1895 – In corpore vili

In corpore vili

In Italiano – «In corpore vili» (1895)

In corpore vili

Pirandello en FrançaisPremière publication – sous le titre Ravanà (tra una messa e l’altra)Ravanna, entre une messe et l’autre – dans la Gazzetta letteraria, 15 juin 1895; reprise – sous son titre définitif – dans le recueil Quand’ero matto… (Quand j’étais fou), Turin, Streglio, 1902 ; rassemblée dans Novelle per un anno, Il Vecchio Dio (Nouvelles pour une année, Le Dieu ancien), Florence, Bemporad, 1926.


I

Cosimino, le sacristain de Sainte-Marie Nouvelle, postait ses trois enfants en sentinelle aux trois marchés de la ville, avec mission de le prévenir au triple galop, dès qu’apparaissait la Sgriscia, la vieille servante boiteuse de Dom Ravana.

Ce matin-là, ce fut le plus jeune des trois enfants, de garde au marché aux poissons, qui accourut tout hors d’haleine :

– La Sgriscia, papa, voilà la Sgriscia !

Cosimino se précipita.

Il surprit la vieille en train de marchander des homards.

– Voulez-vous disparaître, démon tentateur !

Et se tournant vers le marchand de poissons :

– Je vous défends de l’écouter ! Elle n’a pas à acheter de homards ! C’est un plat défendu !

La Sgriscia, les mains sur les hanches, les coudes en bataille, s’apprêtait à la riposte, mais Cosimino ne lui laissa pas le temps de dire : « ouf ! » une poussée et, le bras tendu, il ordonna :

– Allez au diable, entendez-vous !

Le marchand de poisson prit le parti de sa cliente qui glapissait ; de tous les coins du marché, on accourait pour retenir les deux adversaires prêts à en venir aux mains. Cosimino, hors de lui, hurlait :

– Non, non et non, pas de homards. Je ne veux pas que Dom Ravana en mange. Ça lui est défendu ! Elle peut aller le lui dire de ma part… Mais elle le tente comme une diablesse qu’elle est, elle fait tout pour lui abîmer l’estomac.

Par chance, Dom Ravana en personne passait à cette minute précise :

– Tenez, le voilà. Approchez un peu, cria Cosimino en l’apercevant. Et dites si c’est vous qui avez commandé à votre bonne d’acheter des homards.

La large face de Dom Ravana blêmit ; un sourire nerveux la contractait. Il balbutia :

– À vrai dire, non, je n’ai pas…

– Non, vous dites que non, hurla la Sgriscia et elle se frappait du poing sa poitrine osseuse, pour exprimer sa stupeur indignée. Osez me le répéter en face.

Dom Ravana, soudain furieux, le prit de haut :

– Silence, bavarde. Je n’ai pas parlé de homard. Je vous ai dit du poisson.

– Jamais de la vie. Vous avez dit du homard.

– Du homard ou du poisson, c’est la même chose, déclara Cosimino, départageant la servante et le maître au milieu des rires. Du potage, du bouilli et du lait ; lait, bouilli, potage et rien d’autre. Voilà ce qu’a ordonné le médecin. C’est compris, n’est-ce pas ? Ne m’obligez pas à parler, au nom du ciel !

– Calme-toi, mon brave, tu as raison, fit Dom Ravana, mortifié et couvert de confusion.

Et se tournant vers sa gouvernante :

– Rentrez tout de suite. Et faites du bouillon comme d’habitude.

Derechef l’assistance accueillit cet ordre par un formidable éclat de rire. Dom Ravana aussi mal à l’aise qu’une limace dans le feu, s’ouvrait un chemin dans la foule et souriait jaune. Il expliquait à droite et à gauche :

– Quel brave homme que ce Cosimino… Ce bon Cosimino, il faut le comprendre… Il agit pour mon bien… Oui, oui… Allons, laissez-moi passer, mes enfants… Le Seigneur prodigue ses dons, mais moi je suis au potage, au bouilli et au lait. C’est l’ordonnance du docteur… Il ne faut pas que je mange autre chose… Cosimino a raison.


 

II

Dom Ravana dit sa messe au maître-autel.

– Pssstt, regarde un peu… murmure-t-il, les yeux baissés, au sacristain qui verse l’eau et le vin dans le calice. Le docteur Nicastro est là… au premier rang, contre la balustrade… Ne bouge pas, imbécile, ne te tourne pas… À droite… Quand tu pourras, fais-lui signe de rester après la messe et de passer me voir à la sacristie.

Cosimino fronce le sourcil, pâlit, serre les dents pour réfréner sa colère.

– Hier au soir vous avez… Allons, dites la vérité !

– Veux-tu te taire, mal élevé ! Devant le très Saint-Sacrement ! le gourmande Dom Ravana entre haut et bas en le dévisageant avec sévérité.

La réprimande du prêtre à son sacristain est entendue des premiers bancs et un murmure de réprobation s’élève contre le malheureux Cosimino qui rougit jusqu’aux cheveux tout frémissant de colère et de honte. Il ne sait plus où poser les ampoules du fiel et du vinaigre.

La messe achevée, il suit Dom Ravana à la sacristie, d’un air sombre et renfrogné. Un instant plus tard faisait son entrée le docteur Liborio Nicastro, un petit vieux, tout voûté et ratatiné par l’âge. Le bord arrière de son chapeau haut-de-forme reposait presque sur sa bosse. Il était vêtu à l’ancienne mode et portait la barbe en collier.

– Qu’est-ce qui ne va pas, Dom Ravana ? demanda-t-il. Il parlait du nez en fermant à demi ses petits yeux sans cils. – Vous avez une figure de prospérité.

– Ah, oui ?

Dom Ravana regarda un instant, perplexe, le médecin, se demandant s’il devait ou non le croire ; puis d’une voix irritée, comme pour se plaindre de tant d’injustice, il reprit :

– C’est l’estomac, mon cher docteur, l’estomac qui ne veut plus me laisser en paix, comprenez-vous.

– Et ça n’a rien d’étonnant, grogna Cosimino en se tournant pour regarder d’un autre côté.

Dom Ravana le foudroya du regard :

– Asseyez-vous, asseyez-vous, dom Ravana, reprit le docteur. Et voyons cette langue.

Cosimino, les yeux baissés, avança une chaise à Dom Ravana. Le docteur Nicastro tira flegmatiquement ses lunettes de leur étui, les ajusta sur son nez et examina la langue du prêtre :

– Elle est vilaine…

– Vilaine ? répéta Dom Ravana, en rentrant sa langue, comme si les paroles du docteur l’avaient ébouillantée.

Cosimino fit entendre, mais par le nez cette fois, un nouveau grognement. La bile lui gonflait l’estomac. Il serrait les poings, pinçait les lèvres. À la fin, il n’y tient plus :

– Alors quoi ? du tartre, comme vous dites…

– Oui, mon garçon, du tartre émétique, confirma avec placidité le docteur Nicastro, en tendant l’ordonnance à Dom Ravana. Il remit dans sa poche ses lunettes et son calepin :

– Si applicata juvant, continuata sanant ! L’adage manquait d’à propos, mais c’était du latin ; cela ferma la bouche au pauvre Cosimino.

– Faut-il faire comme d’habitude ? demanda le sacristain, pâle et soucieux, dès que le médecin fut sorti.

Dom Ravana écarta les bras en un geste de résignation sans le regarder :

– Tu n’as pas entendu ? dit-il.

– Alors, reprit Cosimino d’un ton funèbre, je vais prévenir ma femme… Donnez-moi les sous pour l’émétique et rentrez au presbytère. Je reviens tout de suite.


 

III
– Ah !… ah !

Et à chaque marche d’escalier, il recommençait à geindre :

– Ah !… ah !

La Sgriscia entendit ses gémissements ; elle courut ouvrir à Dom Ravana :

– Vous êtes malade ?

– Très malade… Mais laissez-moi ; restez dans votre cuisine… Cosimino va venir. Ne vous faites pas voir avant que je vous appelle. Allez… À la cuisine !

La Sgriscia regagna son antre sans piper. Dom Ravana monta dans sa chambre, enleva sa soutane et resta en culotte et en gilet de chasse. Un gilet trop long et trop large. Dom Ravana arpentait la pièce en manches de chemise, tout en réfléchissant amèrement.

Sa conscience était bourrelée de remords. Le doute n’était plus possible. Dieu dans sa miséricorde lui accordait la grâce de le mettre à l’épreuve par l’entremise de ce diable boiteux travesti en femme, et lui, l’ingrat, ne savait pas en profiter. Il succombait à la tentation.

– Ah ! s’écriait-il, dans son désespoir, s’arrêtant de temps à autre pour lever les bras au ciel.

Le pauvre mobilier semblait perdu dans cette chambre immense, sur ce pavé de vieilles briques de Valence, fendues et disjointes de place en place. Au milieu du mur de droite le petit lit bien propre sur ses tréteaux de fer apparents ; au-dessus un vieux crucifix d’ivoire, jauni par le temps. (Les yeux de Dom Ravana n’osaient pas, ce jour-là, se lever jusqu’à lui). Dans un coin, près du lit, une vieille carabine et, pendues au mur, quelques grosses clés, les clés de la maison de campagne.

Tin, tin, tin…

– Voilà Cosimino. Toujours ponctuel, le pauvre…

Il alla ouvrir lui-même.

– Je vous en prie, commença Cosimino avant de franchir le seuil, ne me faites pas voir cette sorcière boiteuse. C’est sa faute si… Mais ne parlons plus de ça. Voilà le remède. Allez me chercher une cuillerée.

Dom Ravana se fit humble et empressé :

– J’y vais, j’y vais… Et merci, mon fils. Tu me rends la vie. Entre, entre dans la chambre.

Il revint bientôt, pâle et tremblant, la cuillère à la main : – Je l’ai punie, tu sais ? Elle est en train de pleurer dans la cuisine. Tu as raison, mon fils, elle est la cause de tout. Tu as entendu hier au marché les ordres que je lui ai donnés. Eh bien, pendant que je suais sang et eau, Dieu le sait, à avaler cette étoupe que m’ordonne le médecin, je la vois entrer toute malicieuse, dans la salle à manger, et elle cachait avec sa main un beau plat de… Qu’est-ce que tu aurais fait, toi ?

– J’aurais mangé le homard, répliqua Cosimino d’un ton sec. Mais après, j’aurais expié moi-même mon péché de gourmandise, au lieu de le faire expier à un pauvre innocent !

Dom Ravana ferma les yeux d’un air navré et poussa un profond soupir. Cosimino parlait d’or ; sans aucun doute il était barbare de faire prendre chaque fois au sacristain l’émétique ordonné par le docteur Nicastro. Il suffisait à Dom Ravana d’assister aux effets du vomitif pour en éprouver le bienfait, et suivre l’exemple que Cosimino lui donnait. C’était barbare, mais Cosimino savait-il combien de fois dom Ravana avait été préservé de la tentation par la pensée de la scène qui suivrait. Pour triompher de sa chair, Dom Ravana avait besoin, comme d’un frein, du remords qui le prenait à voir son sacristain souffrir là sous ses yeux, injustement. Il avait comblé Cosimino de dons et de bienfaits. Que lui demandait-il en échange ? Ce seul et unique sacrifice pour la santé de son âme plus encore que pour celle de son corps. Chaque fois, le spectacle du supplice auquel la victime se soumettait sans révolte le bouleversait profondément ; le remords, la rage, la honte, l’assaillaient avec tant de force que l’envie le prenait de se jeter par la fenêtre.

– Qu’est-ce que c’est ? Vous pleurez maintenant ? disait Cosimino. Des larmes de crocodile !

– Non, gémissait Dom Ravana avec l’accent de l’affliction la plus sincère.

– Ça va bien, ça va bien ; étendez-vous sur le lit et regardez. Je prends la première cuillerée.

Dom Ravana s’étendit sur le lit les yeux gros de larmes, le visage contracté de douleur. Cosimino posa la bouilloire sur la lampe à alcool pour avoir de l’eau tiède au moment voulu ; puis, fermant les yeux, il avala la première cuillerée d’émétique.

– Voilà qui est fait… Mais ne me plaignez pas, ne me plaignez pas, taisez-vous, ou je fais un malheur.

– Je me tais, mon garçon, je me tais… Parlons d’autre chose… Demain, si le temps le permet et si je me sens mieux, j’irai à la campagne… Viens-y aussi. Amène ta femme et les enfants ; vous prendrez tous l’air sans penser à rien… Mais quelle mauvaise année, Cosimino !… Dieu nous punit de nos péchés ! La patience divine est à bout. Le monde pleure, mais les pleurs n’empêchent pas les massacres. Tu le sais, n’est-ce pas : guerre en Afrique, guerre en Chine. Les pauvres gens souffrent, mais souffrir ne les empêche pas de voler. La colère du Seigneur est sur nous. La grêle, tu as vu ? elle a pillé les jardins et les vignes… Et la gelée menace les oliviers. Dis un peu… Tu te sens déjà ?… Non ?

– Non, Monsieur le Curé, rien encore. Je vais prendre de l’eau tiède.

– C’est ça, parfait… Continuons à causer. Nous disions que la récolte de blé a été plutôt bonne et que si Dieu le veut et si la Vierge Marie nous en fait la grâce, elle compensera un peu la malechance de l’année.

Cosimino écoutait avec grande attention, mais probablement sans comprendre un seul mot. Par instants son visage passait par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; puis il devenait blanc comme un linge ; une sueur froide coulait de son front. Il s’agitait sur sa chaise ; son œil se révulsait.

– Ah ! Monsieur le curé, ça commence à remuer… Je crois que nous y sommes.

– Sgriscia, Sgriscia, criait alors Dom Ravana, pâlissant à son tour et regardant fixement Cosimino pour retirer du spectacle tous les bons effets du remède. – Venez vite, je crois que nous y sommes.

La Sgriscia accourait tenir le front de son maître, pendant que Cosimino profitait de ses efforts et de ses contorsions pour lui appliquer sournoisement quelques solides coups de pieds dans les tibias.


IV

– Et maintenant un bol de bouillon pour Cosimino, ordonna vers le soir Dom Ravana à sa bonne. Veux-tu des languettes de pain dedans, dis, Cosimino ?

– Comme vous voudrez, Monsieur le Curé… Qu’on me laisse…, fit le pauvre sacristain à bout de forces, pâle comme un mort, la tête appuyée contre le mur.

– Avec des languettes de pain, des languettes et un jaune d’œuf, cria Dom Ravana, plein de prévenances. Dis, Cosimino, tu veux bien un jaune d’œuf dedans, n’est-ce pas ?

– Je ne veux rien ! Qu’on me laisse ! gémit Cosimino exaspéré ! Vous faites de beaux sermons et moi j’ai le poison dans l’estomac à votre place. Vous m’abîmez l’estomac et puis vous m’offrez des languettes de pain et un jaune d’œuf ! Est-ce que c’est digne d’un saint prêtre d’agir ainsi ? Laissez-moi m’en aller… C’est à perdre la foi… Aïe, aïe, aïe…

Et il s’en fut, les mains comprimant son ventre, tout en geignant.

– Quel mauvais caractère ! s’écria Dom Ravana avec colère. D’abord il est doux comme un agneau, puis il y pense, il y repense et il devient méchant comme une guêpe. Dire que je lui ai fait tant de bien à cet ingrat !

Il hochait la tête, plissait les coins des lèvres. Puis il appela Sgriscia.

– Donnez-moi le bouillon, je le prendrai moi-même. Vous y avez mis le jaune d’œuf ? Très bien. Maintenant, mon chapeau et mon manteau.

– Monsieur le curé veut sortir ?

– Mais naturellement, Dieu soit loué, je me sens très bien maintenant.


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