le savez mieux que moi… Mais pardon, où se trouve M. Corsi ? Je voudrais le voir… Si vous aviez la bonté de m’indiquer…

– C’est par là… Traversez la pièce et la porte à droite.

– Merci mille fois, Madame. Ah ! une autre question. Combien d’enfants ?

– Deux. Deux amours ! Un petit garçon de huit ans, une petite fille de cinq.

– Encore merci et pardon…

Le jeune homme se dirigea vers la chambre du blessé. En traversant le vestibule, il surprit le beau petit garçon qui, les yeux brillants, un sourire nerveux sur les lèvres et les mains derrière le dos, demandait à un des agents de police :

– Dis-moi, avec quoi il lui a tiré dessus, avec un fusil ?


III

Tommaso Corsi, le torse nu, puissant, soutenu par des coussins, fixait de ses grands yeux noirs et brillants le docteur Vocalopoulo qui avait quitté son veston et, les manches relevées sur ses bras maigres et velus, palpait et étudiait la blessure. De temps à autre, les yeux de Corsi se levaient sur l’autre docteur, comme si, dans l’attente de quelque chose qui allait se briser en lui, il eût voulu lire le signe et la minute de cette rupture dans les yeux des deux hommes. Une pâleur extrême embellissait son mâle visage plutôt rouge d’habitude.

Il fixa sur le journaliste qui venait d’entrer, intimidé et perplexe, un regard fier, comme pour lui demander ce qu’il était et ce qu’il voulait. Le jeune homme pâlit en s’approchant du lit, mais sans détourner ses yeux aimantés par le regard du blessé.

– Oh ! Vivoli ! fit le docteur Vocalopoulo, en se tournant à peine.

Corsi ferma les yeux et poussa un long soupir.

Lello Vivoli attendait que Vocalopoulo se tournât de nouveau vers lui, mais il finit par perdre patience :

– Psst, appela-t-il tout doucement, et, désignant le blessé, il demanda d’un geste de la main comment il allait.

Le docteur haussa les épaules et ferma les yeux, puis d’un doigt, montra la blessure à hauteur du téton gauche.

– Alors, adieu… fit Vivoli, en levant la main, avec le geste de bénir.

Une goutte de sang perla au bord de la blessure et raya longuement la poitrine. Le docteur l’étancha avec un peu de coton puis se parlant à lui-même :

– Où diable s’est logée la balle ?

– On ne le sait pas ? demanda timidement Vivoli, sans quitter des yeux la blessure, malgré sa répulsion. Dis-moi, tu sais le calibre ?

Le docteur Sià prit la parole, avec une évidente satisfaction :

– Neuf… calibre neuf… On peut le déduire de la blessure…

– Je suppose, déclara Vocalopoulo, les sourcils froncés, absorbé dans ses réflexions, qu’elle doit être sous la clavicule… Eh oui, malheureusement, le poumon…

Et il tordit sa bouche.

Deviner, déterminer le chemin capricieux parcouru par la balle, pour l’instant cela seul comptait à ses yeux. Il n’avait plus devant lui qu’un patient quelconque sur lequel il devait exercer son talent, en usant de tous les moyens que lui suggérait sa science : au delà de ce devoir matériel et étroitement délimité, il ne voyait rien, il ne pensait à rien. La présence de Vivoli le fit seulement réfléchir que, Corsi étant très connu dans la ville et le drame ayant mis toute la population sens dessus dessous, il pouvait être utile qu’on annonçât publiquement qu’il était le médecin traitant.

– Vivoli, tu diras que c’est moi qui le soigne.

Le docteur Sià, de l’autre côté du lit, fit entendre une toux légère.

– Et tu peux ajouter, reprit Vocalopoulo, que je suis assisté par le docteur Cosimo Sià : je te le présente.

Vivoli inclina à peine la tête, avec un léger sourire. Sià qui s’était précipité, la main tendue, pour serrer celle de Vivoli, devant ce salut cérémonieux, perdit contenance, rougit, ébaucha un salut de sa main déjà tendue, comme pour dire : « Voilà, cela revient au même. Je vous salue comme çà ».

Le moribond entr’ouvrit les yeux et fronça les sourcils. Les deux docteurs et Vivoli le regardaient avec effroi.

– Nous allons faire le pansement, dit Vocalopoulo, d’une voix empressée, en se penchant vers lui.

Tommaso Corsi secoua la tête sur ses oreillers, puis abaissa lentement ses paupières sur ses yeux sombres, comme s’il n’avait pas compris : telle fut du moins, l’impression du docteur Vocalopoulo qui, tordant encore la bouche, murmura :

– La fièvre…

– Je me sauve, fit tout bas Vivoli, avec un salut de la main à Vocalopoulo et une simple inclinaison vers Sià qui répondit, cette fois, par un signe de tête bref.

– Sià, venez par ici. Il s’agit de le soulever. Il faudrait deux de nos infirmiers… Enfin, nous allons essayer. Je tiens à faire un pansement qui tienne bon.

– On le lave ? demanda Sià.

– Oui. Où est l’alcool ? La cuvette aussi, s’il vous plaît. Bon, attendez… Préparez les bandes. Elles sont préparées ? Alors la glace.

Tommaso Corsi, lorsque le docteur Vocalopoulo commença le pansement, ouvrit les yeux. Son visage s’assombrit, il essaya de la main d’écarter de sa poitrine les mains du docteur, et d’une voix caverneuse, il dit :

– Non, non…

– Comment non ? demanda surpris le docteur Vocalopoulo. Mais un flot de sang empêcha Corsi de répondre et les mots s’étranglèrent dans sa gorge, au milieu d’une quinte de toux. Il retomba, évanoui…

Il fut alors lavé et pansé selon les règles par les deux médecins traitants.


IV

– Non, Maman, non… Je ne pourrais pas.

Adrienne avait repris ses sens et refusait de céder aux injonctions de sa mère. Abandonner la maison de son mari avec les enfants, elle ne le pouvait pas.

Elle se sentait clouée de force sur sa chaise, étourdie et tremblante, comme si la foudre était tombée à ses pieds. Sa mère s’agitait devant elle et la pressait en vain :

– Allons, Adrienne, allons. M’entends-tu ?

Elle s’était laissé mettre un châle sur ses épaules, son chapeau sur sa tête ; elle regardait droit devant elle, comme une mendiante. Elle ne parvenait pas encore à se rendre compte de ce qui lui était arrivé. Que lui disait sa mère ? De quitter la maison ? Comment l’aurait-elle pu, en un moment pareil ? Qu’il lui faudrait tôt ou tard la quitter ? Pourquoi donc ? Son mari ne lui appartenait-il plus ? Le désir de le voir avait disparu. Mais que faisaient dans le vestibule ces deux agents que lui montrait sa mère ?

– Mieux vaut qu’il meure ! S’il vit, il ira au bagne !

– Maman ! supplia-t-elle, en fixant son regard sur elle.

Mais elle baissa les yeux aussitôt pour réprimer ses larmes.

Sur le visage de sa mère, elle relut la condamnation de son mari : « Il a tué Nori ; il te trompait avec la femme de Nori ». Elle continuait à l’ignorer, elle ne pouvait encore ni penser, ni concevoir pareille chose : elle gardait la vision de cette civière et ne pouvait rien imaginer de plus que son Tommaso blessé, peut-être moribond, couché dessus… Tommaso avait donc tué Nori ? Il avait une intrigue avec Angelica Nori et tous deux avaient été surpris par le mari ? Elle réfléchit que Tommaso portait toujours son revolver sur lui. Était-ce pour Nori ? Non : il l’avait toujours porté et les Nori n’habitaient la ville que depuis un an.

Dans le désarroi de sa conscience, une foule d’images s’éveillaient en tumulte : une image appelait l’autre ; elles se groupaient l’espace d’un éclair en scènes précises, s’évanouissaient aussitôt pour s’assembler en scènes nouvelles, avec une rapidité vertigineuse. Les Nori étaient arrivés d’une ville de Calabre avec une lettre d’introduction pour Tommaso, qui les avait accueillis avec l’exubérance qui était le propre de son caractère toujours aimable, avec des airs complices, avec le sourire clair de son mâle visage, où les yeux brillaient, exprimant la plénitude de sa vitalité, son énergie active, infatigable, tout cela qui le faisait aimer unanimement.

Cette nature si vivante, si expansive, qui avait un besoin continuel de se confier presque avec violence l’avait subjuguée, absorbée dès les premiers jours de leur mariage : elle s’était sentie entraînée par la hâte qu’il avait de vivre : une fureur de vie, exactement : vivre sans trêve, sans raffiner sur les scrupules, sans passer son temps à réfléchir : vivre et laisser vivre, en passant par dessus tous les empêchements, en franchissant tous les obstacles. Plusieurs fois, elle s’était arrêtée, au milieu de cette course, pour juger telle action commise par son mari et qu’elle n’estimait pas d’une correction parfaite. Mais il ne lui laissait pas le temps de juger, pas plus qu’il n’accordait d’importance à ses actes. Elle savait qu’il était inutile de lui demander de se retourner pour examiner ses défaillances : il haussait les épaules, il souriait, et en avant ! Il avait besoin d’avancer à tout prix, par n’importe quel chemin, sans s’attarder à peser le bien et le mal ; il demeurait allègre et net, purifié, eût-on dit, par cette activité sans trêve, et toujours joyeux, généreux envers tous, simple et amical envers tous : à trente-huit ans, c’était un grand enfant, très capable de se mettre à jouer le plus sérieusement du monde avec ses deux petits, et, après dix ans de mariage, si amoureux de sa femme qu’elle avait eu à rougir, et tout récemment encore, de gestes impudents commis par lui, devant les enfants ou la bonne.

Et aujourd’hui, d’un coup, cet arrêt foudroyant, cet explosion ! Mais comment se pouvait-il ? La crudité des faits ne parvenait pas encore à dissocier les sentiments qu’elle avait pour son mari : sentiments qui n’étaient pas de simple et solide affection, mais l’amour le plus fort et que son cœur lui disait partagé.

Quelques légères dissimulations peut-être, oui, sous cette tumultueuse exubérance ; mais le mensonge, non, le mensonge ne pouvait trouver place dans sa gaieté constante. Qu’il eût une intrigue avec Angelica Nori, cela ne voulait pas dire qu’il l’avait trahie, elle, sa femme ; mais cela, sa mère ne pouvait le comprendre, elle ignorait tant de choses… Non, il ne pouvait avoir menti avec ces lèvres, ces yeux, ce rire qui réjouissait tous les jours la maison. Angelica Nori ? Elle savait bien ce qu’elle était, même pour son mari : pas même un caprice : rien, rien ! simplement la preuve d’une de ces faiblesses que les hommes ne savent ou peut-être ne peuvent pas éviter… Mais dans quel abîme était-il tombé, entraînant son foyer, sa femme, ses enfants dans sa chute ?

– Mes enfants, mes enfants ! s’écria-t-elle enfin.

Elle sanglotait, les mains sur le visage, comme pour ne plus voir le gouffre qui s’ouvrait devant elle.

– Emmène-les avec toi, ajouta-t-elle, en se tournant vers sa mère. Qu’ils s’en aillent, qu’ils ne voient pas… Mais moi, non, Maman, je reste. Je t’en prie…

Elle se leva, et s’efforçant de contenir ses larmes, elle alla, suivie par sa mère, chercher les enfants qui jouaient ensemble dans un petit cabinet où la bonne les avait enfermés. Elle commença à les habiller en étouffant les sanglots qui la secouaient à chacune des joyeuses interrogations puériles :

– Avec Grand’Mère, oui… Promener avec Grand’mère… Le petit cheval, oui… Le sabre aussi… Grand’mère te les achètera.

Le mère contemplait, le cœur déchiré, sa fille bien aimée, son enfant adorée, si bonne, si belle, pour qui tout était fini désormais, et dans sa haine féroce contre celui qui faisait souffrir sa fille de la sorte, elle aurait voulu lui arracher des mains le petit garçon, tout le portrait de son père, même voix, mêmes gestes.

– Tu es bien décidée à ne pas me suivre ? demanda-t-elle à sa fille quand les enfants furent prêts. Moi, je ne mettrai plus les pieds ici. Tu vas rester seule… La maison de ta mère t’est toujours ouverte. Tu y viendras demain, sinon aujourd’hui. Même s’il ne meurt pas, il…

– Maman ! supplia Adrienne, en montrant les enfants.

La vieille dame se tut et s’en alla avec ses petits-fils en voyant sortir de la chambre du blessé le docteur Vocalopoulo.

Le docteur s’approcha d’Adrienne pour lui recommander de ne pas déranger son mari pour l’instant.

– Une émotion, même légère, pourrait lui être fatale. Qu’on ne fasse rien qui puisse le contrarier ou l’impressionner. Cette nuit, mon confrère le veillera. Si l’on avait besoin de moi…

Il n’acheva pas, il s’était aperçu qu’elle ne l’écoutait pas et qu’elle ne lui demandait pas de détails sur la blessure. Elle avait son chapeau sur la tête comme si elle s’apprêtait à quitter la maison. Le docteur ferma les yeux à demi, hocha la tête, avec un soupir, et s’en alla.


V

Dans la nuit, Tommaso Corsi reprit connaissance. Encore à demi inconscient, accablé par la fièvre, il ouvrait tout grands ses yeux dans la pénombre de la chambre. Une lampe brûlait sur la commode, un miroir à trois faces protégeait le lit de la lumière qui se projetait vivement sur le mur, précisant les dessins et la couleur de la tapisserie.

Tommaso Corsi n’éprouvait qu’une sensation : le lit lui paraissait plus haut et lui permettait de remarquer pour la première fois dans la chambre des choses qui, jusque là, lui avaient échappé. Il voyait mieux l’ensemble du mobilier, immobile et comme résigné, et dans le calme profond de la nuit, il s’en exhalait une sorte de réconfort familier, auquel les riches tentures, qui descendaient du plafond aux tapis, ajoutaient un air insolite de solennité. « Nous sommes là, tels que tu nous as voulus pour la commodité et ton agrément, semblaient dire, au fur et à mesure que Corsi reprenait conscience, tous les meubles, tous les objets qui l’entouraient, nous sommes ta maison ; tout est comme avant ».

Soudain, il referma les yeux, brusquement aveuglé dans la pénombre par un flot de lumière crue : c’était la lumière qui avait incendié l’autre chambre, quand cette femme, avec un hurlement, avait ouvert la fenêtre par où elle s’était jetée.

Il retrouva d’un bloc, horriblement, toute sa mémoire ; il revit tout, comme si tout recommençait à avoir lieu.

Lui, retenu par une instinctive pudeur, ne se décidait pas à sortir du lit tout dévêtu, et Nori, alors, tirait sur lui un premier coup qui faisait voler en éclats le verre d’une image de piété suspendue au-dessus du lit ; il étendait lui-même la main vers son revolver posé sur la table de nuit, et le sifflement de la seconde balle frôlait son visage… Mais il ne se rappelait pas avoir tiré sur Nori : c’était seulement quand Nori était tombé sur le parquet, puis s’était écroulé la tête la première, que sa propre main lui était apparue armée du revolver chaud et fumant encore. Il avait alors bondi hors du lit, et en une seconde, s’était engagée en lui la lutte terrible de toutes ses énergies vitales contre l’idée de la mort ; l’horreur de mourir, d’abord ; puis la nécessité de mourir, enfin un sentiment atroce, obscur, qui s’était imposé, dominant toutes les répugnances, tous les autres sentiments. Il avait contemplé le cadavre, la fenêtre par où cette femme s’était jetée ; il avait entendu la clameur de la rue ; un abîme s’était ouvert en lui : alors la décision violente s’était imposée avec une entière lucidité, comme un acte longuement médité et discuté. Oui, les choses s’étaient passées de cette manière.

– Non, se répétait-il, un instant plus tard, en rouvrant ses yeux brillants de fièvre. Non, puisque je suis chez moi, puisque je suis dans mon lit…

Il lui semblait entendre un brouhaha de voix joyeuses dans les pièces voisines. Il avait fait poser les tentures neuves et les tapis cloués dans l’appartement pour le baptême de son dernier-né, mort à vingt jours. C’était bien cela, les invités revenaient de l’église. Angelica Nori, à qui il donnait le bras, avait appuyé furtivement sa main sur ce bras ; il s’était tourné pour la regarder, étonné, et elle avait accueilli ce regard avec un sourire impudent, un peu fou, et elle avait baissé voluptueusement ses paupières sur ses grands yeux noirs, globuleux, en présence de tout le monde.

– Cet enfant est mort, pensait-il, parce que c’est lui qui l’a tenu sur les fonts baptismaux. C’était aussi un jeteur de sorts.

Des images imprévues, d’étranges et confuses visions, de soudaines fantasmagories, des pensées lucides et précises se succédaient en lui dans un délire intermittent.

Oui, oui, il l’avait tué. Mais par deux fois, cet insensé avait d’abord essayé de l’assassiner, et en se tournant pour saisir son arme sur la table de nuit, lui Corsi, avait crié en souriant : « Que fais-tu là ? », tant il lui semblait impossible que cet homme ne comprît pas, avant de l’obliger à le menacer et à réagir, que c’était une infamie, une folie de vouloir le tuer ainsi, en un pareil moment, de l’assassiner alors qu’il se trouvait là par hasard, que toute sa vie était ailleurs, qu’il avait ses affaires, les choses qui lui étaient vraiment chères, sa famille, ses enfants à défendre. Ah ! le malheureux !

Comment diable, tout d’un coup, ce petit homme louche, laid et falot, cette âme apathique et morne, qui se traînait le long de son existence sans le moindre désir, sans la moindre affection, qui se savait depuis des années et des années trompé sans pudeur par sa femme et ne s’en souciait pas, cet homme qui semblait n’ouvrir les yeux, n’extraire du fond de sa gorge sa voix molle et miaulante qu’au prix d’une fatigue démesurée, comment diable, tout d’un coup, avait-il senti son sang bouillonner et précisément contre lui, Corsi ? Ne savait-il pas quelle femme était sa femme ? ne comprenait-il pas que c’était une chose ridicule, une chose folle et infâme tout ensemble que de défendre soudain à coups de revolver son honneur confié à une femme qui l’avait piétiné durant des années, sans qu’il ait eu l’air de s’en apercevoir ?

Mais combien de fois cet homme avait-il assisté à des scènes où Angelica, sous ses yeux, sous les yeux d’Adrienne, avait cherché à le séduire par ses coquetteries de petite guenon mélancolique. Adrienne s’en était bien aperçue et le mari n’aurait rien vu ? Ah ! ils en avaient bien ri avec Adrienne ! Faire un drame, sérieusement, pour une femme comme celle-là ? Un scandale, plus : leur mort à tous deux ? Oh ! le malheureux, c’était peut-être un beau cadeau qu’il lui avait fait en le tuant ! Mais lui, Corsi… fallait-il qu’il mourût pour si peu de chose ? Sur le moment, avec ce cadavre à ses pieds, affolé par la clameur de la rue, il avait cru ne pas pouvoir se dispenser de mourir. Pourquoi tout n’était-il pas fini ? Il vivait encore dans sa chambre tranquille, couché sur son lit, comme si rien n’était arrivé. Ah ! si tout cela avait pu n’être qu’un horrible rêve ! Non : cette douleur lancinante à la poitrine, qui l’empêchait de respirer… Et puis le lit…

Il étendit tout doucement un bras vers la place voisine ; vide… alors, Adrienne ?… Il sentit à nouveau un abîme se creuser en lui. Où était-elle ? Et les enfants ? L’avaient-ils abandonné ? Seul dans la maison ? Était-ce possible ?

Il rouvrit les yeux : était-il vraiment dans sa chambre à coucher ? Oui : rien de changé. Alors, un doute cruel, dans cette alternative de délire et de lucidité, le mordit : il ne savait plus, en ouvrant les yeux, s’il voyait par hallucination sa chambre remplie de la paix coutumière, ou s’il rêvait quand il refermait les yeux et revoyait, avec une netteté dans la perception qui en faisait presque une réalité, l’horrible tragédie de la matinée. Il poussa un gémissement, et aussitôt un visage inconnu parut à ses yeux ; il sentit une main se poser sur son front. Cette pression le réconforta et il ferma les yeux avec un soupir résigné à ne plus rien comprendre, à ne plus savoir ce qui s’était véritablement passé. C’était peut-être aussi en rêve qu’il entrevoyait ce visage, qu’il sentait cette main sur son front… Il retomba dans le coma.

Le Docteur Sià s’approcha sur la pointe des pieds du coin le plus obscur de la chambre, où veillait Adrienne sans se faire voir.

– Il vaudrait peut-être mieux, dit-il à voix basse, envoyer chercher le docteur Vocalopoulo. La fièvre monte et l’aspect général ne me…

Il s’interrompit, puis demanda :

– Voulez-vous le voir ?

Angoissée, Adrienne, de la tête, fit signe que non. Puis comme elle ne se sentait plus la force de contenir le flot de larmes qui montait à ses yeux, elle se leva d’un trait et s’enfuit de la chambre.

Le docteur Sià referma prudemment la porte pour que les sanglots de sa femme ne parvinssent pas aux oreilles du moribond, puis soulevant la vessie posée sur sa poitrine, il en vida l’eau, la remplit à nouveau de glace, la replaça sur le pansement juste au-dessus de la plaie.

– Voilà qui est fait.

Il observa encore, longuement, le visage du blessé, écouta sa respiration oppressée, puis n’ayant plus rien d’autre à faire et comme s’il lui suffisait d’avoir renouvelé la glace et d’avoir fait ses observations, il revint à sa place, sur le fauteuil, de l’autre côté du lit.

Là, les yeux fermés, il s’abandonnait au plaisir de se laisser envahir peu à peu par le sommeil, éteignant progressivement sa volonté d’y résister, jusqu’au moment où enfin sa tête s’affaissait d’un coup : il entr’ouvrait alors les yeux et recommençait à s’adonner à ce plaisir défendu, qui le grisait doucement.


VI

Les complications redoutées par le docteur Vocalopoulo ne furent malheureusement pas évitées au malade : la première et la plus grave de toutes, ce fut une congestion pulmonaire, avec fièvre à 40°.

Sans aucune préoccupation étrangère à la science, qui le passionnait, le docteur Vocalopoulo redoubla de zèle ; rien ne semblait plus lui importer que de sauver à tout prix le moribond.

Il voyait dans les malades confiés à ses soins, non pas des hommes, mais des cas à étudier : un beau cas, un cas extraordinaire, un cas médiocre ou banal ; tout comme si les maladies humaines étaient au service de la science et non pas la science à celui des malades. Un cas grave et compliqué l’intéressait toujours à l’extrême ; il n’arrivait plus à détacher sa pensée de son malade : il mettait en œuvre les traitements les plus nouveaux des premières cliniques du monde ; il consultait scrupuleusement les bulletins, les revues et les compte-rendus détaillés des essais, des méthodes des plus grandes lumières de la science médicale, et souvent il adoptait les cures les plus risquées avec un courage indomptable, une inébranlable confiance. Il avait acquis de la sorte une grande réputation. Chaque année, il faisait un grand voyage et il revenait enthousiaste des expériences auxquelles il avait assisté, enchanté des nouvelles connaissances dont il avait accru son bagage, pourvu des instruments de chirurgie les plus modernes et les plus perfectionnés qu’il rangeait – après en avoir minutieusement étudié le mécanisme et les avoir fourbis avec le plus grand soin – dans la grande armoire de verre, en forme d’urne, au beau milieu de son immense cabinet de travail et, après les y avoir enfermés, il les contemplait encore en se frottant les mains, des mains solides, toujours froides, ou en étirant à deux doigts le bout de son nez armé d’une paire de lunettes très fortes qui accentuaient l’austère rigidité de son visage pâle, long, chevalin.

Il amena plusieurs de ses collègues au chevet de Corsi pour étudier le cas, pour en discuter ; il expliqua toutes ses tentatives, plus nouvelles et plus ingénieuses les unes que les autres, mais demeurées encore sans résultat. Le blessé, accablé par la fièvre, demeurait dans un état proche du coma, interrompu cependant par des crises de délire, au cours desquelles, plusieurs fois, déjouant toute surveillance, il avait été jusqu’à tenter d’arracher son pansement.

Vocalopoulo n’avait pas accordé grande attention à ce « phénomène » ; il s’était borné à recommander au docteur Sià de redoubler de vigilance. Il avait pu, grâce à une radiographie de la blessure, extraire le projectile logé sous l’aisselle ; il avait, au risque de tuer le malade, fait des applications de draps mouillés pour abaisser sa température. Il avait enfin réussi ! La fièvre avait baissé, l’inflammation pulmonaire était vaincue, tout danger presque écarté. Aucune récompense matérielle n’aurait pu égaler la satisfaction morale du docteur Vocapoulo. Il rayonnait, et le docteur Sià aussi, complémentairement.

– Mon cher confrère, serrez-moi la main. Cela s’appelle une victoire.

Sià lui répondait d’un seul mot :

– Miraculeux !

L’approche du printemps allait hâter la convalescence.

Déjà le malade commençait à retrouver sa tête, à sortir de l’état d’inconscience où il était si longtemps resté plongé. Mais il ignorait encore, il ne soupçonnait même pas ce qui était advenu de lui.

Un matin, il s’amusa à sortir les mains de son lit et à les soulever, pour les regarder ; il sourit en voyant trembler ses doigts exsangues. Il se sentait encore comme suspendu dans le vide, mais un vide tranquille, suave, irréel. Seuls des détails lui apparaissaient çà et là, dans la chambre : une frise peinte au plafond, le duvet vert de la couverture de laine sur le lit, qui lui remettait en mémoire les brins d’herbe des prés et des parterres ; il concentrait toute son attention sur ces riens, avec béatitude ; puis, avant d’en éprouver de la fatigue, il refermait les yeux, et il était envahi par une griserie douce, à laquelle il s’abandonnait ; il rêvait, plongé dans un ineffable délice.

Tout était fini, tout ; la vie recommençait. Mais n’avait-elle pas été interrompue pour les autres comme pour lui ? Non, non… ah ! un bruit de voiture… Dehors, dans les rues, tout le temps de sa maladie, la vie avait suivi son cours ordinaire…

Il éprouva comme une démangeaison irritante au ventre, à la pensée qui obscurément le préoccupait ; il recommença à contempler le duvet vert de la couverture, qui figurait pour lui la campagne : là, du moins, la vie recommençait vraiment, avec tous ces brins d’herbe… C’était ainsi qu’elle recommençait pour lui. Il allait se remettre à vivre à neuf, entièrement à neuf… Un peu d’air frais ! Ah ! si le médecin avait voulu lui ouvrir un peu la fenêtre… Il appela : « Docteur… »

Sa propre, voix lui fit un étrange effet. Mais personne ne répondit. Il promena son regard autour de la chambre. Personne… Comment cela ? Où était-il donc ? Adrienne, Adrienne !… Une tendresse angoissée pour sa femme le domina, et il se mit à pleurer comme un enfant, avec un désir éperdu de lui jeter les bras autour du cou et de la serrer contre sa poitrine… Il appela encore, au milieu de ses larmes :

– Adrienne ! Adrienne !… Docteur !

Personne ne lui répondait. Affolé, étouffant, il étendit la main vers la sonnette posée sur la table de nuit ; mais il sentit soudain une atroce déchirure qui le laissa un moment sans souffle, le visage blême, contracté par la souffrance ; puis il sonna, il sonna avec fureur. Le docteur Sià accourut avec son air de toujours tomber de la lune :

– Me voici ! Qu’y a-t-il donc ?

– Seul, on m’avait laissé seul…

– Eh bien, pourquoi une agitation pareille ? Je suis là.

– Non, Adrienne. Appelez-moi Adrienne. Où est-elle ? Je veux la voir…

Il commandait à présent. Le visage du docteur Sià s’allongea ; il pencha la tête de côté.

– Pas si vous vous mettez dans un état pareil. Si vous ne vous calmez pas, non.

– Je veux voir ma femme, reprit-il en colère, d’un ton impérieux. Pouvez-vous m’en empêcher ?

Sià souriait, perplexe :

– C’est à dire que… je voudrais… Non, non, taisez-vous : je vais vous l’appeler. Il n’eut pas besoin de l’appeler. Adrienne était derrière la porte : elle sécha tant bien que mal ses pleurs, elle accourut, elle se jeta en sanglotant dans les bras de son mari, comme dans un gouffre d’amour et de désespoir. Il ne connut d’abord que la joie de presser contre lui la bien-aimée : son corps tiède, le parfum de sa chevelure le grisaient. Ah ! qu’il l’aimait, comme il l’aimait… Tout à coup, il l’entendit sangloter. Il essaya de soulever à deux mains cette tête qui se blottissait contre lui ; il n’en eût pas la force et se tourna, pris de vertige, vers le docteur Sià. Le docteur accourut et obligea Adrienne à s’écarter du lit ; il la conduisit hors de la chambre, en la soutenant : sa violente crise de larmes ne s’apaisait pas. Puis il revint vers le convalescent.

– Pourquoi ? demanda Corsi, bouleversé.

Une idée lui traversa l’esprit, comme un éclair.

Sans écouter la réponse du médecin, Corsi referma les yeux, frappé jusqu’à l’âme. Il pensait :

– Elle ne me pardonne pas.


VII

À la nouvelle de l’amélioration, de la guérison prochaine, la surveillance de la police avait augmenté. Le docteur Vocalopoulo, craignant que l’autorité judiciaire lançât trop tôt le mandat d’arrêt, eut l’idée d’aller trouver un avocat de ses amis et des amis de Corsi, que Corsi choisirait certainement comme défenseur, pour le prier de se rendre avec lui au commissariat de police pour donner leur parole que le malade n’essaierait pas de se soustraire à la justice.

Camilio Cimetta, l’avocat, accepta. C’était un homme de soixante ans environ, mince, de très haute taille, tout en jambes. Sur son visage dévasté, jaunâtre et souffrant, deux petits yeux noirs, brillants, d’une vivacité extraordinaire, se détachaient d’étrange sorte. Plus philosophe que légiste, sceptique, accablé par l’ennui de vivre, par les amertumes que la vie ne lui avait pas ménagées, il n’avait jamais rien fait pour acquérir l’extraordinaire renommée dont il jouissait et qui lui avait procuré une richesse dont il ne savait que faire. Sa femme, une admirable créature, mais insensible, despotique et qui l’avait torturé pendant des années, s’était tuée dans une crise de neurasthénie ; sa fille unique s’était fait enlever par un misérable saute-ruisseau à son service et était morte en couches, après avoir subi, une année durant, les mauvais traitements d’un mari indigne. Il était resté seul, sans but dans la vie, et il avait refusé toutes les charges honorifiques qu’on lui proposait et la satisfaction de mettre en valeur dans une grande ville ses dons hors de pair. Et tandis que ses confrères se présentaient au banc de la défense ou de la partie civile, préparés à toutes les chicanes, armés de conclusions ou la bouche pleine de gros mots, lui, qui ne pouvait souffrir la robe que le concierge lui mettait sur le dos, se levait, les mains dans les poches et commençait à parler aux jurés, aux juges, avec le plus grand naturel, sans aucun apprêt, cherchant à présenter avec le plus de netteté possible les arguments qui pouvaient les impressionner le plus ; il détruisait avec une finesse irrésistible, les magnifiques architectures oratoires de ses adversaires, et il réussissait parfois à abattre les cloisons formelles du triste milieu judiciaire ; il y faisait pénétrer, au delà et au-dessus de la loi, un souffle de vie, un souffle douloureux d’humanité, de pitié fraternelle pour l’homme né pour souffrir, pour fauter.

Après avoir obtenu du commissaire la promesse que Corsi ne serait pas emprisonné sans l’assentiment du docteur, Cimetta et Vocalopoulo se rendirent ensemble chez Corsi.

En quelques jours, Adrienne avait changé au point de devenir méconnaissable.

– Voici, Madame, ce cher avocat, dit Vocalopoulo ; il serait bon de préparer peu à peu le convalescent à la dure nécessité.

– Comment faire, docteur, s’écria Adrienne. Il ne semble pas encore en avoir le moindre soupçon. Il est comme un enfant… il s’émeut d’un rien… Il me disait justement ce matin que, dès qu’il pourrait bouger, il voulait partir pour la campagne, passer un mois en villégiature.

Vocalopoulo soupira, en s’étirant le nez selon son habitude. Il réfléchit un instant, puis :

– Attendons encore quelques jours, dit-il. Amenons-lui, en attendant l’avocat. Il n’est pas possible que l’idée du châtiment ne se présente pas à son esprit.

– Vous croyez, cher maître, demanda Adrienne à l’avocat, vous croyez que la peine sera lourde ?

Cimetta ferma les yeux, ouvrit les bras tout grands. Les yeux d’Adrienne s’emplirent de larmes.

Au même moment, on entendit la voix du malade dans la chambre voisine. Adrienne se précipita :

– Vous permettez ?

De son lit, Tommaso lui tendit les bras. Mais à peine eût-il remarqué ses yeux rougis par les larmes, qu’il la prit par un bras, et, y cachant son visage, lui dit :

– Encore, tu ne me pardonnes donc pas encore ?

Adrienne serra ses lèvres tremblantes, de nouvelles larmes coulèrent de ses yeux ; elle ne trouvait pas d’abord la force de lui répondre.

– Non, insista-t-il, sans découvrir son visage.

– Moi, oui, répondit Adrienne, angoissée, timidement.

– Et alors ? reprit Corsi, en fixant ses yeux en pleurs.

Il prit le visage de sa femme entre ses mains.

– Tu le comprends, tu le sens, n’est-ce pas ? dit-il, que jamais, au grand jamais, tu n’as quitté mon cœur, ma pensée, toi, ma sainte, mon grand amour.

Adrienne lui caressait doucement les cheveux.

– Ç’a été une chose infâme, reprit-il. Oui, il est bon que je te le dise pour que tous les nuages soient dissipés entre nous. Une chose infâme de me surprendre à cette minute honteuse de stupide divertissement. Tu le comprends bien, puisque tu m’as pardonné ! Une faute stupide que ce malheureux a voulu rendre énorme, en cherchant à me tuer, tu comprends, par deux fois… Me tuer, moi qui nécessairement, devais me défendre… parce que… tu le comprends ! je ne pouvais tout de même pas me laisser tuer pour cette femme-là, n’est-ce-pas !

– Oui, oui, disait Adrienne en pleurant, pour le calmer, et plus du geste que de la voix.

– N’est-ce pas, continua-t-il avec force, je ne le pouvais pas… pour vous ! C’est ce que je lui ai dit, mais il était comme fou. Il s’était jeté sur moi, l’arme au poing… Et alors, par force, j’ai…

– Oui, oui, répétait Adrienne, en avalant ses larmes. Calme-toi, oui… Ces choses-là…

Elle s’interrompit, en voyant son mari retomber épuisé sur les coussins. Elle appela :

– Docteur !… Ces choses-là, poursuivit-elle avec douceur, en se levant et en se penchant vers le lit, tu les diras… tu les diras aux juges et tu verras que…

Tommaso Corsi se redressa brusquement sur le coude et regarda fixement le docteur et Cimetta qui venaient vers lui.

– Mais moi, dit-il, eh ! oui… le procès…

Il était devenu livide. Il retomba sur le lit anéanti.

– Pure formalité… laissa tomber Vocalopoulo, en se rapprochant du lit.

– Et quelle autre punition, fit Corsi, comme s’il se parlait à lui-même, en fixant au plafond des yeux hagards, quelle autre punition plus forte que celle que je m’étais infligée de mes propres mains ?

Cimetta enleva une main de sa poche et agita l’index négativement :

– Elle ne compte pas ? demanda Corsi. Et alors ?

Il semblait vouloir discuter, mais il reprit :

– Eh oui ! Oui, oui… Le croirais-tu ? il me semblait que tout était fini… Adrienne ! appela-t-il, en lui jetant de nouveau les bras au cou :

– Adrienne, je suis perdu !

Cimetta, ému, hocha longuement la tête, puis s’écria avec colère :

– Et pourquoi cela ? Pour une imbécillité, une passade. Il sera difficile, très difficile, mon cher docteur, de le faire comprendre à cette respectable institution qu’on nomme le jury. Non pas tant pour le fait en soi que parce qu’il s’agit du substitut du procureur. Trompé par sa femme, mais substitut du procureur tout de même… S’il était seulement possible de démontrer que ce pauvre homme connaissait déjà sa situation ! Mais les moyens de le démontrer ? Un mort ne peut être appelé pour jurer sur sa parole d’honneur… l’honneur des morts, les vers les mangent. Quelle valeur peut avoir une induction en face d’une preuve de fait ? Soyons juste, d’ailleurs : chacun a le droit d’accueillir sur sa tête les cornes qui lui plaisent. Des tiennes, mon cher Tommaso c’est clair, il n’en voulut pas. Tu nous dis : « Pouvais-je me laisser tuer par lui ? » Non. Mais si tu voulais qu’il respectât ton droit à la vie, il ne fallait pas lui prendre sa femme, cette guenon habillée en dame ! En agissant comme tu le faisais, – en ce moment, tu t’en rends compte, j’examine quels seront les arguments du ministère public, – tu supprimais ton droit, tu t’exposais au risque et, par conséquent, tu ne devais pas réagir. Tu comprends ? Deux fautes. Premièrement, l’adultère dont tu devais te laisser punir par lui, en sa qualité de mari offensé, et au contraire, c’est toi qui l’as tué…

– Par force ! s’écria Corsi, en levant son visage contracté de colère. Instinctivement ! Pour n’être pas tué !

– Mais aussitôt après, répartit Cimetta, tu as essayé de te tuer de tes propres mains.

– N’est-ce-pas suffisant ?

Cimetta sourit.

– Ce n’est pas suffisant. Cela te retombe même dessus, mon cher. En essayant de te tuer, tu as simplement reconnu ta faute.

– Parfaitement, et je me suis puni !

– Non, mon cher, dit Cimetta avec calme, tu as essayé de te soustraire au châtiment !

– Mais en m’enlevant la vie ! s’écria, enflammé de rage, Corsi. Que pouvais-je faire de plus ?

Cimetta haussa les épaules :

– Tu aurais dû mourir, fit-il. Mais, n’étant pas mort…

– Eh, je serais mort, reprit Corsi, en écartant sa femme et en désignant farouchement le docteur Vocalopoulo, je serais mort, s’il n’avait pas fait de tout pour me sauver !

– Comment… moi ? balbutia Vocalopoulo, pris à parti au moment où il s’y attendait le moins.

– Vous ! Oui, par force ! Je ne voulais pas de vos soins. Vous me les avez prodigués par force, vous avez voulu me rendre la vie. Pourquoi donc s’il faut à présent…

– Du calme, du calme, dit Vocalopoulo consterné, avec un sourire nerveux. Vous vous faites du mal, en vous agitant de la sorte…

– Merci, docteur ! Vous êtes trop aimable… ricana Corsi. Il vous tient tellement à cœur de m’avoir sauvé. Mais écoute, Cimetta, écoute ! Je veux raisonner. Je m’étais tué. Un docteur arrive, ce docteur ici présent. Il me sauve. De quel droit me sauve-t-il ? De quel droit me rend-il la vie que je m’étais enlevée, puisqu’une pouvait pas me faire revivre pour mes enfants, puisqu’il savait ce qui m’attendait ? Vocalopoulo se reprit à sourire nerveusement, mais son visage était sombre.

– Voilà, dit-il, une jolie façon de me remercier. Qu’aurais-je dû faire ?

– Mais, me laisser mourir, s’écria Corsi ; vous n’aviez pas le droit de me soustraire au châtiment que je m’étais infligé, bien supérieur à ma faute. La peine de mort n’existe plus ; et je serais mort, sans vous. Comment vais-je faire à présent ? De quoi dois-je vous remercier ?

– Mais, pardon, nous médecins, répondit Vocalopoulo décontenancé, nous autres médecins, nous avons le devoir d’exercer notre profession. J’en appelle à l’avocat ici présent.

– En quoi votre devoir, demanda Corsi avec une amère ironie, diffère-t-il de celui d’un policier ?

– Que voulez-vous dire ! s’écria Vocalopoulo, profondément troublé, vous voudriez qu’un médecin passât par-dessus les lois ?

– Bien. Vous avez donc servi la loi, reprit Corsi, avec une fougue rageuse. La loi et non pas moi, pauvre que je suis… Je m’étais enlevé la vie ; vous me l’avez rendue par force. Trois, quatre fois, j’ai tenté d’arracher mon pansement. Vous avez tout fait pour me sauver, pour me rendre la vie. Et pourquoi ? Pour que la loi maintenant me l’enlève à son tour et d’une manière plus cruelle. Voilà à quoi vous a conduit votre devoir de médecin. N’est-ce-pas une injustice ?

– Mais pardon, essaya de dire Cimetta, le mal que tu as fait…

Corsi acheva la phrase :

– Je l’ai lavé avec mon sang… Je suis un autre homme à présent. Je viens de naître une seconde fois. Comment pourrais-je rester suspendu à un moment seul de ma vie antérieure qui n’existe plus pour moi ? Suspendu, accroché à ce moment fatal comme s’il représentait toute mon existence, comme si je n’avais vécu que pour lui ? Mais ma famille ? ma femme ? mes enfants à qui je dois donner leur pain, les moyens de réussir ? Mais que voulez-vous donc de plus ? Vous n’avez pas voulu que je meure… Alors, pourquoi ne l’avez-vous pas voulu ? Par vengeance, contre quelqu’un qui s’était tué…

– Mais qui aussi a tué, rétorqua Cimetta avec force.

– J’y ai été entraîné par force, répondit Corsi sans hésiter. Et le remords de ce moment, je me le suis arraché ; en une heure, j’ai expié ma faute, en une heure qui pouvait être longue de toute l’éternité. À présent, je n’ai plus rien à expier ! C’est une autre vie qui commence pour moi, la nouvelle vie que vous m’avez donnée. Il faut que je me remette à vivre pour ma famille, à travailler pour mes enfants. Vous m’avez rendu la vie pour m’envoyer au bagne ? N’est-ce pas là un crime affreux ? Quelle est donc cette justice qui punit à froid un homme qui n’a plus de remords ? Comment pourrai-je, dans une maison de correction, expier un crime que je n’avais jamais pensé à commettre, que je n’aurais jamais commis si je n’y avais pas été poussé, tandis que maintenant, à tête reposée, à froid, ceux qui profiteront de votre science, docteur, qui m’a gardé vivant malgré moi pour me faire condamner, commettront le plus horrible des crimes, le crime de me condamner à l’abrutissement dans une oisiveté infâme, de condamner à l’abrutissement de la misère et de l’ignominie mes enfants innocents ? De quel droit ?

Il redressa son buste, en proie à une rage que le sentiment de son impuissance rendait féroce ; il poussa un hurlement, et il se mit à se déchirer la figure à coups d’ongles ; il se rejeta la tête en avant sur son lit, voulut éclater en sanglots, mais ne le put. Cet effort vain le laissa un instant étourdi, comme perdu dans un vide étrange, dans, un égarement affreux. Son visage griffé était cadavérique.

Adrienne épouvantée se précipita ; elle souleva sa tête ; puis, avec l’aide de Cimetta, tenta de le redresser ; mais elle retira ses mains aussitôt, avec un cri de dégoût et de terreur : le plastron de la chemise était baigné de sang.

– Docteur, docteur !

– Sa blessure s’est rouverte, cria Cimetta. Le docteur Vocalopoulo, les yeux hagards, atterré, pâlit :

– La blessure ?

Et, instinctivement, il s’approcha du lit. Mais Corsi l’arrêta net d’un regard de ses yeux vitreux.

– Il a raison, dit le docteur, en laissant retomber ses bras. Vous avez entendu ? Je ne puis pas, je ne dois pas…


In Italiano – Il dovere del medico (1902)

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