1909 – L’illustre disparu

L’illustre disparu

In Italiano – L’illustre estinto (1909)
Auf Deutsch – Der großen Verblichenen

L’illustre disparu

Pirandello en Français       Première publication dans la La lettura, novembre 1909 ; reprise dans le recueil Terzetti (Trios), Milan, Treves, 1912 ; rassemblée dans Novelle per un anno, La Giara (Nouvelles pour une année, La Jarre), Florence, Bemporad, 1928, vol. XI.


I

Assis dans son lit, pour que son angine de poitrine ne l’étouffât point, la nuque abandonnée sur l’amoncellement des coussins, l’honorable Constanzo Ramberti regardait, à travers la boursouflure de ses paupières demi-closes, le rayon de soleil qui, de la fenêtre, s’étendait sur ses jambes et dorait la bourre d’un châle gris, à carreaux noirs.

Il se regardait mourir ; son mal était sans remède, il le savait. Il se repliait sur lui-même, s’interdisait d’étendre son regard dans la chambre plus loin que les bords de son lit. Ce n’était pas pour se recueillir en vue de sa fin imminente, c’était par crainte, s’il élargissait le moins du monde son horizon, que la vue des objets environnants lui rappelassent et lui fissent regretter les rapports qu’il pouvait encore entretenir avec la vie et que la mort allait briser avant peu.

Ramassé, rapetissé dans ces bornes étroites, il se sentait plus en sécurité, mieux à l’abri. Et, se plongeant dans la contemplation des plus infimes détails, du fin frisottis de son châle doré par le soleil, il savourait la lenteur des minutes, de toutes les minutes qui lui appartenaient encore, quelques heures peut-être, peut-être un jour… deux, trois jours ; peut-être même – au plus – une semaine. Mais si une minute s’écoulait avec tant de lenteur, comment ferait-il pour supporter jusqu’au bout cette interminable semaine ?

Pourtant, sa lassitude n’était point provoquée par la lenteur que mettaient les minutes à couler sur la bourre de son châle de laine : c’était la conséquence des efforts auxquels il se contraignait pour s’interdire de penser.

À quoi aurait-il bien pu penser, à cette heure ? À sa mort ? Plutôt… tiens, quelle idée : ne pourrait-il pas essayer de se représenter tout ce qui arriverait après ? Oui, c’était là un moyen pour lui, privé de tout réconfort religieux, de retarder le néant, de prolonger son séjour ici-bas.

Courageusement, l’honorable Constanzo Ramberti s’imagina après sa dernière heure tel que les autres le verraient ; comme il avait vu tant de morts : un cadavre rigide, sur ce même lit, les pieds contractés dans des escarpins vernis, le visage cireux et glacé, les mains de pierre, et même (pourquoi pas ?) élégant dans son habit noir, parmi toutes les fleurs jonchant le lit et les coussins.

Il prit la pose, contracta ses pieds et les contempla. Il sentit un chatouillement au ventre ; il souleva une main et lissa ses cheveux ; puis il caressa sa barbe rougeâtre, taillée en fourche. Il se dit qu’après sa mort, cette barbe serait peignée et ce qui lui restait de cheveux disposé avec soin sur son crâne par le chef de son secrétariat particulier, le « cavaliere » Spigula-Nonnis, qui, depuis tant de jours, et de nuits, le soignait, le pauvre homme, avec le plus affectueux dévouement, ne l’abandonnant pas un instant, se désolant, au pied du lit, de ne pouvoir alléger ses souffrances.

Et pourtant le cavaliere Spigula-Nonnis l’aidait sans le savoir : il l’aidait à mourir avec dignité et philosophie. Peut-être, s’il était demeuré seul, se serait-il laissé aller à geindre, à pleurer, à hurler de rage et de désespoir ; mais, avec le cavaliere Spigula-Nonnis au pied de son lit, qui l’appelait « Excellence », il ne songeait même pas à soupirer ; il regardait droit devant lui, attentif, les lèvres effleurées par un léger sourire.

Oui, la présence de cet homme triste, long et myope, le retenait en scène par un fil, bien ténu désormais, pour y jouer son rôle jusqu’à la fin. La fragilité de ce fil exaspérait à chaque minute son angoisse et sa terreur intimes, car il ne pouvait s’empêcher de sentir la vanité, l’inutilité effroyable des efforts qu’il faisait pour se cramponner à son rôle : efforts pareils à ceux d’une bestiole agonisante, de l’insecte tombé à l’eau qui s’agrippe en vain à un brin d’herbe, à une ramille flottante… Combien de fois, avait-il été le spectateur cruel de ce drame ? La vanité de tout ce dont il avait empli le vide de l’existence lui apparaissait, personnifiée dans le cavaliere Spigula-Nonnis. Son autorité, son prestige, autant de choses creuses qui s’en allaient de lui, qui n’avaient plus de valeur, mais qui pourtant, au-dessus du gouffre où elles allaient s’engloutir, flottaient seules avec quelque consistance encore, fantômes de rêves, apparences de vie qui, un peu de temps après sa mort, s’agiteraient autour de lui, autour de son lit, autour de son cercueil…

Oui, le cavaliere Spigula-Nonnis ferait sa dernière toilette, l’habillerait, le peignerait avec un soin affectueux, non sans quelque répugnance toutefois. Lui-même, du reste, éprouvait une grande répugnance en songeant que son corps serait contemplé dans sa nudité par cet homme, tripoté par ses grosses mains osseuses. Mais il n’avait nulle autre personne auprès de lui : pas le moindre parent, proche ou lointain. Il allait mourir solitaire, ainsi qu’il avait toujours vécu ; solitaire dans cette délicieuse villa de Castel Gandolfo qu’il avait louée, avec l’espoir que deux ou trois mois de repos passés dans le calme le remettraient sur pied. Mourir… et il avait sa peine quarante-cinq ans !

Il mourait stupidement, par sa faute ; il s’était tué de travail ; il avait lutté avec un entêtement acharné qui l’avait brisé. Il avait vaincu, mais à l’heure où il triomphait, la mort était déjà en lui, la mort, la mort qui, furtivement, avait pris peu à peu possession de son corps. Lorsqu’il était allé prêter serment au Roi, lorsqu’avec une résignation affectée, mais dans son for intérieur rayonnant de joie, il avait reçu les congratulations de ses collègues et de ses amis, la mort était déjà en lui, et il ne s’en doutait pas. Deux mois plus tard, un soir, elle lui avait allongé à l’improviste un coup de griffe au cœur et l’avait laissé, la bouche ouverte, la tête renversée sur son bureau de ministre des Travaux publics.

Tous les journaux d’opposition l’avaient violemment attaqué, lors de sa nomination, qualifiée par eux « d’indigne passe-droit de la part du Président du Conseil ». Mais en publiant la nouvelle de sa mort « à la fleur de l’âge », il était probable qu’ils tiendraient compte de ses mérites, de son labeur assidu dans les commissions, de sa passion unique, constante, pour la vie publique qui l’absorbait tout entier ; du zèle qu’il avait toujours apporté à remplir ses devoirs de ministre… Eh oui ! On peut accorder de ces consolations à ceux qui s’en vont : et d’autant plus que l’amitié, la fameuse protection du Président du Conseil n’avaient pu lui laisser au moins la joie de mourir ministre. Aussitôt après cette syncope, on lui avait fort aimablement fait entendre qu’il était opportun – entendons-nous, uniquement par égard pour votre santé, pas pour autre chose – d’abandonner son portefeuille.

Si bien que, même pour les journaux amis du Ministère, sa mort ne serait pas « un vrai deuil national ». Du moins il serait certainement pour toute la presse « un illustre disparu ». Cela oui, sans aucun doute. On regretterait l’« existence trop tôt brisée » d’un homme qui « certainement aurait encore pu rendre au pays d’éminents services, » etc… etc…

Peut-être étant donnés la proximité de Rome et le bref laps de temps écoulé depuis sa sortie du Ministère, le Président du Conseil, les ministres, ses ex-collègues, les sous-secrétaires d’État et bon nombre de députés de ses amis viendraient-ils de Rome saluer sa dépouille, là, dans cette chambre, que le maire du pays, pour se mettre en vedette, aura, avec l’aide du cavaliere Spigula-Nonnis, transformée en chapelle ardente, avec des lauriers en caisse, d’autres plantes vertes, des fleurs et des candélabres. Il les imaginait entrant, tous le chapeau à la main, le Président du Conseil en tête, le contemplant un moment en silence, consternés et pâles, avec cette curiosité contenue par une instinctive horreur que lui-même avait tant de fois éprouvée en présence d’un cadavre. Instant solennel, émouvant :

« Pauvre Ramberti ! »

Puis tous se retireraient dans la pièce à côté, pendant qu’on l’enfermerait dans la caisse déjà prête.

Valdana, sa ville natale, Valdana qui, depuis quinze ans, l’élisait député, Valdana, pour laquelle il avait tant fait, réclamerait certainement sa dépouille ; et le maire de Valdana accourrait avec deux ou trois conseillers municipaux pour escorter son corps.

Son corps… Mais son âme ?… Ah ! son âme, partie, envolée depuis un bon bout de temps, et arrivée qui sait où…

L’honorable Constanzo Ramberti fronça les sourcils. Il cherchait à se rappeler une vieille définition de l’âme, qui l’avait satisfait, lorsqu’il était encore étudiant de philosophie à l’Université : « L’âme est l’essence qui prend en nous conscience de nous-même et des objets placés en dehors de nous ». Oui, c’était cela… c’était la définition d’un philosophe allemand.

Il se prit à réfléchir :

« Une essence ?… Qu’est-ce donc qu’une essence ? Une chose « qui est », sans aucun doute, grâce à laquelle, vivant, je diffère du moi que je serai après ma mort. C’est clair ! Mais cette essence, au plus intime de moi-même a-t-elle une existence intrinsèque, ou n’existe-t-elle qu’en tant que je vis ?

Deux hypothèses : si elle a une existence intrinsèque et qu’elle ne prenne conscience d’elle-même qu’en moi, une fois partie de moi, n’aura-t-elle plus aucune conscience ? Alors que sera-t-elle ? Quelque chose que je ne suis point, qu’elle-même n’est pas tant qu’elle habite en moi. Une fois libérée, elle sera ce qui lui plaira… si même elle continue à exister. Car il y a l’autre hypothèse : à savoir qu’elle existe tant que j’existe moi-même, de sorte que, quand je n’existerai plus…

– Cavaliere, une gorgée d’eau, je vous prie…

Le cavaliere Spigula-Nonnis se déplie de toute sa longueur, secouant la torpeur qui l’avait envahi ; il lui tend un verre, il demande :

– Excellence, comment vous sentez-vous ?

L’honorable Constanzo Ramberti boit deux gorgées, puis rendant le verre, il a un pâle sourire à l’adresse de son secrétaire, ferme les yeux, soupire :

– Comme ci, comme çà…

Où en était-il resté ? Ah ! il allait partir pour Valdana. Son corps… oui, mieux valait s’en tenir à son corps. On le prenait par la tête et par les pieds. Dans la caisse, s’étalait déjà un drap, imbibé d’une solution de sublimé destiné à envelopper son corps. Puis venait le plombier… Oh ! comment s’appelle donc cet outil qui bourdonne avec une langue de feu toute bleue ? Voici la plaque de zinc à souder sur la caisse, le couvercle à visser…

L’honorable Constanzo Ramberti ne s’amusait pas à rester dans sa caisse : il en sortait et il contemplait son cercueil, comme uns badaud quelconque : oh ! le beau cercueil de châtaignier, en forme de lyre, poli, verni, à poignées dorées. Certainement les funérailles et le transport à Valdana se feraient aux frais de l’État.

Voilà à présent la caisse soulevée ; elle traverse les appartements, elle descend malaisément les escaliers de la villa ; elle traverse le jardin, suivie par tous les parlementaires, tête nue, derrière le Président du Conseil. La caisse est introduite dans le corbillard municipal, au milieu de la curiosité craintive et respectueuse de toute la population accourue pour admirer un spectacle aussi rare.

De nouveau, l’honorable Ramberti laisse placer son cercueil dans le corbillard et reste dehors à regarder son char funéraire, escorté par cette foule qui descend avec lenteur et solennité du village à la gare. Un wagon, de ceux qui portent l’écriteau : « Chevaux, 8 – Hommes, 40 », est tout préparé, avec des planches clouées pour caler le cercueil.

L’honorable Constanzo Ramberti revoyait alors son cercueil qu’on retirait du corbillard, le suivait dans le wagon nu et poussiéreux qu’à Rome on allait certainement orner et garnir de toutes les couronnes envoyées par le Roi et le Conseil des Ministres, par le Conseil municipal de Valdana et par tous les amis, et en route !

L’honorable Constanzo Ramberti suivait le train, avec son wagon mortuaire attaché en queue, durant des kilomètres et des kilomètres, jusqu’à la station de Valdana, noire de monde elle aussi. L’un après l’autre, voilà ses amis les plus fidèles, les plus dévoués, conseillers généraux et municipaux, certains un peu gauches dans l’habit noir et sous le chapeau haut de forme. Voilà Robertelli… ce bon Robertelli… qui pleure et qui joue des coudes pour avancer…

– Où est-il, où est-il ?

Où veux-tu qu’il soit, mon bon Robertelli ? Il est là, dans la caisse. Il faut que tout le monde y passe. Mais l’honorable Constanzo Ramberti assistait à cette scène, comme s’il n’eût pas été en réalité à l’intérieur de ce cercueil si lourd, si lourd pourtant que les appariteurs de la mairie, en uniforme et en gants blancs, peinaient pour le charger sur leurs épaules…

Il voyait… tiens, Tonni, qui, le pauvre, ne sort jamais de chez lui sans que les minutes soient comptées par sa femme férocement jalouse ; – c’était bien lui, tout inquiet ; il souffrait, il sortait à chaque instant sa montre, il pestait contre le retard d’une heure qu’avait eu le train : sa femme certainement n’en croirait rien. Patience, mon pauvre Tonni, patience ! Tu auras une scène avec ta femme, et puis, vous vous raccommoderez. Tu vis, toi. Songe qu’on ne part pour l’autre monde qu’une seule et unique fois. Voudrais-tu donc pour ton ami, qui te fit obtenir tant de faveurs, un enterrement à la va-vite ? Laisse qu’on l’enterre avec pompe et solennité… Tu vois ? Voici Monsieur le Préfet… Place, place.

– Eh ! il y a aussi le colonel… Mais parbleu, on lui rendait les honneurs militaires. Et tous les enfants des écoles aussi, et combien de drapeaux et de bannières de sociétés locales… C’est qu’à dire vrai, tout absorbé qu’il fût par les problèmes les plus élevés de la politique, les questions les plus ardues d’économie sociale, il n’avait jamais négligé les intérêts particuliers de sa circonscription, qui lui devrait longtemps de la reconnaissance pour tous ses bienfaits. Valdana lui témoignerait peut-être sa gratitude par une plaque commémorative de marbre, placée dans le jardin public, ou bien donnerait son nom à une rue, à une place ; et en attendant, elle l’honorait de funérailles solennelles… Il revit par la pensée, la rue principale de la ville avec les drapeaux à mi-hampe :

Rue Constanzo Ramberti

Et les fenêtres noires de monde dans l’attente du corbillard disparaissant sous les couronnes, attelé de huit chevaux couverts de housses ; et les gens dans la rue se montrant du doigt la couronne du Roi, belle entre toutes. Le cimetière était là-bas, derrière la colline, sombre et solitaire. Les chevaux allaient d’un pas très lent, comme pour lui donner le temps de jouir des suprêmes honneurs qui lui étaient rendus et prolongeaient encore un peu sa vie révolue.

Voilà ce que l’honorable Constanzo Ramberti, à la veille de mourir, imagina. Un peu par sa faute, un peu par la faute d’autrui, la réalité ne répondit pas complètement à ce qu’il avait imaginé.


II

D’abord, il mourut pendant la nuit ; on ignore si ce fut durant son sommeil ; ce fut, en tout cas, sans se faire entendre du cavaliere Spigula-Nonnis qui, écrasé de fatigue, s’était endormi profondément, au pied du lit, dans son fauteuil. Spigula-Nonnis, s’éveillant en sursaut, vers quatre heures du matin, et le trouvant déjà froid et raidi, était resté extraordinairement bouleversé, d’abord par un étrange bourdonnement qui remplissait la chambre, puis par la pleine lune qui, à son coucher, semblait s’être arrêtée dans le ciel pour contempler ce mort sur son lit, à travers les carreaux de la fenêtre dont, par oubli, on n’avait pas fermé les volets. Le bourdonnement était le fait d’une grosse mouche qu’en se dressant brusquement le cavaliere avait troublée dans son sommeil.

Quand, à l’aube, accourut Agostino Mignecca, le maire, mandé en toute hâte par le domestique, le cavaliere Spigula-Nonnis l’accueillit par ces mots :

– Il y avait la lune… Il y avait la lune…

Le cavaliere Spigula-Nonnis ne pouvait rien dire de plus.

– La lune ? Quelle lune ?

– Une lune !… une lune !…

– Oui, parfait, il y avait la lune… À présent, cher Monsieur, il s’agit de lancer d’urgence un télégramme à Son Excellence le Président du Conseil ; un autre au Président de la Chambre ; un autre au maire de… d’où Son Excellence était-il député ?

– De Valdana… (ah ! cette lune !).

– Laissez la lune tranquille ! Je disais donc… au maire de Valdana : ce qui fait trois, et d’urgence, pour faire connaître la mauvaise nouvelle à la population, n’est-ce pas, aux électeurs… Il aura de quoi faire, ce maire-là. Dépêchez-vous, je vous en prie ! Il faudra faire ouvrir exprès le bureau du télégraphe : faites-vous accompagner par le garde-champêtre, en mon nom. Et puis, revenez aussitôt ! Il faudra l’habiller sans tarder. Voyez, le cadavre est déjà raide.

Ce fut miracle si le cavalier Spigula-Nonnis, n’écrivit pas dans tous ces télégrammes qu’il y avait la lune.

Pour se distinguer, le maire de Mignecca aurait volontiers dressé une chapelle ardente à faire rester les gens bouche bée, avec catafalque et tout le tremblement. Mais… dans ces petits pays… on ne trouve rien ; pas un ouvrier qui sache son métier… Il avait couru à l’église chercher quelques tentures… toutes en damas rouge à bandes d’or ! Si seulement elles avaient été noires ! Il prit quatre candélabres dorés, laids à faire frémir… Les fleurs et les plantes vertes ne manquaient pas, par bonheur : fleurs par terre, fleurs sur le lit… plein la chambre.

Cependant, on ne trouva pas le frac dans la malle ; le cavaliere Spigula-Nonnis fut obligé de courir à Rome, dans le petit appartement de la rue Ludovisi, où il ne le trouva pas davantage : on finit par le dénicher au fond de la malle… tout au fond. Le pauvre homme avait complètement perdu la tête. Oh ! pour affectionné, il l’était… Des torrents de larmes… Mais il fallut faire deux morceaux du frac, suivant la couture du dos (quel dommage, un habit tout neuf !), les bras du cadavre refusant de se plier. Et à peine le mort habillé, il fallut le dévêtir et le rhabiller à nouveau, oui, messieurs, parce que de Valdana (cela, tout à fait comme l’avait prévu l’honorable Constanzo Ramberti !) arriva un télégramme officiel d’extrême urgence, où l’on annonçait que la population, au comble de l’affliction, réclamait unanimement la dépouille mortelle de son illustre représentant, pour l’honorer de funérailles solennelles. Le télégramme parlait d’une statue, oui, jusqu’à une statue !… les choses en grand… et d’une place aussi, une place, celle de la Poste, qu’on rebaptiserait de son nom. Un médecin arriva de Rome pour pratiquer sur le cadavre quelques injections de formaline, disait-il ; de « déformaline » révérence parler, disait le maire Mignecca, après les dites injections. Ah ! où étaient ce visage cireux, cette élégance qu’avait rêvé de conserver jusque dans la mort l’honorable Costanzo Ramberti ! – Une face grosse comme çà, voilà ce qu’on lui fit, sans nez, sans joues, sans menton, sans rien – une boule de suif, exactement. Si bien qu’on eut la bonne idée de dissimuler son visage sous un mouchoir.

Beaucoup plus d’amis députés que l’honorable Constanzo Ramberti ne se figurait en posséder accoururent le lendemain matin à Castel Gandolfo, en même temps que les présidents de la Chambre et du Conseil, les ministres et les sous-secrétaires d’État. Vinrent aussi quelques sénateurs, des moins âgés, un peloton de journalistes et jusqu’à deux photographes.

La journée était splendide.

À ces hommes écrasés par tant de problèmes politiques et sociaux, assombris par toutes les luttes quotidiennes, certainement ce plongeon dans du bleu, l’exquise vision de la campagne reverdie, des castelli romains ensoleillés, du lac et des bois, cet air encore un peu vif, mais où passait déjà l’haleine du printemps, devaient donner une impression de fête. Ils ne l’avouaient pas ; au contraire, ils se montraient tristes et graves, et peut-être l’étaient-ils ; mais du regret intime d’avoir dépensé et de continuer à dépenser en luttes vaines et mesquines leur existence si brève, si peu sûre, et dont ils sentaient tout le prix, ici, perdus dans cette apparition enchanteresse de fraîcheur et d’air libre.

Un certain réconfort leur venait en songeant qu’ils pouvaient en jouir encore, quoiqu’en passant, tandis que leur collègue, lui, ne le pouvait plus.

Ainsi réconfortés peu à peu, le long du bref trajet, ils commencèrent à converser joyeusement, à rire, pleins de gratitude envers les cinq ou six d’entre eux, les plus sincères, qui avaient les premiers enlevé leur masque de tristesse pour lancer quelques plaisanteries et continuaient à présent à divertir la galerie.

Pourtant, de temps à autre, comme si, à la porte des wagons à couloir, la tête de Constanzo Ramberti fût apparue brusquement, les gais propos et les rires tombaient à plat ; tous sentaient comme une gêne, un malaise, surtout ceux qui n’avaient aucun bon motif pour se trouver là, sauf celui de faire en bande une partie de campagne, les adversaires notoires de Ramberti ou ceux qui lui tiraient dans le dos. Ceux-là sentaient bien que leur présence était une offense. Une offense à quoi, au juste ? Était-ce à ce qu’attendait le mort, à ce qu’attendait cet homme qui ne pouvait plus protester, ni les chasser, en leur faisant honte.

Voyons : s’agissait-il, oui ou non, d’une visite de deuil ?

Oui, eh bien, alors, on ne va pas rendre visite à un mort de la sorte, en bavardant joyeusement, ni en riant.

Tous ces collègues-là, amis ou non, ignoraient l’idée que le pauvre Ramberti, à la veille de mourir, s’était faite de leur visite, qu’il avait naturellement imaginée conforme au caractère qu’elle aurait dû avoir : tristesse, regrets, pitié pour lui. Ils l’ignoraient ; et néanmoins, par le seul fait que cette visite avait lieu, ils ne pouvaient s’empêcher de sentir, par éclairs, à quel point elle avait lieu d’une façon inconvenante. Quant aux adversaires, ils ne pouvaient s’empêcher de sentir qu’ils étaient de trop et qu’ils commettaient une sorte de violence contre ce mort.

À peine sortis de la gare de Castel Gandolfo, tous pourtant se reprirent, se composèrent un maintien grave et attristé, se drapèrent dans la solennité de cette heure de deuil, dans l’importance que leur accordait la foule respectueuse, accourue pour assister à leur arrivée.

Guidés par le maire Mignecca et par les conseillers municipaux, – tout suants, le visage congestionné, avec leurs manchettes qui s’échappaient des manches, et leurs cravates qui remontaient du faux-col sur la nuque, – ministres et députés se rendirent à la villa de Ramberti à pied, en cortège, les deux présidents en tête, escortés et suivis par une foule énorme.

Leur arrivée, leur entrée dans le village pavoisé de drapeaux en berne, leur cortège, tout cela fut à la vérité de beaucoup supérieur à ce que Ramberti avait imaginé. Mais juste au moment le plus solennel, lorsque le président de la Chambre et celui du Conseil, avec tous les ministres, les sous-secrétaires et les députés et la foule des curieux furent entrés dans la chambre transformée en chapelle ardente, tête nue, il arriva une chose horrible. Au milieu du silence de cette scène, un borborygme soudain, lugubre, liquide, issu du ventre du cadavre, gargouilla parmi l’épouvante stupéfiée des assistants. Qu’arrivait-il ?

« Digestio post mortem », soupira, avec dignité, en latin, l’un d’eux, un médecin, après qu’il eut maîtrisé son émotion.

Et tous les autres, déconcertés, considérèrent ce cadavre, qui semblait s’être couvert le visage d’un mouchoir pour se livrer, sans rougir, à cette incongruité en présence des plus hauts personnages de son pays. Puis, ils sortirent, les sourcils froncés, de la chambre ardente.

Lorsque, trois heures plus tard, en gare de Rome, le cav. Spigula-Nonnis vit, avec une tristesse infinie, tous ceux qui étaient venus à Castel Gandolfo s’éloigner sans même jeter un regard, un suprême regard d’adieu au wagon où Son Excellence était enfermé, il eut l’impression d’une trahison. Tout était-il donc fini ?

Seul, il demeura, dans la lumière incertaine et triste du jour qui agonisait, sous la haute marquise, immense et enfumée, à suivre des yeux la manœuvre du train, qui se disloquait. Après mille allées et venues sur l’enchevêtrement des rails, il aperçut le wagon abandonné au bout d’une voie, tout au fond, à côté d’un autre, sur lequel on avait déjà collé un écriteau avec la mention : « cercueil ».

Un vieil homme d’équipe, bancal et asthmatique, s’en vint avec un pot de colle et orna le wagon de l’honorable Ramberti du même écriteau, puis il s’en fut. Le cav. Spigula-Nonnis s’approcha pour le lire de ses yeux myopes ; il lut au-dessus : « Chevaux 8 – Hommes 40 ». Il secoua la tête et soupira. Il demeura encore un moment, un long moment à contempler ces deux wagons mortuaires l’un à côté de l’autre.

Deux morts, deux hommes au terme de leur voyage et qui allaient pourtant encore voyager !

Ils allaient rester là, seuls, toute la nuit, parmi le bruit assourdissant des trains qui arrivent et qui partent, frôlés au passage par la hâte des voyageurs nocturnes ; ils allaient rester là, étendus, immobiles, dans la nuit de leurs caisses, au milieu de l’incessante agitation de cette gare. Adieu ! Adieu !

Et le cav. Spigula-Nonnis, lui aussi, s’en alla. Il s’en alla, plein d’angoisse. Toutefois, en chemin, il acheta des journaux du soir, et se réconforta un peu en lisant les longues nécrologies en première page, avec le portrait de l’illustre disparu au beau milieu.

Rentré chez lui, il se plongea dans la lecture détaillée des gazettes et il se laissa émouvoir par l’allusion, que faisait l’une d’elles, au dévouement affectueux, aux soins dont il avait, lui, le cav. Spigula-Nonnis, entouré les derniers jours de l’honorable Costanzo Ramberti.

Dommage seulement que Nonnis eût été imprimé avec un seul n ! Mais on comprenait, sans méprise possible, qu’il s’agissait bien de lui.

Il relut le passage qui le concernait une vingtaine de fois, au bas mot ; puis, quand il ressortit pour aller dîner à son restaurant habituel, il voulut avant tout acheter dans un kiosque dix autres numéros de ce journal pour les envoyer à Novare, le lendemain, à des parents, à des amis, en ajoutant l’n bien entendu, et en marquant le passage au crayon bleu.

De grands éloges, tous les journaux faisaient de grands éloges de l’honorable Constanzo Ramberti : les regrets étaient unanimes, et ses mérites, son zèle, sa probité étaient dûment mis en relief. Tout à fait comme l’avait prévu l’honorable Costanzo Ramberti. Il y avait la « fleur de l’âge » et le « certainement aurait pu rendre encore au pays d’éminents services ». Les télégrammes de Valdana parlaient de la consternation profonde de la population en apprenant la fatale nouvelle, des honneurs solennels, inoubliables, que sa ville natale se préparait à rendre à son Illustre Enfant ; et ils annonçaient que déjà le maire, une délégation du Conseil municipal, et d’autres personnages éminents de Valdana étaient partis pour Rome, d’où ils devaient ramener la dépouille.

En rentrant se coucher, vers minuit, dans le silence des rues désertes, que veillaient lugubrement les réverbères, le cav. Spigula-Nonnis songea de nouveau aux deux wagons mortuaires là-bas, sur leur voie de garage, qui attendaient. Si seulement ces deux morts avaient pu se tenir compagnie, converser entre eux, pour passer le temps !

À cette idée, le cav. Spigula-Nonnis sourit avec désolation. Qui diable était cet autre mort, et quel était le cimetière où il devait échouer ? Il passait la nuit dans cette gare, sans se douter le moins du monde de l’honneur que lui faisait, en voisinant avec lui, l’homme qui, ce jour-là, remplissait de son nom toute la presse italienne, et qui, le lendemain, allait être triomphalement accueilli par une ville qui le pleurait.

Comment le cerveau du cav. Spigula-Nonnis aurait-il pu enfanter l’idée que le wagon mortuaire de l’honorable Constanzo Ramberti, vers deux heures du matin, par le fait de quelques hommes d’équipe tombant de sommeil, serait attaché au train qui part à cette heure là pour les Abruzzes, et que l’illustre disparu allait ainsi être soustrait à l’accueil triomphal et aux honneurs solennels que lui réservait sa ville natale !

Mais l’honorable Constanzo Ramberti, homme politique, déjà parvenu au pouvoir, bien au courant, par conséquent, de ces secrets d’État, l’honorable Constanzo Ramberti qui connaissait toutes les défectuosités du service des chemins de fer, aurait pu prévoir aisément pareille trahison. Étant donné deux wagons mortuaires en dépôt dans une gare où le trafic est intense, quoi de plus simple, de plus élémentaire, que d’expédier l’un à l’adresse de l’autre et inversement !

Mais enfermé, cloué dans son wagon, il ne put protester contre cette indigne confusion, contre ces six brutes d’hommes d’équipe qui l’arrachaient à toutes les tentures noires lamées d’argent, dont sa bonne ville de Valdana s’ornait pendant cette nuit, pour l’accueillir solennellement le lendemain. Et il fallut bien qu’à la queue de ce train presque désert, qui partait pour les Abruzzes et qui, de ses freins hors d’état achevait de démolir les pauvres vieilles voitures sales dont il se composait, il voyageât tout le reste de la nuit, tantôt lentement, tantôt lugubrement vite, vers la dernière demeure de l’autre mort, un jeune séminariste d’Avezzano, du nom de Feliciangiolo Scanalino.

Naturellement, le wagon mortuaire du séminariste, le matin suivant, fut décoré avec magnificence, sous la surveillance du directeur de l’entreprise de pompes funèbres, aux frais de l’État. Riches tentures de velours frangé d’argent, avec un dais, et des voiles, des rubans et des palmes ! Sur la bière, couverte d’un drap splendide, une seule couronne, celle du Roi ; de chaque côté, la couronne du président de la Chambre et celle du Conseil des ministres. Une soixantaine environ d’autres couronnes furent placées dans la voiture suivante.

Et à huit heures et demie précises, aux yeux émerveillés d’une vraie foule d’amis de l’honorable Constanzo Ramberti, Feliciangiolo Scanalino partit pour Valdana et les honneurs suprêmes.

Quand vers trois heures de l’après-midi, le train arriva en gare de Valdana, où se pressait la population attristée, le maire, qui avait accompagné le cercueil avec une délégation du Conseil municipal, fut pris à part, en grand mystère, dans le bureau du télégraphe, par le chef de gare, pâle et tremblant : Il était arrivé de la gare de Rome un télégramme « secret », qui notifiait l’échange des deux wagons mortuaires. La dépouille mortelle de l’honorable Ramberti se trouvait en gare d’Avezzano.

Le maire de Valdana semblait pétrifié.

Que faire ? Avec toute cette foule qui attendait ? avec toute la ville pavoisée ?

– Commandeur, suggéra à voix basse le chef de gare, en portant la main à son cœur, je suis seul à savoir avec le télégraphiste ; à Rome et à Avezzano de même… le chef de gare et le télégraphiste. Commandeur, notre intérêt, celui de l’Administration des chemins de fer est de tenir l’affaire secrète. Fiez-vous à nous !

Comment sortir autrement de cette impasse ? L’innocent séminariste Feliciangiolo Scanalino fut accueilli en triomphe par la ville de Valdana ; son corbillard, pareil à une montagne de fleurs, fut tiré par huit chevaux ; il eut l’escorte de toute la population jusqu’au cimetière. Il eut les discours.

L’honorable Constanzo Ramberti repartait cependant d’Avezzano et voyageait dans un wagon nu et poussiéreux (Chevaux 8 – Hommes 40), sans une fleur, sans un ruban : pauvre dépouille renvoyée, ballottée, hors de sa route, en des lieux si éloignés de ceux de son destin.

Il arriva de nuit à la station de Valdana. Seul, le maire et quatre fidèles croque-morts l’attendaient à la gare, et en silence, avec une allure de fraudeurs qui soustraient leur contrebande à la vigilance des douaniers, montant, descendant à travers la campagne par des petits chemins, s’éclairant à grand’peine d’une lanterne sourde, ils le portèrent au cimetière, et quand ils l’eurent enterré, ils poussèrent un grand soupir de soulagement.


In Italiano – L’illustre estinto (1909)
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