1911 – Chante-l’Épître

Chante-l’Épître

In Italiano – Canta l’Epistola (1911)
Auf Deutsch – Singt-die-Episte

Chante-l’Épître

Pirandello en FrançaisPremière publication dans le Corriere della sera, 31 décembre 1911 ; reprise dans le recueil La trappola (Le Piège), Milan, Treves, 1913 ; rassemblée dans Novelle per un anno, La Rallegrata (Nouvelles pour une année, La Courbette), Florence, Bemporad, 1922, vol. III.


– Et vous aviez pris tous les ordres ?

– Non, pas tous. Je n’étais arrivé qu’au sous-diaconat.

– Ah, ah ! vous étiez sous-diacre… Et que fait un sous-diacre ?

– Il chante l’épître ; il présente le livre au diacre qui chante l’Évangile ; il s’occupe des vases de la messe ; il tient la patène sous le voile avant l’Élévation.

– Vous dites que vous chantiez l’évangile ?

– Non, Monsieur, c’est le diacre qui chante l’évangile ; le sous-diacre chante l’épître.

– Alors, vous chantiez l’épître ?

– Moi… moi… C’est-à-dire que le sous-diacre…

– … chante l’épître ?

– … chante l’épître.

Vous ne voyez pas ce qu’il y a de risible là-dedans ? Mais si vous aviez été, sur la place du village, toute bruissante de feuilles sèches, tandis que les nuages jouaient à cache-cache avec le soleil, si vous aviez assisté à ce dialogue entre le vieux docteur Fanti et Tommasino Unzio, revenu quelques jours plus tôt, sans soutane, du séminaire, ayant perdu la foi, si vous aviez vu le docteur plisser son visage de faune, vous auriez fait comme tous les désœuvrés du village, assis en cercle devant la pharmacie de l’hospice, vous auriez détourné la tête et pincé les lèvres pour ne pas éclater de rire.

À peine Tommasino s’était-il éloigné dans un tourbillon de feuilles sèches, que les rires fusaient en gloussements.

– Alors, il chante l’épître ? demandait l’un.

Et le chœur de répondre :

– Il chante l’épître.

Ce fut ainsi que Tommasino Unzio, revenu sous-diacre et défroqué du séminaire, parce qu’il avait perdu la foi catholique, se trouva surnommé : Chante-l’Épître.

*

* *

Il y a cent mille façons de perdre la foi. En général, celui qui la perd est convaincu, pendant quelque temps tout au moins, qu’il a gagné quelque chose au change, ne fût-ce que la liberté de dire ou de faire certaines choses qui, jusque-là, ne lui paraissaient pas compatibles avec la religion.

Mais quand on n’est pas détourné de sa croyance par la violence des appétits terrestres, mais parce que le calice de l’autel et la fontaine d’eau bénite ne suffisent plus à désaltérer votre âme, ni à l’apaiser, on se persuade moins facilement qu’on a gagné quelque chose au change. C’est tout au plus si, pour ne pas regretter ce qu’on a perdu, on réussit à se persuader qu’en définitive on a renoncé à une chose sans aucune valeur.

Tommasino Unzio, en perdant la foi, avait tout perdu, y compris le seul état que son père pouvait lui donner grâce au legs conditionnel d’un vieil oncle ecclésiastique. Son père n’avait pas manqué de le recevoir à coups de poings, à coups de pieds ; il l’avait laissé plusieurs jours au pain et à l’eau, avec accompagnement de reproches et d’injures de tout calibre. Mais Tommasino avait tout supporté avec une fermeté héroïque et attendu l’heure où son père se convaincrait que ce n’étaient pas là les meilleurs moyens pour réveiller une foi et une vocation.

La violence le touchait moins que la vulgarité du procédé, alors que sa renonciation au sacerdoce avait des motifs si peu vulgaires.

Mais il comprenait que le chagrin de son père devait normalement s’épancher en coups sur ses joues, son dos ou sa poitrine. Ce fils dont la carrière était irréparablement brisée, qui revenait encombrer la maison, il y avait là évidemment de quoi rendre un père enragé.

Le premier soin de Tommasino fut de démontrer à tout le village qu’il ne s’était pas défroqué pour « faire le porc » comme le publiait partout son père. Il se replia sur lui-même, ne sortit plus de sa chambre que pour se promener seul, montant, à travers les bois de châtaigniers, jusqu’au Pian della Britta, ou descendant, par des sentiers à travers champs, jusqu’à la chapelle abandonnée de Notre-Dame de Lorette, toujours plongé dans ses méditations et sans lever les yeux sur quiconque.

Mais le corps, même quand l’esprit est accaparé par quelque douleur profonde ou quelque tenace ambition, abandonne l’esprit à son idée fixe, et tout doucement, sans rien dire, se met à vivre pour son compte, à jouir du bon air et de la nourriture saine.

Ce fut ce qui advint à Tommasino. En peu de temps, et par une contradiction où il y avait quelque ironie, tandis que son âme s’abîmait dans la mélancolie et s’épuisait en méditations désespérées, son corps bien nourri lui donnait l’aspect florissant d’un père abbé.

Plus de Tommasino ! L’augmentatif en one lui convenait à présent beaucoup mieux : Tommasone Chante-l’Épître… À le voir si bien en chair, on était tenté de donner raison à son père. Mais tout le village connaissait sa façon de vivre, et quant aux femmes, aucune ne pouvait se vanter d’avoir été regardée par lui, fût-ce à la dérobée.

N’avoir plus conscience d’être, comme une pierre, comme une plante ; ne même plus se rappeler son nom ; vivre pour vivre sans savoir qu’on vit, comme les bêtes, sans passions, sans désirs, sans mémoire, sans idées, sans rien qui donne encore un sens, une valeur à la vie. Étendu sur l’herbe, les mains croisées derrière la nuque, regarder dans le bleu du ciel la blancheur aveuglante des nuages, gonflés de soleil ; écouter le vent comme un bruit de mer dans les châtaigniers, et dans la voix du vent, dans cette rumeur marine percevoir, comme venue d’une infime distance, la vanité de tout, l’angoisse et le poids mortel de l’existence.

Des nuages et du vent…

Mais n’est-ce pas déjà prendre conscience de tout que de reconnaître des nuages en ces formes, lumineuses, errantes dans le vide sans limites de l’azur ? Le nuage connaît-il son existence ? Et les arbres, les pierres qui s’ignorent eux-mêmes savent-ils que le nuage existe ?

Puisqu’il remarquait et reconnaissait les nuages, il pouvait tout aussi bien penser à l’eau, qui devient nuage pour redevenir eau. Le dernier des professeurs de physique peut expliquer ces transformations, mais le pourquoi du pourquoi qui l’expliquerait ?

Dans le haut du bois de châtaigniers, un bruit de hache ; en bas, dans la carrière, un bruit de pic sur la pierre.

Mutiler la montagne, abattre des arbres pour construire des maisons. De nouvelles maisons dans ce bourg perdu de montagne. Efforts, sueur, fatigue, peines de toute sorte, pourquoi ? Pour aboutir à une cheminée et pour que de cette cheminée sorte un peu de fumée, tout de suite perdue dans l’espace vide.

Toute pensée, toute mémoire humaine est semblable à cette fumée…

Mais le vaste spectacle de la nature, l’immense plaine verdissante de chênes, d’oliviers, de châtaigniers rassérénait son cœur, le plongeait dans l’infini d’une tristesse douce.

Toutes les illusions, toutes les déceptions, les douleurs et les joies, les espoirs et les désirs des hommes lui paraissaient vains et transitoires comparés au sentiment qui s’exhalait des choses, – des choses qui ne changent pas et survivent aux sentiments, impassibles. Les gestes humains au milieu de l’éternité de la nature lui semblaient pareils aux jeux des nuages. Pour s’en convaincre, il suffisait de regarder, au delà de la vallée, au loin, les montagnes s’effacer à l’horizon toutes légères dans les vapeurs roses du couchant.

Ô ambition des hommes ! Quels cris de victoire parce que l’homme s’est mis à voler comme un petit oiseau ! Mais regardez voler un oiseau : quelle facilité native, légère, que des trilles joyeux accompagnent spontanément… Comparez ce vol au monstrueux appareil qui vrombit, à l’anxiété, à l’angoisse mortelle de l’homme qui veut faire l’oiseau ! Ici un envol et un chant ; là un moteur pétaradant et puant, et la mort aux aguets. Une panne, le moteur s’arrête ; adieu, bel oiseau !

– Homme, disait Tommasino, étendu dans l’herbe, cesse de voler. Pourquoi veux-tu voler ? Et quand as-tu voulu voler ?

*

* *

Ébahissement général. La nouvelle s’abattit sur le village comme un cyclone. Tommasino Unzio, Chante-l’Épître avait été giflé, il allait se battre en duel avec le lieutenant de Venera, commandant le détachement. Tommasino reconnaissait avoir traité d’« idiote » mademoiselle Olga Fanelli, fiancée du lieutenant, le soir précédent, sur le chemin qui mène à la chapelle de N.-D. de Lorette ; il se refusait à toute excuse ou explication.

L’ébahissement se mêlait d’hilarité. Chacun posait cent questions de détail comme pour retarder le moment d’afficher son incrédulité.

– Tommasino ? – En duel ? – Idiote, à Mlle Fanelli ? – Confirmé ? – Sans explications ? – Et il se bat ?

– L’autre l’a giflé.

– Il se bat ?

– Demain matin, au pistolet.

– Avec le lieutenant de Venera, au pistolet ?

– Parfaitement, au pistolet.

Le motif qui poussait Tommasino ne pouvait qu’être grave. Personne n’en doutait plus ; il ne pouvait s’agir que d’une folle passion tenue secrète jusque-là. Il avait traité la jeune fille d’idiote parce qu’elle lui préférait le lieutenant. C’était évident ! Il n’y avait qu’une voix dans tout le village ; il fallait véritablement être idiote pour s’amouracher d’un homme aussi ridicule que de Venera. Mais il était naturel que de Venera fût seul à ne pas l’admettre, et réclamât des explications.

Toutefois mademoiselle Olga Fanelli jurait, les larmes aux yeux, que la raison de l’insulte ne pouvait être celle-là. Elle avait en tout et pour tout vu deux ou trois fois Tommasino, qui ne l’avait même pas regardée, et jamais, au grand jamais, n’avait donné le moindre signe de cette folle passion cachée dont tout le monde parlait. Non, il devait y avoir une autre raison. Mais laquelle ? On ne traite pas une jeune fille d’idiote sans motif.

Si tout le monde, et surtout le père et la mère, les deux témoins, le lieutenant et la jeune fille mouraient d’envie de connaître la véritable raison de l’offense, Tommasino était plus désespéré encore de ne pouvoir l’avouer. Mais il était trop certain que personne n’y croirait et qu’on imaginerait qu’à un secret inavouable il voulait ajouter le mépris.

Qui aurait pu croire que depuis quelque temps, dans sa mélancolie philosophique toujours plus profonde, il s’était pris d’une tendre pitié pour tout ce qui naît à la vie et ne dure qu’un instant, sans savoir pourquoi, dans l’attente de la décrépitude et de la mort ! Plus les formes prises par la vie lui apparaissaient frêles, chétives, inconsistantes, plus il s’attendrissait sur elles et parfois jusqu’aux larmes ! Que de façons de naître, et pour une seule fois, sous une forme donnée, unique, irréversible, sans que jamais se soient trouvées deux formes pareilles, et cela pour si peu de temps, pour un seul jour parfois et sur un espace infime, avec autour de soi l’inconnu du monde, le vide énorme, impénétrable du mystère de la vie ! Naître fourmi, moucheron ou brin d’herbe !… Une fourmi dans l’univers ! L’univers et un moucheron, un brin d’herbe… Le brin d’herbe naissait, poussait, fleurissait, se fanait, et puis disparaissait. Pour toujours. Fini pour lui. Jamais plus.

Depuis un mois, jour après jour, il suivait précisément la brève destinée d’un brin d’herbe. Un brin d’herbe entre deux pierres grises, tigrées de musc, derrière la chapelle abandonnée de N.-D. de Lorette.

Il en avait suivi avec une tendresse presque maternelle la lente croissance au milieu d’autres brins moins longs qui l’entouraient. Il l’avait vu naître timidement, trembler de faiblesse, pointer entre les deux pierres, apeuré et curieux à la fois d’admirer le spectacle étalé au-dessous, la plaine verte et sans tache : puis s’allonger, s’allonger encore, prendre de la hardiesse, agiter un petit plumet roux comme une crête de coq.

Chaque jour, pendant une heure ou deux, il le regardait vivre, il partageait sa vie, il frémissait au moindre souffle ; un jour de grand vent il était accouru tout tremblant ; d’autres fois il avait peur d’arriver trop tard pour le protéger d’un troupeau de chèvres qui passait derrière la chapelle tous les jours à la même heure et s’arrêtait parfois à brouter dans les touffes. Jusque-là, le vent et les chèvres avaient respecté le brin d’herbe. La joie de Tommasino, quand il le retrouvait intact, fier de son plumet, était indicible. Il le caressait, le lissait du bout des doigts, avec une extrême délicatesse. Il le protégeait de toute son âme, de tout son souffle. Quand il le quittait, le soir, il le confiait aux premières étoiles qui paraissaient dans le ciel crépusculaire, pour qu’avec toutes les autres elles veillassent sur lui pendant la nuit. Et en imagination, de loin, il revoyait son brin d’herbe, entre les deux pierres, sous la garde des milliers et des milliers d’étoiles qui luisaient dans le ciel noir.

Ce jour-là, comme il arrivait à l’heure habituelle à son rendez-vous avec le brin d’herbe, il aperçut derrière la chapelle, assise sur une des deux pierres, mademoiselle Olga Fanelli qui sans doute se reposait un instant avant de reprendre sa route.

Il s’arrêta, n’osant avancer ; il attendait qu’elle se fût reposée et lui cédât la place. Un instant passa. La jeune fille, ennuyée peut-être de se voir ainsi guettée, se leva, regarda autour d’elle, puis, distraitement, allongeant la main, elle arracha le brin d’herbe, son brin d’herbe et le mit dans sa bouche, le petit plumet au vent.

Tommasino Unzio se sentit arracher l’âme et quand elle passa devant lui, le brin d’herbe entre les dents, il lui cria sans pouvoir se retenir : Idiote !

Comment avouer qu’il avait insulté une jeune fille à cause d’un brin d’herbe ?

Alors le lieutenant de Venera l’avait giflé.

Tommasino était las de sa vie inutile, las du poids de sa chair stupide, las d’être tourné en dérision. S’il avait refusé de se battre, après avoir reçu une gifle, les persécutions auraient redoublé. Il accepta donc le cartel, mais exigea des conditions terribles. Il savait que le lieutenant de Venera excellait au pistolet. Il en donnait chaque matin des preuves au champ de tir. C’est pourquoi Tommasino avait choisi de se battre au pistolet, le jour suivant, à l’aube et précisément, au champ de tir.

*

* *

Il reçut la balle en pleine poitrine. La blessure tout d’abord ne semblait pas sérieuse ; mais elle s’aggrava. La balle avait touché le poumon. Fièvre, délire. Quatre jours et quatre nuits de soins héroïques, désespérés.

Madame Unzio, extrêmement pieuse, quand les médecins eurent déclaré qu’il n’y avait plus d’espoir, pria, supplia son fils, avant de mourir, de se réconcilier avec Dieu. Et Tommasino, pour faire plaisir à sa mère, accepta de recevoir un confesseur.

Quand le prêtre, penché sur le lit de l’agonisant, lui demanda :

– Mais pourquoi, mon fils, pourquoi ? Tommasino, les yeux mi-clos, la voix éteinte, dans un soupir qui avait la douceur d’un sourire, répondit simplement :

– Mon père, pour un brin d’herbe…

Tout le monde crut que le délire l’avait repris.


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