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Si
tout le pirandellisme est dans Pirandello, Pirandello est
loin d’être tout entier dans le pirandellisme. Le côté
purement sicilien de l’oeuvre de Pirandello, par exemple,
reste encore à peu près ignoré du lecteur français.
On ne peut pourtant comprendre à fond l’auteur des
Six
personnages, saisir l’authenticité, la
spontanéité de son tourment foncier (considéré bien à tort
le plus souvent comme un simple jeu cérébral) qu’en se
reportant à ses origines siciliennes. Le Sicilien de
mélodrame que nous connaissons est un être tout d’impulsion,
qui vit sa vie, ses passions avec une «immédiateté»
totale. Les Siciliens de Pirandello ne sont pas moins
impulsifs que ceux de
Cavalleria Rusticana. Seulement cette soudaineté
qu’ils apportent dans l’action, ils l’apportent aussi dans
la pensée. Ils pensent aussi vite qu’ils agissent, ils
sentent aussi vite qu’ils pensent.
À peine ont-ils agi qu’ils
se jugent; il leur arrive même de se juger plus vite qu’ils
n’agissent et de s’abstenir alors d’agir comme on les voit
passer instantanément du rire aux larmes, de la colère à la
pitié et à l’attendrissement, de la fureur à l’ironie. La mobilité, voilà ce qui les caractérise avant tout et c’est à
partir de cette mobilité que s’est peu à peu affirmé dans
l’oeuvre de Pirandello l’essentiel du pirandellisme, c’est-à-dire
la faculté de se dédoubler, et l’instabilité, la
discontinuité, la multiplicité de la personne humaine.
Un
autre caractère constant chez les peuples méridionaux et particulièrement
développé chez les insulaires de Sicile:
l’individualisme, compliqué du sentiment de caste, a sans
aucun doute aidé Pirandello à sentir, avant de la penser, sa
théorie fondamentale de la solitude de l’homme, des cloisons
étanches qui séparent les êtres, de l’imperméabilité de l’individu.
Le vieux mot sur le peuple britannique: «Chaque Anglais
est une île» n’est pas moins vrai des Siciliens.
L’originalité première de Pirandello, peut-être inconsciente
à ses débuts, fut précisément de montrer dans chaque récit
les points de vue particuliers et les réactions différentes
de chaque personnage, depuis le personnage principal jusqu’au
plus humble en présence d’une même situation.
Il nous montre
le même événement interprété d’autant de façons différentes
qu’il y a de personnages dans l’histoire.
Toutes les
nouvelles rassemblées ici témoignent de ce souci et de ce
don.
Mais ces nouvelles ont été également choisies à dessein pour
dévoiler un autre aspect inconnu de Pirandello, un
Pirandello régionaliste, tout nourri du folklore de son île,
hanté par les récits entendus dans son enfance, - légendes
garibaldiennes, évocations de brigands -, un émule sicilien
du Mistral des
Proses d’almanach et de Roumanille.
La Sicile de Pirandello se réduit d’ailleurs à un coin bien
localisé, son pays natal, le pays d’Agrigente, son port, ses
soufrières, sa campagne demi-tropicale, ses populations
croupissantes dans la misère, la superstition et l’ignorance
séculaires, entretenues par le régime des Bourbons et des
prêtres et auxquelles le nouveau régime n’a pu encore
entièrement remédier, le paganisme foncier de ces fils de la
Grande-Grèce, leur besoin d’union avec toute la nature qui
se manifeste si curieusement dans
Chante-l’Épître, leur joie de vivre et de railler,
si gaillardement traduite dans
In
Corpore vili ou Une Invitation à dîner, leur «Selbstironie» incarnée si comiquement par le Don Paranza de
l’Étranger.
En même temps que quelques échantillons du vérisme si
particulier de Pirandello - un vérisme qui s’évanouit dans
un humour auquel il emprunte sa poésie -, ce qu’on trouvera
dans ce recueil, à travers la variété des images et du ton,
c’est l’atmosphère et comme la sensation charnelle de cette «Vieille Sicile», base solide et point de départ de toute
l’oeuvre pirandellienne.
BENJAMIN CRÉMIEUX,
1928
In corpore vili («In corpre vili»)
- 1895

Première publication – sous le titre Ravanà (tra una messa e l’altra) –
Ravanna, entre une messe et l’autre – dans la Gazzetta letteraria, 15
juin 1895; reprise – sous son titre définitif – dans le recueil Quand’ero
matto… (Quand j’étais fou), Turin, Streglio, 1902 ; rassemblée dans
Novelle per un anno, Il Vecchio Dio
(Nouvelles pour une année, Le Dieu ancien), Florence, Bemporad, 1926. |
I
Cosimino, le
sacristain de Sainte-Marie Nouvelle, postait ses trois enfants en sentinelle aux
trois marchés de la ville, avec mission de le prévenir au triple galop, dès qu’apparaissait
la Sgriscia, la vieille servante boiteuse de Dom Ravana.
Ce matin-là, ce fut
le plus jeune des trois enfants, de garde au marché aux poissons, qui accourut
tout hors d’haleine :
– La Sgriscia, papa,
voilà la Sgriscia !
Cosimino se
précipita.
Il surprit la vieille
en train de marchander des homards.
class="MsoHeader">
class="MsoBodyTextIndent2">– Voulez-vous disparaître, démon tentateur !
Et se tournant vers
le marchand de poissons :
– Je vous défends de
l’écouter ! Elle n’a pas à acheter de homards ! C’est un plat défendu !
La Sgriscia, les
mains sur les hanches, les coudes en bataille, s’apprêtait à la riposte, mais
Cosimino ne lui laissa pas le temps de dire : « ouf ! » une poussée et, le bras
tendu, il ordonna :
– Allez au diable,
entendez-vous !
Le marchand de
poisson prit le parti de sa cliente qui glapissait ; de tous les coins du marché,
on accourait pour retenir les deux adversaires prêts à en venir aux mains.
Cosimino, hors de lui, hurlait :
– Non, non et non,
pas de homards. Je ne veux pas que Dom Ravana en mange. Ça lui est défendu !
Elle peut aller le lui dire de ma part… Mais elle le tente comme une diablesse
qu’elle est, elle fait tout pour lui abîmer l’estomac.
Par chance, Dom
Ravana en personne passait à cette minute précise :
– Tenez, le voilà.
Approchez un peu, cria Cosimino en l’apercevant. Et dites si c’est vous qui avez
commandé à votre bonne d’acheter des homards.
La large face de Dom
Ravana blêmit ; un sourire nerveux la contractait. Il balbutia :
– À vrai dire, non,
je n’ai pas…
– Non, vous dites que
non, hurla la Sgriscia et elle se frappait du poing sa poitrine osseuse, pour
exprimer sa stupeur indignée. Osez me le répéter en face.
Dom Ravana, soudain
furieux, le prit de haut :
– Silence, bavarde.
Je n’ai pas parlé de homard. Je vous ai dit du poisson.
– Jamais de la vie.
Vous avez dit du homard.
– Du homard ou du
poisson, c’est la même chose, déclara Cosimino, départageant la servante et le
maître au milieu des rires. Du potage, du bouilli et du lait ; lait, bouilli,
potage et rien d’autre. Voilà ce qu’a ordonné le médecin. C’est compris,
n’est-ce pas ? Ne m’obligez pas à parler, au nom du ciel !
– Calme-toi, mon
brave, tu as raison, fit Dom Ravana, mortifié et couvert de confusion.
Et se tournant vers
sa gouvernante :
– Rentrez tout de
suite. Et faites du bouillon comme d’habitude.
Derechef l’assistance
accueillit cet ordre par un formidable éclat de rire. Dom Ravana aussi mal à
l’aise qu’une limace dans le feu, s’ouvrait un chemin dans la foule et souriait
jaune. Il expliquait à droite et à gauche :
– Quel brave homme
que ce Cosimino… Ce bon Cosimino, il faut le comprendre… Il agit pour mon bien…
Oui, oui… Allons, laissez-moi passer, mes enfants… Le Seigneur prodigue ses
dons, mais moi je suis au potage, au bouilli et au lait. C’est l’ordonnance du
docteur… Il ne faut pas que je mange autre chose… Cosimino a raison.
II
Dom Ravana dit sa
messe au maître-autel.
– Pssstt, regarde un
peu… murmure-t-il, les yeux baissés, au sacristain qui verse l’eau et le vin
dans le calice. Le docteur Nicastro est là… au premier rang, contre la
balustrade… Ne bouge pas, imbécile, ne te tourne pas… À droite… Quand tu pourras,
fais-lui signe de rester après la messe et de passer me voir à la sacristie.
Cosimino fronce le
sourcil, pâlit, serre les dents pour réfréner sa colère.
– Hier au soir vous
avez… Allons, dites la vérité !
– Veux-tu te taire,
mal élevé ! Devant le très Saint-Sacrement ! le gourmande Dom Ravana entre haut
et bas en le dévisageant avec sévérité.
La réprimande du
prêtre à son sacristain est entendue des premiers bancs et un murmure de
réprobation s’élève contre le malheureux Cosimino qui rougit jusqu’aux cheveux
tout frémissant de colère et de honte. Il ne sait plus où poser les ampoules du
fiel et du vinaigre.
La messe achevée, il
suit Dom Ravana à la sacristie, d’un air sombre et renfrogné. Un instant plus
tard faisait son entrée le docteur Liborio Nicastro, un petit vieux, tout voûté
et ratatiné par l’âge. Le bord arrière de son chapeau haut-de-forme reposait
presque sur sa bosse. Il était vêtu à l’ancienne mode et portait la barbe en
collier.
– Qu’est-ce qui ne va
pas, Dom Ravana ? demanda-t-il. Il parlait du nez en fermant à demi ses petits
yeux sans cils. – Vous avez une figure de prospérité.
– Ah, oui ?
Dom Ravana regarda un
instant, perplexe, le médecin, se demandant s’il devait ou non le croire ; puis
d’une voix irritée, comme pour se plaindre de tant d’injustice, il reprit :
– C’est l’estomac,
mon cher docteur, l’estomac qui ne veut plus me laisser en paix, comprenez-vous.
– Et ça n’a rien
d’étonnant, grogna Cosimino en se tournant pour regarder d’un autre côté.
Dom Ravana le
foudroya du regard :
– Asseyez-vous,
asseyez-vous, dom Ravana, reprit le docteur. Et voyons cette langue.
Cosimino, les yeux
baissés, avança une chaise à Dom Ravana. Le docteur Nicastro tira
flegmatiquement ses lunettes de leur étui, les ajusta sur son nez et examina la
langue du prêtre :
– Elle est vilaine…
– Vilaine ? répéta
Dom Ravana, en rentrant sa langue, comme si les paroles du docteur l’avaient
ébouillantée.
Cosimino fit entendre,
mais par le nez cette fois, un nouveau grognement. La bile lui gonflait l’estomac.
Il serrait les poings, pinçait les lèvres. À la fin, il n’y tient plus :
– Alors quoi ? du
tartre, comme vous dites…
– Oui, mon garçon, du
tartre émétique, confirma avec placidité le docteur Nicastro, en tendant l’ordonnance
à Dom Ravana. Il remit dans sa poche ses lunettes et son calepin :
– Si applicata
juvant, continuata sanant ! L’adage manquait d’à propos, mais c’était du
latin ; cela ferma la bouche au pauvre Cosimino.
– Faut-il faire comme
d’habitude ? demanda le sacristain, pâle et soucieux, dès que le médecin fut
sorti.
Dom Ravana écarta les
bras en un geste de résignation sans le regarder :
– Tu n’as pas entendu ?
dit-il.
– Alors, reprit
Cosimino d’un ton funèbre, je vais prévenir ma femme… Donnez-moi les sous pour
l’émétique et rentrez au presbytère. Je reviens tout de suite.
III
– Ah !… ah !
Et à chaque marche d’escalier,
il recommençait à geindre :
– Ah !… ah !
La Sgriscia entendit
ses gémissements ; elle courut ouvrir à Dom Ravana :
– Vous êtes malade ?
– Très malade… Mais
laissez-moi ; restez dans votre cuisine… Cosimino va venir. Ne vous faites pas
voir avant que je vous appelle. Allez… À la cuisine !
La Sgriscia regagna
son antre sans piper. Dom Ravana monta dans sa chambre, enleva sa soutane et
resta en culotte et en gilet de chasse. Un gilet trop long et trop large. Dom
Ravana arpentait la pièce en manches de chemise, tout en réfléchissant amèrement.
Sa conscience était
bourrelée de remords. Le doute n’était plus possible. Dieu dans sa miséricorde
lui accordait la grâce de le mettre à l’épreuve par l’entremise de ce diable
boiteux travesti en femme, et lui, l’ingrat, ne savait pas en profiter. Il
succombait à la tentation.
– Ah ! s’écriait-il,
dans son désespoir, s’arrêtant de temps à autre pour lever les bras au ciel.
Le pauvre mobilier
semblait perdu dans cette chambre immense, sur ce pavé de vieilles briques de
Valence, fendues et disjointes de place en place. Au milieu du mur de droite le
petit lit bien propre sur ses tréteaux de fer apparents ; au-dessus un vieux
crucifix d’ivoire, jauni par le temps. (Les yeux de Dom Ravana n’osaient pas, ce
jour-là, se lever jusqu’à lui). Dans un coin, près du lit, une vieille carabine
et, pendues au mur, quelques grosses clés, les clés de la maison de campagne.
Tin, tin, tin…
– Voilà Cosimino.
Toujours ponctuel, le pauvre…
Il alla ouvrir
lui-même.
– Je vous en prie,
commença Cosimino avant de franchir le seuil, ne me faites pas voir cette
sorcière boiteuse. C’est sa faute si… Mais ne parlons plus de ça. Voilà le
remède. Allez me chercher une cuillerée.
Dom Ravana se fit
humble et empressé :
– J’y vais, j’y vais…
Et merci, mon fils. Tu me rends la vie. Entre, entre dans la chambre.
Il revint bientôt,
pâle et tremblant, la cuillère à la main : – Je l’ai punie, tu sais ? Elle est
en train de pleurer dans la cuisine. Tu as raison, mon fils, elle est la cause
de tout. Tu as entendu hier au marché les ordres que je lui ai donnés. Eh bien,
pendant que je suais sang et eau, Dieu le sait, à avaler cette étoupe que m’ordonne
le médecin, je la vois entrer toute malicieuse, dans la salle à manger, et elle
cachait avec sa main un beau plat de… Qu’est-ce que tu aurais fait, toi ?
– J’aurais mangé le
homard, répliqua Cosimino d’un ton sec. Mais après, j’aurais expié moi-même mon
péché de gourmandise, au lieu de le faire expier à un pauvre innocent !
Dom Ravana ferma les
yeux d’un air navré et poussa un profond soupir. Cosimino parlait d’or ; sans
aucun doute il était barbare de faire prendre chaque fois au sacristain l’émétique
ordonné par le docteur Nicastro. Il suffisait à Dom Ravana d’assister aux effets
du vomitif pour en éprouver le bienfait, et suivre l’exemple que Cosimino lui
donnait. C’était barbare, mais Cosimino savait-il combien de fois dom Ravana
avait été préservé de la tentation par la pensée de la scène qui suivrait. Pour
triompher de sa chair, Dom Ravana avait besoin, comme d’un frein, du remords qui
le prenait à voir son sacristain souffrir là sous ses yeux, injustement. Il
avait comblé Cosimino de dons et de bienfaits. Que lui demandait-il en échange ?
Ce seul et unique sacrifice pour la santé de son âme plus encore que pour celle
de son corps. Chaque fois, le spectacle du supplice auquel la victime se
soumettait sans révolte le bouleversait profondément ; le remords, la rage, la
honte, l’assaillaient avec tant de force que l’envie le prenait de se jeter par
la fenêtre.
– Qu’est-ce que
c’est ? Vous pleurez maintenant ? disait Cosimino. Des larmes de crocodile !
– Non, gémissait Dom
Ravana avec l’accent de l’affliction la plus sincère.
– Ça va bien, ça va
bien ; étendez-vous sur le lit et regardez. Je prends la première cuillerée.
Dom Ravana s’étendit
sur le lit les yeux gros de larmes, le visage contracté de douleur. Cosimino
posa la bouilloire sur la lampe à alcool pour avoir de l’eau tiède au moment
voulu ; puis, fermant les yeux, il avala la première cuillerée d’émétique.
– Voilà qui est fait…
Mais ne me plaignez pas, ne me plaignez pas, taisez-vous, ou je fais un malheur.
– Je me tais, mon
garçon, je me tais… Parlons d’autre chose… Demain, si le temps le permet et si
je me sens mieux, j’irai à la campagne… Viens-y aussi. Amène ta femme et les
enfants ; vous prendrez tous l’air sans penser à rien… Mais quelle mauvaise
année, Cosimino !… Dieu nous punit de nos péchés ! La patience divine est à bout.
Le monde pleure, mais les pleurs n’empêchent pas les massacres. Tu le sais,
n’est-ce pas : guerre en Afrique, guerre en Chine. Les pauvres gens souffrent,
mais souffrir ne les empêche pas de voler. La colère du Seigneur est sur nous.
La grêle, tu as vu ? elle a pillé les jardins et les vignes… Et la gelée menace
les oliviers. Dis un peu… Tu te sens déjà ?… Non ?
– Non, Monsieur le
Curé, rien encore. Je vais prendre de l’eau tiède.
– C’est ça, parfait…
Continuons à causer. Nous disions que la récolte de blé a été plutôt bonne et
que si Dieu le veut et si la Vierge Marie nous en fait la grâce, elle compensera
un peu la malechance de l’année.
Cosimino écoutait
avec grande attention, mais probablement sans comprendre un seul mot. Par
instants son visage passait par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; puis il
devenait blanc comme un linge ; une sueur froide coulait de son front. Il s’agitait
sur sa chaise ; son œil se révulsait.
– Ah ! Monsieur le
curé, ça commence à remuer… Je crois que nous y sommes.
– Sgriscia, Sgriscia,
criait alors Dom Ravana, pâlissant à son tour et regardant fixement Cosimino
pour retirer du spectacle tous les bons effets du remède. – Venez vite, je crois
que nous y sommes.
La Sgriscia accourait
tenir le front de son maître, pendant que Cosimino profitait de ses efforts et
de ses contorsions pour lui appliquer sournoisement quelques solides coups de
pieds dans les tibias.
IV
– Et maintenant
un bol de bouillon pour Cosimino, ordonna vers le soir Dom Ravana à sa bonne.
Veux-tu des languettes de pain dedans, dis, Cosimino ?
– Comme vous voudrez,
Monsieur le Curé… Qu’on me laisse…, fit le pauvre sacristain à bout de forces,
pâle comme un mort, la tête appuyée contre le mur.
– Avec des languettes
de pain, des languettes et un jaune d’œuf, cria Dom Ravana, plein de prévenances.
Dis, Cosimino, tu veux bien un jaune d’œuf dedans, n’est-ce pas ?
– Je ne veux rien !
Qu’on me laisse ! gémit Cosimino exaspéré ! Vous faites de beaux sermons et moi
j’ai le poison dans l’estomac à votre place. Vous m’abîmez l’estomac et puis
vous m’offrez des languettes de pain et un jaune d’œuf ! Est-ce que c’est digne
d’un saint prêtre d’agir ainsi ? Laissez-moi m’en aller… C’est à perdre la foi…
Aïe, aïe, aïe…
Et il s’en fut, les
mains comprimant son ventre, tout en geignant.
– Quel mauvais
caractère ! s’écria Dom Ravana avec colère. D’abord il est doux comme un agneau,
puis il y pense, il y repense et il devient méchant comme une guêpe. Dire que je
lui ai fait tant de bien à cet ingrat !
Il hochait la tête,
plissait les coins des lèvres. Puis il appela Sgriscia.
– Donnez-moi le
bouillon, je le prendrai moi-même. Vous y avez mis le jaune d’œuf ? Très
bien. Maintenant, mon chapeau et mon manteau.
– Monsieur le curé
veut sortir ?
– Mais naturellement,
Dieu soit loué, je me sens très bien maintenant.
Le devoir du médecin
(Il dovere del medico)
- 1902

Première publication
sous le titre Il
gancio (Le
Crochet) dans la
Settimana, 22
juin 1902 ; reprise, sous son titre définitif, dans le recueil
La vita
nuda (La Vie toute nue), Milan, Treves, 1910 ; rassemblée dans Novelle
per un anno, La vita nuda (Nouvelles pour une année, La Vie toute nue),
Florence, Bemporad, 1922, vol. III. |
I
– Ils sont à moi,
pensait Adrienne, en prêtant l’oreille au babil des deux enfants qui
jouaient dans la pièce à côté ; et elle souriait tendrement, sans
s’interrompre de tricoter d’un crochet rapide un chandail de laine rouge.
Elle souriait, n’arrivant pas à se convaincre que ces deux enfants sont bien
à elle, sortis d’elle, et que tant d’années déjà, dix ans bientôt, ont passé
depuis le jour de ses noces. Est-il possible ! Elle se sent si petite fille
encore, et son aîné qui a huit ans, et elle bientôt trente : trente ans,
est-il possible ? presque vieille ! Allons donc ! Et elle souriait.
– Le Docteur ? fit-elle
soudain, comme si elle s’interrogeait elle-même. Il lui semblait reconnaître
dans le vestibule la voix du médecin de la famille ; elle se leva ; son
sourire était encore sur ses lèvres.
Ah ! ce sourire, comme
il mourut vite, glacé par l’attitude bouleversée, embarrassée aussi du
Docteur Vocalopoulo, qui haletait comme s’il avait couru pour venir et dont
les paupières battaient nerveusement derrière les gros verres de ses
lunettes de myope, qui rapetissaient ses yeux.
– Docteur… Mon Dieu…
– Ce n’est rien… Soyez
calme…
– Maman ?
– Non, non ! prononça
d’une voix forte le Docteur. Pas votre mère !
– Tommaso, alors ? cria
Adrienne. Et comme le Docteur, par son silence, laissait entendre qu’il
s’agissait bien de son mari :
– Que lui est-il
arrivé ? Dites-moi la vérité… Mon Dieu, où est-il ? où est-il ?
Le Docteur Vocalopoulo
étendit les mains en avant, comme pour endiguer les questions.
– Ce n’est rien. Vous
allez voir… Une petite blessure…
– Blessé ? Et vous… On
me l’a tué ? Adrienne saisit le bras du Docteur, les yeux hagards, comme une
folle.
– Mais non, Madame,
mais non… Calmez-vous… Une simple blessure… légère, espérons-le…
– Un duel ?
– Oui, répondit avec
effort, après une hésitation, le Docteur de plus en plus troublé.
– Oh, mon Dieu, mon
Dieu, dites-moi la vérité ! suppliait Adrienne. Un duel ? Avec qui ? Sans
m’en rien dire ?
– Vous saurez tout.
Mais du calme, du calme : pensons à lui… Où est son lit ?
– Par là…,
répondit-elle, étourdie, ne comprenant pas tout d’abord. Puis elle reprit
avec une angoisse qu’elle ne contenait plus :
– Où est-il blessé ?
Vous m’épouvantez. Tommaso n’est-il pas avec vous ? Où est-il ? Pourquoi
s’est-il battu ? Avec qui ? Quand ?… Mais parlez donc…
– Doucement,
doucement…, interrompit le Docteur Vocalopoulo, à bout de forces. Vous
saurez tout… Pour l’instant, la bonne est-elle dans la maison ? Voulez-vous
l’appeler ? Un peu de calme, et de la méthode ; vous n’avez qu’à m’écouter.
Et tandis que, comme
dans un songe, elle sortait pour appeler la bonne, le Docteur enlevait son
chapeau et passait sur son front une main tremblante, comme s’il s’efforçait
de se rappeler quelque chose ; puis, se souvenant tout à coup, il déboutonna
son veston, prit son portefeuille dans sa poche et secoua plusieurs fois son
stylographe, avant d’écrire une ordonnance.
Adrienne revenait avec
la bonne.
– Voilà, fit
Vocalopoulo, sans s’interrompre d’écrire. Et dès qu’il eut fini :
– Tout de suite, à la
pharmacie la plus proche… Prenez des bouteilles… Non, pas la peine, le
pharmacien vous en donnera. Et ne lambinez pas, je vous en prie.
– C’est très grave,
Docteur ? interrogea Adrienne, d’un air timide et passionné à la fois, comme
pour se faire pardonner son insistance.
– Non, je vous le
répète. Ayons bon espoir, répondit Vocalopoulo et pour prévenir de nouvelles
questions :
– Voudriez-vous me
montrer la chambre ?
– Oui, venez, par ici…
Mais à peine dans la
chambre, elle demanda encore, toute tremblante :
– Mais voyons, Docteur,
n’étiez-vous pas avec Tommaso ? Il y a bien deux médecins dans les duels…
– Il faudrait
transporter le lit un peu plus par là…, fit le docteur, comme s’il n’avait
pas entendu.
À ce moment, un bel
enfant, au visage hardi, ses longs cheveux noirs et bouclés flottant, entra
en courant :
– Maman, une civière !
Que de monde…
Il vit le médecin et
s’arrêta net, confus, honteux, au milieu de la chambre.
La mère poussa un cri
et écarta l’enfant pour suivre le docteur. Sur le seuil, celui-ci se
retourna et la retint :
– Restez là, madame, je
vous en supplie ! J’y vais moi-même… Vos larmes pourraient lui faire du mal…
Adrienne s’inclina
alors vers le petit qui s’accrochait à sa robe et le serra contre sa
poitrine, en éclatant en sanglots.
– Pourquoi, maman,
pourquoi ? demandait l’enfant effrayé, qui ne comprenait pas. Puis il se mit
à pleurer à son tour.
II
Au bas de l’escalier,
le docteur accueillit la civière portée par quatre brancardiers, tandis que
les deux agents de police, aidés du concierge, interdisaient l’accès de la
maison à la foule des curieux.
– Docteur Vocalopoulo !
criait un jeune homme perdu dans la foule.
Le Docteur, se retourna
et cria à son tour aux agents :
– Laissez-le passer,
c’est mon assistant. Entrez Docteur Sià.
Les quatre brancardiers
soufflaient un peu, tout en préparant les courroies pour la montée. La porte
cochère se referma, La foule au dehors tapait contre la porte à coups de
poings, de pieds, sifflait, hurlait.
– Eh bien ? demanda le
docteur Vocalopoulo à Sià tout hors d’haleine, le visage couvert de sueur.
Et la femme ?
– Quelle course, mon
cher Maître ! répondit le docteur Cosimo Sià. La femme ? À l’hôpital… je
n’en puis plus. Fracture de la jambe et du bras…
– De la congestion ?
– Je le crois, je ne
sais pas. Je suis venu au triple galop. Quelle chaleur, per Bacco !
Je boirais volontiers un verre d’eau…
Le docteur Vocalopoulo
écarta un peu la toile cirée qui couvrait la civière pour examiner le
blessé ; il l’abaissa aussitôt et s’adressant aux brancardiers :
– Allons, en avant !
Doucement et attention, les enfants, je vous en prie.
Tandis qu’avec toutes
sortes de précautions se poursuivait la pénible ascension, à chaque palier
les portes des locataires s’ouvraient au bruit des pas, au bruit des paroles
brèves et haletantes :
– Doucement, doucement,
répétait, à chaque marche ou presque, le docteur Vocalopoulo.
Sià suivait, continuant
à s’éponger la nuque et le front, et il répondait aux locataires :
– Monsieur… comment
déjà ? Corsi… Quatrième étage, n’est-ce-pas ?
Une dame et une jeune
fille, la mère et la fille, montèrent l’escalier à toute vitesse et aussitôt
on entendit les cris désespérés d’Adrienne.
Vocalopoulo hochait la
tête, contrarié, et se retournant vers Sià :
– Achevez de surveiller
la montée, fit-il, et il gravit quatre à quatre les deux étages qui le
séparaient de l’appartement des Corsi.
– Allons, chère madame,
ayez du courage : ne criez pas ainsi. Comprenez que vous allez lui faire du
mal. Je vous en prie, mesdames, emmenez-la par là !
– Je veux le voir !
Laissez-moi ! Je veux le voir ! criait Adrienne en pleurs.
Et le médecin :
– Vous le verrez, je
vous le promets, mais pas maintenant… conduisez-la par là.
La civière arrivait.
– La porte ! criait un
des brancardiers, à bout de souffle.
Le docteur Vocalopoulo
accourut pour ouvrir l’autre côté de la porte, tandis qu’Adrienne, se
débattant, entraînait les deux voisines affolées, vers la civière.
– Dans quelle chambre ?
s’il vous plaît… Où est le lit ? demanda le docteur Sià.
Par ici, par ici ! fit
Vocalopoulo et se tournant vers les deux femmes, il cria : « Mais
retenez-la, sapristi ! Vous n’êtes même pas capables de la retenir ?
– Oh ! Seigneur Jésus !
criait la dame du second, petite et trapue, avec une énorme poitrine en se
plaçant devant Adrienne, éperdue de douleur.
Les deux agents de
police marchaient derrière la civière ; ils s’arrêtèrent devant la porte
d’entrée. Tout à coup, dans l’escalier, s’éleva un grand bruit de voix,
suivi de pas précipités. Le concierge avait sûrement rouvert la porte
cochère, la foule des curieux avait envahi l’escalier.
Les deux agents tinrent
tête à l’irruption.
– Laissez-moi passer !
criait dans la presse sur les dernières marches, en se frayant un passage à
coups de coude, une dame grande, osseuse, vêtue de noir, le visage pâle,
défait et les cheveux secs, noirs encore, malgré son âge et les souffrances
manifestes qu’elle avait dû supporter. Elle se tournait de côté et d’autre,
comme une aveugle : son regard était, en effet, à demi-éteint entre ses
paupières gonflées et mi-closes. Parvenue au haut de l’escalier, jusqu’à la
porte, avec l’aide d’un jeune homme bien mis, qui la suivait, elle fut
arrêtée sur le seuil par les agents :
– On ne passe pas !
– Je suis la mère !
répliqua-t-elle avec impétuosité et d’un geste sans réplique elle écarta les
agents et pénétra dans l’appartement.
Le jeune homme bien mis
se coula derrière elle, comme s’il était aussi de la famille.
La nouvelle arrivée se
dirigea vers une pièce presque sombre, avec un seul petit soupirail grillé
au plafond. Elle ne voyait rien, elle appela :
– Adrienne !
Adrienne, assise entre
les deux locataires qui cherchaient gauchement à la réconforter, se dressa
en criant :
– Maman !
– Viens, viens, ma
fille, ma pauvre fille ! Allons-nous en tout de suite.
La voix de la vieille
dame vibrait de douleur et d’indignation.
– Ne m’embrasse pas !
Tu ne dois demeurer ici une minute de plus !
– Oh ! Maman ! Maman !
sanglotait Adrienne, les bras jetés au cou de sa mère.
Celle-ci se libéra et
gémit :
– Ma fille, plus
malheureuse encore que ta mère !
Puis, surmontant son
émotion, elle reprit avec colère :
– Un chapeau, tout de
suite, un châle ! Prends le mien… Et allons-nous en immédiatement, avec les
enfants… Où sont-ils ? Les pieds me brûlent d’être ici… Maudis cette maison,
comme je la maudis !
– Maman, que dis-tu,
Maman ? questionna Adrienne, abîmée de douleur.
– Ah ! tu ne sais pas ?
Tu ne sais rien encore ? On ne t’a rien dit ? Tu n’as rien soupçonné ? Ton
mari est un assassin !
– Mais il est blessé,
Maman !
– C’est lui qui s’est
blessé, de ses propres mains ! Il a tué Nori, comprends-tu ? Il te trompait
avec la femme de Nori… Et elle, elle s’est jetée par la fenêtre.
Adrienne poussa un
hurlement et se laissa tomber dans les bras de sa mère, évanouie. Mais sa
mère n’y prenait pas garde, et, tout en la soutenant, continuait à dire
d’une voix tremblante de rage :
– Pour celle-là… pour
celle-là… toi, ma fille, mon ange, qu’il n’était pas digne de regarder…
Assassin !… Pour celle-là… comprends-tu, comprends-tu ?
Et elle lui tapotait
doucement l’épaule, la caressait, la berçait presque.
– Quel malheur ! Quel
drame ! Mais que s’est-il passé ? demandait à mi-voix la grosse dame du
second au jeune homme bien mis qui restait dans un coin, un calepin à la
main.
– C’est sa femme ?
demanda à son tour le jeune homme, au lieu de répondre. Pourriez-vous me
dire son nom de jeune fille ?
– Son nom… C’est une
Montesani.
– Et son prénom ?
– Adrienne. Vous êtes
journaliste ?
– Chut, je vous en
prie !… Pour vous servir. Et dites-moi, c’est la mère, n’est-ce pas ?
– Sa mère à elle…
Madame Amélie Montesani, oui, Monsieur.
– Amélie, merci, merci…
Eh oui, un drame, oui, madame, un véritable drame…
– Madame Nori est
morte ?
– Mais pas le moins du
monde. Les mauvaises herbes… enseigne le dicton, vous le savez mieux que
moi… C’est le mari qui est mort…
– Le juge ?
– Il n’était pas juge,
il était substitut du procureur.
– Oui, enfin, ce jeune
homme si laid… tout maigriot, un Calabrais, arrivé depuis peu… Ils étaient
si amis avec M. Corsi !
– Naturellement, ricana
le jeune homme. C’est toujours comme ça, vous le savez mieux que moi… Mais
pardon, où se trouve M. Corsi ? Je voudrais le voir… Si vous aviez la bonté
de m’indiquer…
– C’est par là…
Traversez la pièce et la porte à droite.
– Merci mille fois,
Madame. Ah ! une autre question. Combien d’enfants ?
– Deux. Deux amours !
Un petit garçon de huit ans, une petite fille de cinq.
– Encore merci et
pardon…
Le jeune homme se
dirigea vers la chambre du blessé. En traversant le vestibule, il surprit le
beau petit garçon qui, les yeux brillants, un sourire nerveux sur les lèvres
et les mains derrière le dos, demandait à un des agents de police :
– Dis-moi, avec quoi il
lui a tiré dessus, avec un fusil ?
III
Tommaso Corsi, le torse
nu, puissant, soutenu par des coussins, fixait de ses grands yeux noirs et
brillants le docteur Vocalopoulo qui avait quitté son veston et, les manches
relevées sur ses bras maigres et velus, palpait et étudiait la blessure. De
temps à autre, les yeux de Corsi se levaient sur l’autre docteur, comme si,
dans l’attente de quelque chose qui allait se briser en lui, il eût voulu
lire le signe et la minute de cette rupture dans les yeux des deux hommes.
Une pâleur extrême embellissait son mâle visage plutôt rouge d’habitude.
Il fixa sur le
journaliste qui venait d’entrer, intimidé et perplexe, un regard fier, comme
pour lui demander ce qu’il était et ce qu’il voulait. Le jeune homme pâlit
en s’approchant du lit, mais sans détourner ses yeux aimantés par le regard
du blessé.
– Oh ! Vivoli ! fit le
docteur Vocalopoulo, en se tournant à peine.
Corsi ferma les yeux et
poussa un long soupir.
Lello Vivoli attendait
que Vocalopoulo se tournât de nouveau vers lui, mais il finit par perdre
patience :
– Psst, appela-t-il
tout doucement, et, désignant le blessé, il demanda d’un geste de la main
comment il allait.
Le docteur haussa les
épaules et ferma les yeux, puis d’un doigt, montra la blessure à hauteur du
téton gauche.
– Alors, adieu… fit
Vivoli, en levant la main, avec le geste de bénir.
Une goutte de sang
perla au bord de la blessure et raya longuement la poitrine. Le docteur
l’étancha avec un peu de coton puis se parlant à lui-même :
– Où diable s’est logée
la balle ?
– On ne le sait pas ?
demanda timidement Vivoli, sans quitter des yeux la blessure, malgré sa
répulsion. Dis-moi, tu sais le calibre ?
Le docteur Sià prit la
parole, avec une évidente satisfaction :
– Neuf… calibre neuf…
On peut le déduire de la blessure…
– Je suppose, déclara
Vocalopoulo, les sourcils froncés, absorbé dans ses réflexions, qu’elle doit
être sous la clavicule… Eh oui, malheureusement, le poumon…
Et il tordit sa bouche.
Deviner, déterminer le
chemin capricieux parcouru par la balle, pour l’instant cela seul comptait à
ses yeux. Il n’avait plus devant lui qu’un patient quelconque sur lequel il
devait exercer son talent, en usant de tous les moyens que lui suggérait sa
science : au delà de ce devoir matériel et étroitement délimité, il ne
voyait rien, il ne pensait à rien. La présence de Vivoli le fit seulement
réfléchir que, Corsi étant très connu dans la ville et le drame ayant mis
toute la population sens dessus dessous, il pouvait être utile qu’on
annonçât publiquement qu’il était le médecin traitant.
– Vivoli, tu diras que
c’est moi qui le soigne.
Le docteur Sià, de
l’autre côté du lit, fit entendre une toux légère.
– Et tu peux ajouter,
reprit Vocalopoulo, que je suis assisté par le docteur Cosimo Sià : je te le
présente.
Vivoli inclina à peine
la tête, avec un léger sourire. Sià qui s’était précipité, la main tendue,
pour serrer celle de Vivoli, devant ce salut cérémonieux, perdit contenance,
rougit, ébaucha un salut de sa main déjà tendue, comme pour dire : « Voilà,
cela revient au même. Je vous salue comme çà ».
Le moribond entr’ouvrit
les yeux et fronça les sourcils. Les deux docteurs et Vivoli le regardaient
avec effroi.
– Nous allons faire le
pansement, dit Vocalopoulo, d’une voix empressée, en se penchant vers lui.
Tommaso Corsi secoua la
tête sur ses oreillers, puis abaissa lentement ses paupières sur ses yeux
sombres, comme s’il n’avait pas compris : telle fut du moins, l’impression
du docteur Vocalopoulo qui, tordant encore la bouche, murmura :
– La fièvre…
– Je me sauve, fit tout
bas Vivoli, avec un salut de la main à Vocalopoulo et une simple inclinaison
vers Sià qui répondit, cette fois, par un signe de tête bref.
– Sià, venez par ici.
Il s’agit de le soulever. Il faudrait deux de nos infirmiers… Enfin, nous
allons essayer. Je tiens à faire un pansement qui tienne bon.
– On le lave ? demanda
Sià.
– Oui. Où est
l’alcool ? La cuvette aussi, s’il vous plaît. Bon, attendez… Préparez les
bandes. Elles sont préparées ? Alors la glace.
Tommaso Corsi, lorsque
le docteur Vocalopoulo commença le pansement, ouvrit les yeux. Son visage
s’assombrit, il essaya de la main d’écarter de sa poitrine les mains du
docteur, et d’une voix caverneuse, il dit :
– Non, non…
– Comment non ? demanda
surpris le docteur Vocalopoulo. Mais un flot de sang empêcha Corsi de
répondre et les mots s’étranglèrent dans sa gorge, au milieu d’une quinte de
toux. Il retomba, évanoui…
Il fut alors lavé et
pansé selon les règles par les deux médecins traitants.
IV
– Non, Maman, non… Je
ne pourrais pas.
Adrienne avait repris
ses sens et refusait de céder aux injonctions de sa mère. Abandonner la
maison de son mari avec les enfants, elle ne le pouvait pas.
Elle se sentait clouée
de force sur sa chaise, étourdie et tremblante, comme si la foudre était
tombée à ses pieds. Sa mère s’agitait devant elle et la pressait en vain :
– Allons, Adrienne,
allons. M’entends-tu ?
Elle s’était laissé
mettre un châle sur ses épaules, son chapeau sur sa tête ; elle regardait
droit devant elle, comme une mendiante. Elle ne parvenait pas encore à se
rendre compte de ce qui lui était arrivé. Que lui disait sa mère ? De
quitter la maison ? Comment l’aurait-elle pu, en un moment pareil ? Qu’il
lui faudrait tôt ou tard la quitter ? Pourquoi donc ? Son mari ne lui
appartenait-il plus ? Le désir de le voir avait disparu. Mais que faisaient
dans le vestibule ces deux agents que lui montrait sa mère ?
– Mieux vaut qu’il
meure ! S’il vit, il ira au bagne !
– Maman !
supplia-t-elle, en fixant son regard sur elle.
Mais elle baissa les
yeux aussitôt pour réprimer ses larmes.
Sur le visage de sa
mère, elle relut la condamnation de son mari : « Il a tué Nori ; il te
trompait avec la femme de Nori ». Elle continuait à l’ignorer, elle ne
pouvait encore ni penser, ni concevoir pareille chose : elle gardait la
vision de cette civière et ne pouvait rien imaginer de plus que son Tommaso
blessé, peut-être moribond, couché dessus… Tommaso avait donc tué Nori ? Il
avait une intrigue avec Angelica Nori et tous deux avaient été surpris par
le mari ? Elle réfléchit que Tommaso portait toujours son revolver sur lui.
Était-ce pour Nori ? Non : il l’avait toujours porté et les Nori
n’habitaient la ville que depuis un an.
Dans le désarroi de sa
conscience, une foule d’images s’éveillaient en tumulte : une image appelait
l’autre ; elles se groupaient l’espace d’un éclair en scènes précises,
s’évanouissaient aussitôt pour s’assembler en scènes nouvelles, avec une
rapidité vertigineuse. Les Nori étaient arrivés d’une ville de Calabre avec
une lettre d’introduction pour Tommaso, qui les avait accueillis avec
l’exubérance qui était le propre de son caractère toujours aimable, avec des
airs complices, avec le sourire clair de son mâle visage, où les yeux
brillaient, exprimant la plénitude de sa vitalité, son énergie active,
infatigable, tout cela qui le faisait aimer unanimement.
Cette nature si
vivante, si expansive, qui avait un besoin continuel de se confier presque
avec violence l’avait subjuguée, absorbée dès les premiers jours de leur
mariage : elle s’était sentie entraînée par la hâte qu’il avait de vivre :
une fureur de vie, exactement : vivre sans trêve, sans raffiner sur les
scrupules, sans passer son temps à réfléchir : vivre et laisser vivre, en
passant par dessus tous les empêchements, en franchissant tous les
obstacles. Plusieurs fois, elle s’était arrêtée, au milieu de cette course,
pour juger telle action commise par son mari et qu’elle n’estimait pas d’une
correction parfaite. Mais il ne lui laissait pas le temps de juger, pas plus
qu’il n’accordait d’importance à ses actes. Elle savait qu’il était inutile
de lui demander de se retourner pour examiner ses défaillances : il haussait
les épaules, il souriait, et en avant ! Il avait besoin d’avancer à tout
prix, par n’importe quel chemin, sans s’attarder à peser le bien et le mal ;
il demeurait allègre et net, purifié, eût-on dit, par cette activité sans
trêve, et toujours joyeux, généreux envers tous, simple et amical envers
tous : à trente-huit ans, c’était un grand enfant, très capable de se mettre
à jouer le plus sérieusement du monde avec ses deux petits, et, après dix
ans de mariage, si amoureux de sa femme qu’elle avait eu à rougir, et tout
récemment encore, de gestes impudents commis par lui, devant les enfants ou
la bonne.
Et aujourd’hui, d’un
coup, cet arrêt foudroyant, cet explosion ! Mais comment se pouvait-il ? La
crudité des faits ne parvenait pas encore à dissocier les sentiments qu’elle
avait pour son mari : sentiments qui n’étaient pas de simple et solide
affection, mais l’amour le plus fort et que son cœur lui disait partagé.
Quelques légères
dissimulations peut-être, oui, sous cette tumultueuse exubérance ; mais le
mensonge, non, le mensonge ne pouvait trouver place dans sa gaieté
constante. Qu’il eût une intrigue avec Angelica Nori, cela ne voulait pas
dire qu’il l’avait trahie, elle, sa femme ; mais cela, sa mère ne pouvait le
comprendre, elle ignorait tant de choses… Non, il ne pouvait avoir menti
avec ces lèvres, ces yeux, ce rire qui réjouissait tous les jours la maison.
Angelica Nori ? Elle savait bien ce qu’elle était, même pour son mari : pas
même un caprice : rien, rien ! simplement la preuve d’une de ces faiblesses
que les hommes ne savent ou peut-être ne peuvent pas éviter… Mais dans quel
abîme était-il tombé, entraînant son foyer, sa femme, ses enfants dans sa
chute ?
– Mes enfants, mes
enfants ! s’écria-t-elle enfin.
Elle sanglotait, les
mains sur le visage, comme pour ne plus voir le gouffre qui s’ouvrait devant
elle.
– Emmène-les avec toi,
ajouta-t-elle, en se tournant vers sa mère. Qu’ils s’en aillent, qu’ils ne
voient pas… Mais moi, non, Maman, je reste. Je t’en prie…
Elle se leva, et
s’efforçant de contenir ses larmes, elle alla, suivie par sa mère, chercher
les enfants qui jouaient ensemble dans un petit cabinet où la bonne les
avait enfermés. Elle commença à les habiller en étouffant les sanglots qui
la secouaient à chacune des joyeuses interrogations puériles :
– Avec Grand’Mère, oui…
Promener avec Grand’mère… Le petit cheval, oui… Le sabre aussi… Grand’mère
te les achètera.
Le mère contemplait, le
cœur déchiré, sa fille bien aimée, son enfant adorée, si bonne, si belle,
pour qui tout était fini désormais, et dans sa haine féroce contre celui qui
faisait souffrir sa fille de la sorte, elle aurait voulu lui arracher des
mains le petit garçon, tout le portrait de son père, même voix, mêmes
gestes.
– Tu es bien décidée à
ne pas me suivre ? demanda-t-elle à sa fille quand les enfants furent prêts.
Moi, je ne mettrai plus les pieds ici. Tu vas rester seule… La maison de ta
mère t’est toujours ouverte. Tu y viendras demain, sinon aujourd’hui. Même
s’il ne meurt pas, il…
– Maman ! supplia
Adrienne, en montrant les enfants.
La vieille dame se tut
et s’en alla avec ses petits-fils en voyant sortir de la chambre du blessé
le docteur Vocalopoulo.
Le docteur s’approcha
d’Adrienne pour lui recommander de ne pas déranger son mari pour l’instant.
– Une émotion, même
légère, pourrait lui être fatale. Qu’on ne fasse rien qui puisse le
contrarier ou l’impressionner. Cette nuit, mon confrère le veillera. Si l’on
avait besoin de moi…
Il n’acheva pas, il
s’était aperçu qu’elle ne l’écoutait pas et qu’elle ne lui demandait pas de
détails sur la blessure. Elle avait son chapeau sur la tête comme si elle
s’apprêtait à quitter la maison. Le docteur ferma les yeux à demi, hocha la
tête, avec un soupir, et s’en alla.
V
Dans la nuit, Tommaso
Corsi reprit connaissance. Encore à demi inconscient, accablé par la fièvre,
il ouvrait tout grands ses yeux dans la pénombre de la chambre. Une lampe
brûlait sur la commode, un miroir à trois faces protégeait le lit de la
lumière qui se projetait vivement sur le mur, précisant les dessins et la
couleur de la tapisserie.
Tommaso Corsi
n’éprouvait qu’une sensation : le lit lui paraissait plus haut et lui
permettait de remarquer pour la première fois dans la chambre des choses
qui, jusque là, lui avaient échappé. Il voyait mieux l’ensemble du mobilier,
immobile et comme résigné, et dans le calme profond de la nuit, il s’en
exhalait une sorte de réconfort familier, auquel les riches tentures, qui
descendaient du plafond aux tapis, ajoutaient un air insolite de solennité.
« Nous sommes là, tels que tu nous as voulus pour la commodité et ton
agrément, semblaient dire, au fur et à mesure que Corsi reprenait
conscience, tous les meubles, tous les objets qui l’entouraient, nous sommes
ta maison ; tout est comme avant ».
Soudain, il referma les
yeux, brusquement aveuglé dans la pénombre par un flot de lumière crue :
c’était la lumière qui avait incendié l’autre chambre, quand cette femme,
avec un hurlement, avait ouvert la fenêtre par où elle s’était jetée.
Il retrouva d’un bloc,
horriblement, toute sa mémoire ; il revit tout, comme si tout recommençait à
avoir lieu.
Lui, retenu par une
instinctive pudeur, ne se décidait pas à sortir du lit tout dévêtu, et Nori,
alors, tirait sur lui un premier coup qui faisait voler en éclats le verre
d’une image de piété suspendue au-dessus du lit ; il étendait lui-même la
main vers son revolver posé sur la table de nuit, et le sifflement de la
seconde balle frôlait son visage… Mais il ne se rappelait pas avoir tiré sur
Nori : c’était seulement quand Nori était tombé sur le parquet, puis s’était
écroulé la tête la première, que sa propre main lui était apparue armée du
revolver chaud et fumant encore. Il avait alors bondi hors du lit, et en
une seconde, s’était engagée en lui la lutte terrible de toutes ses énergies
vitales contre l’idée de la mort ; l’horreur de mourir, d’abord ; puis la
nécessité de mourir, enfin un sentiment atroce, obscur, qui s’était imposé,
dominant toutes les répugnances, tous les autres sentiments. Il avait
contemplé le cadavre, la fenêtre par où cette femme s’était jetée ; il avait
entendu la clameur de la rue ; un abîme s’était ouvert en lui : alors la
décision violente s’était imposée avec une entière lucidité, comme un acte
longuement médité et discuté. Oui, les choses s’étaient passées de cette
manière.
– Non, se répétait-il,
un instant plus tard, en rouvrant ses yeux brillants de fièvre. Non, puisque
je suis chez moi, puisque je suis dans mon lit…
Il lui semblait
entendre un brouhaha de voix joyeuses dans les pièces voisines. Il avait
fait poser les tentures neuves et les tapis cloués dans l’appartement pour
le baptême de son dernier-né, mort à vingt jours. C’était bien cela, les
invités revenaient de l’église. Angelica Nori, à qui il donnait le bras,
avait appuyé furtivement sa main sur ce bras ; il s’était tourné pour la
regarder, étonné, et elle avait accueilli ce regard avec un sourire
impudent, un peu fou, et elle avait baissé voluptueusement ses paupières sur
ses grands yeux noirs, globuleux, en présence de tout le monde.
– Cet enfant est mort,
pensait-il, parce que c’est lui qui l’a tenu sur les fonts baptismaux.
C’était aussi un jeteur de sorts.
Des images imprévues,
d’étranges et confuses visions, de soudaines fantasmagories, des pensées
lucides et précises se succédaient en lui dans un délire intermittent.
Oui, oui, il l’avait
tué. Mais par deux fois, cet insensé avait d’abord essayé de l’assassiner,
et en se tournant pour saisir son arme sur la table de nuit, lui Corsi,
avait crié en souriant : « Que fais-tu là ? », tant il lui semblait
impossible que cet homme ne comprît pas, avant de l’obliger à le menacer et
à réagir, que c’était une infamie, une folie de vouloir le tuer ainsi, en un
pareil moment, de l’assassiner alors qu’il se trouvait là par hasard, que
toute sa vie était ailleurs, qu’il avait ses affaires, les choses qui lui
étaient vraiment chères, sa famille, ses enfants à défendre. Ah ! le
malheureux !
Comment diable, tout
d’un coup, ce petit homme louche, laid et falot, cette âme apathique et
morne, qui se traînait le long de son existence sans le moindre désir, sans
la moindre affection, qui se savait depuis des années et des années trompé
sans pudeur par sa femme et ne s’en souciait pas, cet homme qui semblait
n’ouvrir les yeux, n’extraire du fond de sa gorge sa voix molle et miaulante
qu’au prix d’une fatigue démesurée, comment diable, tout d’un coup, avait-il
senti son sang bouillonner et précisément contre lui, Corsi ? Ne savait-il
pas quelle femme était sa femme ? ne comprenait-il pas que c’était une chose
ridicule, une chose folle et infâme tout ensemble que de défendre soudain à
coups de revolver son honneur confié à une femme qui l’avait piétiné durant
des années, sans qu’il ait eu l’air de s’en apercevoir ?
Mais combien de fois
cet homme avait-il assisté à des scènes où Angelica, sous ses yeux, sous les
yeux d’Adrienne, avait cherché à le séduire par ses coquetteries de petite
guenon mélancolique. Adrienne s’en était bien aperçue et le mari n’aurait
rien vu ? Ah ! ils en avaient bien ri avec Adrienne ! Faire un drame,
sérieusement, pour une femme comme celle-là ? Un scandale, plus : leur mort
à tous deux ? Oh ! le malheureux, c’était peut-être un beau cadeau qu’il lui
avait fait en le tuant ! Mais lui, Corsi… fallait-il qu’il mourût pour si
peu de chose ? Sur le moment, avec ce cadavre à ses pieds, affolé par la
clameur de la rue, il avait cru ne pas pouvoir se dispenser de mourir.
Pourquoi tout n’était-il pas fini ? Il vivait encore dans sa chambre
tranquille, couché sur son lit, comme si rien n’était arrivé. Ah ! si tout
cela avait pu n’être qu’un horrible rêve ! Non : cette douleur lancinante à
la poitrine, qui l’empêchait de respirer… Et puis le lit…
Il étendit tout
doucement un bras vers la place voisine ; vide… alors, Adrienne ?… Il sentit
à nouveau un abîme se creuser en lui. Où était-elle ? Et les enfants ?
L’avaient-ils abandonné ? Seul dans la maison ? Était-ce possible ?
Il rouvrit les yeux :
était-il vraiment dans sa chambre à coucher ? Oui : rien de changé. Alors,
un doute cruel, dans cette alternative de délire et de lucidité, le mordit :
il ne savait plus, en ouvrant les yeux, s’il voyait par hallucination sa
chambre remplie de la paix coutumière, ou s’il rêvait quand il refermait les
yeux et revoyait, avec une netteté dans la perception qui en faisait presque
une réalité, l’horrible tragédie de la matinée. Il poussa un gémissement, et
aussitôt un visage inconnu parut à ses yeux ; il sentit une main se poser
sur son front. Cette pression le réconforta et il ferma les yeux avec un
soupir résigné à ne plus rien comprendre, à ne plus savoir ce qui s’était
véritablement passé. C’était peut-être aussi en rêve qu’il entrevoyait ce
visage, qu’il sentait cette main sur son front… Il retomba dans le coma.
Le Docteur Sià
s’approcha sur la pointe des pieds du coin le plus obscur de la chambre, où
veillait Adrienne sans se faire voir.
– Il vaudrait peut-être
mieux, dit-il à voix basse, envoyer chercher le docteur Vocalopoulo. La
fièvre monte et l’aspect général ne me…
Il s’interrompit, puis
demanda :
– Voulez-vous le voir ?
Angoissée, Adrienne, de
la tête, fit signe que non. Puis comme elle ne se sentait plus la force de
contenir le flot de larmes qui montait à ses yeux, elle se leva d’un trait
et s’enfuit de la chambre.
Le docteur Sià referma
prudemment la porte pour que les sanglots de sa femme ne parvinssent pas aux
oreilles du moribond, puis soulevant la vessie posée sur sa poitrine, il en
vida l’eau, la remplit à nouveau de glace, la replaça sur le pansement juste
au-dessus de la plaie.
– Voilà qui est fait.
Il observa encore,
longuement, le visage du blessé, écouta sa respiration oppressée, puis
n’ayant plus rien d’autre à faire et comme s’il lui suffisait d’avoir
renouvelé la glace et d’avoir fait ses observations, il revint à sa place,
sur le fauteuil, de l’autre côté du lit.
Là, les yeux fermés, il
s’abandonnait au plaisir de se laisser envahir peu à peu par le sommeil,
éteignant progressivement sa volonté d’y résister, jusqu’au moment où enfin
sa tête s’affaissait d’un coup : il entr’ouvrait alors les yeux et
recommençait à s’adonner à ce plaisir défendu, qui le grisait doucement.
VI
Les complications
redoutées par le docteur Vocalopoulo ne furent malheureusement pas évitées
au malade : la première et la plus grave de toutes, ce fut une congestion
pulmonaire, avec fièvre à 40°.
Sans aucune
préoccupation étrangère à la science, qui le passionnait, le docteur
Vocalopoulo redoubla de zèle ; rien ne semblait plus lui importer que de
sauver à tout prix le moribond.
Il voyait dans les
malades confiés à ses soins, non pas des hommes, mais des cas à étudier : un
beau cas, un cas extraordinaire, un cas médiocre ou banal ; tout comme si
les maladies humaines étaient au service de la science et non pas la science
à celui des malades. Un cas grave et compliqué l’intéressait toujours à
l’extrême ; il n’arrivait plus à détacher sa pensée de son malade : il
mettait en œuvre les traitements les plus nouveaux des premières cliniques
du monde ; il consultait scrupuleusement les bulletins, les revues et les
compte-rendus détaillés des essais, des méthodes des plus grandes lumières
de la science médicale, et souvent il adoptait les cures les plus risquées
avec un courage indomptable, une inébranlable confiance. Il avait acquis de
la sorte une grande réputation. Chaque année, il faisait un grand voyage et
il revenait enthousiaste des expériences auxquelles il avait assisté,
enchanté des nouvelles connaissances dont il avait accru son bagage, pourvu
des instruments de chirurgie les plus modernes et les plus perfectionnés
qu’il rangeait – après en avoir minutieusement étudié le mécanisme et les
avoir fourbis avec le plus grand soin – dans la grande armoire de verre, en
forme d’urne, au beau milieu de son immense cabinet de travail et, après les
y avoir enfermés, il les contemplait encore en se frottant les mains, des
mains solides, toujours froides, ou en étirant à deux doigts le bout de son
nez armé d’une paire de lunettes très fortes qui accentuaient l’austère
rigidité de son visage pâle, long, chevalin.
Il amena plusieurs de
ses collègues au chevet de Corsi pour étudier le cas, pour en discuter ; il
expliqua toutes ses tentatives, plus nouvelles et plus ingénieuses les unes
que les autres, mais demeurées encore sans résultat. Le blessé, accablé par
la fièvre, demeurait dans un état proche du coma, interrompu cependant par
des crises de délire, au cours desquelles, plusieurs fois, déjouant toute
surveillance, il avait été jusqu’à tenter d’arracher son pansement.
Vocalopoulo n’avait pas
accordé grande attention à ce « phénomène » ; il s’était borné à recommander
au docteur Sià de redoubler de vigilance. Il avait pu, grâce à une
radiographie de la blessure, extraire le projectile logé sous l’aisselle ;
il avait, au risque de tuer le malade, fait des applications de draps
mouillés pour abaisser sa température. Il avait enfin réussi ! La fièvre
avait baissé, l’inflammation pulmonaire était vaincue, tout danger presque
écarté. Aucune récompense matérielle n’aurait pu égaler la satisfaction
morale du docteur Vocapoulo. Il rayonnait, et le docteur Sià aussi,
complémentairement.
– Mon cher confrère,
serrez-moi la main. Cela s’appelle une victoire.
Sià lui répondait d’un
seul mot :
– Miraculeux !
L’approche du printemps
allait hâter la convalescence.
Déjà le malade
commençait à retrouver sa tête, à sortir de l’état d’inconscience où il
était si longtemps resté plongé. Mais il ignorait encore, il ne soupçonnait
même pas ce qui était advenu de lui.
Un matin, il s’amusa à
sortir les mains de son lit et à les soulever, pour les regarder ; il sourit
en voyant trembler ses doigts exsangues. Il se sentait encore comme suspendu
dans le vide, mais un vide tranquille, suave, irréel. Seuls des détails lui
apparaissaient çà et là, dans la chambre : une frise peinte au plafond, le
duvet vert de la couverture de laine sur le lit, qui lui remettait en
mémoire les brins d’herbe des prés et des parterres ; il concentrait toute
son attention sur ces riens, avec béatitude ; puis, avant d’en éprouver de
la fatigue, il refermait les yeux, et il était envahi par une griserie
douce, à laquelle il s’abandonnait ; il rêvait, plongé dans un ineffable
délice.
Tout était fini, tout ;
la vie recommençait. Mais n’avait-elle pas été interrompue pour les autres
comme pour lui ? Non, non… ah ! un bruit de voiture… Dehors, dans les rues,
tout le temps de sa maladie, la vie avait suivi son cours ordinaire…
Il éprouva comme une
démangeaison irritante au ventre, à la pensée qui obscurément le
préoccupait ; il recommença à contempler le duvet vert de la couverture, qui
figurait pour lui la campagne : là, du moins, la vie recommençait vraiment,
avec tous ces brins d’herbe… C’était ainsi qu’elle recommençait pour lui. Il
allait se remettre à vivre à neuf, entièrement à neuf… Un peu d’air frais !
Ah ! si le médecin avait voulu lui ouvrir un peu la fenêtre… Il appela :
« Docteur… »
Sa propre, voix lui fit
un étrange effet. Mais personne ne répondit. Il promena son regard autour de
la chambre. Personne… Comment cela ? Où était-il donc ? Adrienne,
Adrienne !… Une tendresse angoissée pour sa femme le domina, et il se mit à
pleurer comme un enfant, avec un désir éperdu de lui jeter les bras autour
du cou et de la serrer contre sa poitrine… Il appela encore, au milieu de
ses larmes :
– Adrienne !
Adrienne !… Docteur !
Personne ne lui
répondait. Affolé, étouffant, il étendit la main vers la sonnette posée sur
la table de nuit ; mais il sentit soudain une atroce déchirure qui le laissa
un moment sans souffle, le visage blême, contracté par la souffrance ; puis
il sonna, il sonna avec fureur. Le docteur Sià accourut avec son air de
toujours tomber de la lune :
– Me voici ! Qu’y
a-t-il donc ?
– Seul, on m’avait
laissé seul…
– Eh bien, pourquoi une
agitation pareille ? Je suis là.
– Non, Adrienne.
Appelez-moi Adrienne. Où est-elle ? Je veux la voir…
Il commandait à
présent. Le visage du docteur Sià s’allongea ; il pencha la tête
de côté.
– Pas si vous vous
mettez dans un état pareil. Si vous ne vous calmez pas, non.
– Je veux voir ma
femme, reprit-il en colère, d’un ton impérieux. Pouvez-vous m’en empêcher ?
Sià souriait,
perplexe :
– C’est à dire que… je
voudrais… Non, non, taisez-vous : je vais vous l’appeler. Il n’eut pas
besoin de l’appeler. Adrienne était derrière la porte : elle sécha tant bien
que mal ses pleurs, elle accourut, elle se jeta en sanglotant dans les bras
de son mari, comme dans un gouffre d’amour et de désespoir. Il ne connut
d’abord que la joie de presser contre lui la bien-aimée : son corps tiède,
le parfum de sa chevelure le grisaient. Ah ! qu’il l’aimait, comme il
l’aimait… Tout à coup, il l’entendit sangloter. Il essaya de soulever à deux
mains cette tête qui se blottissait contre lui ; il n’en eût pas la force et
se tourna, pris de vertige, vers le docteur Sià. Le docteur accourut et
obligea Adrienne à s’écarter du lit ; il la conduisit hors de la chambre, en
la soutenant : sa violente crise de larmes ne s’apaisait pas. Puis il revint
vers le convalescent.
– Pourquoi ? demanda
Corsi, bouleversé.
Une idée lui traversa
l’esprit, comme un éclair.
Sans écouter la réponse
du médecin, Corsi referma les yeux, frappé jusqu’à l’âme. Il pensait :
– Elle ne me pardonne
pas.
VII
À la nouvelle de
l’amélioration, de la guérison prochaine, la surveillance de la police avait
augmenté. Le docteur Vocalopoulo, craignant que l’autorité judiciaire lançât
trop tôt le mandat d’arrêt, eut l’idée d’aller trouver un avocat de ses amis
et des amis de Corsi, que Corsi choisirait certainement comme défenseur,
pour le prier de se rendre avec lui au commissariat de police pour donner
leur parole que le malade n’essaierait pas de se soustraire à la justice.
Camilio Cimetta,
l’avocat, accepta. C’était un homme de soixante ans environ, mince, de très
haute taille, tout en jambes. Sur son visage dévasté, jaunâtre et souffrant,
deux petits yeux noirs, brillants, d’une vivacité extraordinaire, se
détachaient d’étrange sorte. Plus philosophe que légiste, sceptique, accablé
par l’ennui de vivre, par les amertumes que la vie ne lui avait pas
ménagées, il n’avait jamais rien fait pour acquérir l’extraordinaire
renommée dont il jouissait et qui lui avait procuré une richesse dont il ne
savait que faire. Sa femme, une admirable créature, mais insensible,
despotique et qui l’avait torturé pendant des années, s’était tuée dans une
crise de neurasthénie ; sa fille unique s’était fait enlever par un
misérable saute-ruisseau à son service et était morte en couches, après
avoir subi, une année durant, les mauvais traitements d’un mari indigne. Il
était resté seul, sans but dans la vie, et il avait refusé toutes les
charges honorifiques qu’on lui proposait et la satisfaction de mettre en
valeur dans une grande ville ses dons hors de pair. Et tandis que ses
confrères se présentaient au banc de la défense ou de la partie civile,
préparés à toutes les chicanes, armés de conclusions ou la bouche pleine de
gros mots, lui, qui ne pouvait souffrir la robe que le concierge lui mettait
sur le dos, se levait, les mains dans les poches et commençait à parler aux
jurés, aux juges, avec le plus grand naturel, sans aucun apprêt, cherchant à
présenter avec le plus de netteté possible les arguments qui pouvaient les
impressionner le plus ; il détruisait avec une finesse irrésistible, les
magnifiques architectures oratoires de ses adversaires, et il réussissait
parfois à abattre les cloisons formelles du triste milieu judiciaire ; il y
faisait pénétrer, au delà et au-dessus de la loi, un souffle de vie, un
souffle douloureux d’humanité, de pitié fraternelle pour l’homme né pour
souffrir, pour fauter.
Après avoir obtenu du
commissaire la promesse que Corsi ne serait pas emprisonné sans
l’assentiment du docteur, Cimetta et Vocalopoulo se rendirent ensemble chez
Corsi.
En quelques jours,
Adrienne avait changé au point de devenir méconnaissable.
– Voici, Madame, ce
cher avocat, dit Vocalopoulo ; il serait bon de préparer peu à peu le
convalescent à la dure nécessité.
– Comment faire,
docteur, s’écria Adrienne. Il ne semble pas encore en avoir le moindre
soupçon. Il est comme un enfant… il s’émeut d’un rien… Il me disait
justement ce matin que, dès qu’il pourrait bouger, il voulait partir pour la
campagne, passer un mois en villégiature.
Vocalopoulo soupira, en
s’étirant le nez selon son habitude. Il réfléchit un instant, puis :
– Attendons encore
quelques jours, dit-il. Amenons-lui, en attendant l’avocat. Il n’est pas
possible que l’idée du châtiment ne se présente pas à son esprit.
– Vous croyez, cher
maître, demanda Adrienne à l’avocat, vous croyez que la peine sera lourde ?
Cimetta ferma les yeux,
ouvrit les bras tout grands. Les yeux d’Adrienne s’emplirent de larmes.
Au même moment, on
entendit la voix du malade dans la chambre voisine. Adrienne se précipita :
– Vous permettez ?
De son lit, Tommaso lui
tendit les bras. Mais à peine eût-il remarqué ses yeux rougis par les
larmes, qu’il la prit par un bras, et, y cachant son visage, lui dit :
– Encore, tu ne me
pardonnes donc pas encore ?
Adrienne serra ses
lèvres tremblantes, de nouvelles larmes coulèrent de ses yeux ; elle ne
trouvait pas d’abord la force de lui répondre.
– Non, insista-t-il,
sans découvrir son visage.
– Moi, oui, répondit
Adrienne, angoissée, timidement.
– Et alors ? reprit
Corsi, en fixant ses yeux en pleurs.
Il prit le visage de sa
femme entre ses mains.
– Tu le comprends, tu
le sens, n’est-ce pas ? dit-il, que jamais, au grand jamais, tu n’as quitté
mon cœur, ma pensée, toi, ma sainte, mon grand amour.
Adrienne lui caressait
doucement les cheveux.
– Ç’a été une chose
infâme, reprit-il. Oui, il est bon que je te le dise pour que tous les
nuages soient dissipés entre nous. Une chose infâme de me surprendre à cette
minute honteuse de stupide divertissement. Tu le comprends bien, puisque tu
m’as pardonné ! Une faute stupide que ce malheureux a voulu rendre énorme,
en cherchant à me tuer, tu comprends, par deux fois… Me tuer, moi qui
nécessairement, devais me défendre… parce que… tu le comprends ! je ne
pouvais tout de même pas me laisser tuer pour cette femme-là, n’est-ce-pas !
– Oui, oui, disait
Adrienne en pleurant, pour le calmer, et plus du geste que de la voix.
– N’est-ce pas,
continua-t-il avec force, je ne le pouvais pas… pour vous ! C’est ce que je
lui ai dit, mais il était comme fou. Il s’était jeté sur moi, l’arme au
poing… Et alors, par force, j’ai…
– Oui, oui, répétait
Adrienne, en avalant ses larmes. Calme-toi, oui… Ces choses-là…
Elle s’interrompit, en
voyant son mari retomber épuisé sur les coussins. Elle appela :
– Docteur !… Ces
choses-là, poursuivit-elle avec douceur, en se levant et en se
penchant vers le lit, tu les diras… tu les diras aux juges et tu verras que…
Tommaso Corsi se
redressa brusquement sur le coude et regarda fixement le docteur et Cimetta
qui venaient vers lui.
– Mais moi, dit-il,
eh ! oui… le procès…
Il était devenu livide.
Il retomba sur le lit anéanti.
– Pure formalité…
laissa tomber Vocalopoulo, en se rapprochant du lit.
– Et quelle autre
punition, fit Corsi, comme s’il se parlait à lui-même, en fixant au plafond
des yeux hagards, quelle autre punition plus forte que celle que je m’étais
infligée de mes propres mains ?
Cimetta enleva une main
de sa poche et agita l’index négativement :
– Elle ne compte pas ?
demanda Corsi. Et alors ?
Il semblait vouloir
discuter, mais il reprit :
– Eh oui ! Oui, oui… Le
croirais-tu ? il me semblait que tout était fini… Adrienne ! appela-t-il, en
lui jetant de nouveau les bras au cou :
– Adrienne, je suis
perdu !
Cimetta, ému, hocha
longuement la tête, puis s’écria avec colère :
– Et pourquoi cela ?
Pour une imbécillité, une passade. Il sera difficile, très difficile, mon
cher docteur, de le faire comprendre à cette respectable institution qu’on
nomme le jury. Non pas tant pour le fait en soi que parce qu’il s’agit du
substitut du procureur. Trompé par sa femme, mais substitut du procureur
tout de même… S’il était seulement possible de démontrer que ce
pauvre homme connaissait déjà sa situation ! Mais les moyens de le
démontrer ? Un mort ne peut être appelé pour jurer sur sa parole d’honneur…
l’honneur des morts, les vers les mangent. Quelle valeur peut avoir une
induction en face d’une preuve de fait ? Soyons juste, d’ailleurs : chacun a
le droit d’accueillir sur sa tête les cornes qui lui plaisent. Des tiennes,
mon cher Tommaso c’est clair, il n’en voulut pas. Tu nous dis : « Pouvais-je
me laisser tuer par lui ? » Non. Mais si tu voulais qu’il respectât ton
droit à la vie, il ne fallait pas lui prendre sa femme, cette guenon
habillée en dame ! En agissant comme tu le faisais, – en ce moment, tu t’en
rends compte, j’examine quels seront les arguments du ministère public, – tu
supprimais ton droit, tu t’exposais au risque et, par conséquent, tu ne
devais pas réagir. Tu comprends ? Deux fautes. Premièrement, l’adultère dont
tu devais te laisser punir par lui, en sa qualité de mari offensé, et au
contraire, c’est toi qui l’as tué…
– Par force ! s’écria
Corsi, en levant son visage contracté de colère. Instinctivement ! Pour
n’être pas tué !
– Mais aussitôt après,
répartit Cimetta, tu as essayé de te tuer de tes propres mains.
– N’est-ce-pas
suffisant ?
Cimetta sourit.
– Ce n’est pas
suffisant. Cela te retombe même dessus, mon cher. En essayant de te tuer, tu
as simplement reconnu ta faute.
– Parfaitement, et je
me suis puni !
– Non, mon cher, dit
Cimetta avec calme, tu as essayé de te soustraire au châtiment !
– Mais en m’enlevant la
vie ! s’écria, enflammé de rage, Corsi. Que pouvais-je faire de plus ?
Cimetta haussa les
épaules :
– Tu aurais dû mourir,
fit-il. Mais, n’étant pas mort…
– Eh, je serais mort,
reprit Corsi, en écartant sa femme et en désignant farouchement le docteur
Vocalopoulo, je serais mort, s’il n’avait pas fait de tout pour me sauver !
– Comment… moi ?
balbutia Vocalopoulo, pris à parti au moment où il s’y attendait le moins.
– Vous ! Oui, par
force ! Je ne voulais pas de vos soins. Vous me les avez prodigués par
force, vous avez voulu me rendre la vie. Pourquoi donc s’il faut à présent…
– Du calme, du calme,
dit Vocalopoulo consterné, avec un sourire nerveux. Vous vous faites du mal,
en vous agitant de la sorte…
– Merci, docteur ! Vous
êtes trop aimable… ricana Corsi. Il vous tient tellement à cœur de m’avoir
sauvé. Mais écoute, Cimetta, écoute ! Je veux raisonner. Je m’étais tué. Un
docteur arrive, ce docteur ici présent. Il me sauve. De quel droit me
sauve-t-il ? De quel droit me rend-il la vie que je m’étais enlevée,
puisqu’une pouvait pas me faire revivre pour mes enfants, puisqu’il savait
ce qui m’attendait ? Vocalopoulo se reprit à sourire nerveusement, mais son
visage était sombre.
– Voilà, dit-il, une
jolie façon de me remercier. Qu’aurais-je dû faire ?
– Mais, me laisser
mourir, s’écria Corsi ; vous n’aviez pas le droit de me soustraire au
châtiment que je m’étais infligé, bien supérieur à ma faute. La peine de
mort n’existe plus ; et je serais mort, sans vous. Comment vais-je faire à
présent ? De quoi dois-je vous remercier ?
– Mais, pardon, nous
médecins, répondit Vocalopoulo décontenancé, nous autres médecins, nous
avons le devoir d’exercer notre profession. J’en appelle à l’avocat ici
présent.
– En quoi votre devoir,
demanda Corsi avec une amère ironie, diffère-t-il de celui d’un policier ?
– Que voulez-vous
dire ! s’écria Vocalopoulo, profondément troublé, vous voudriez qu’un
médecin passât par-dessus les lois ?
– Bien. Vous avez donc
servi la loi, reprit Corsi, avec une fougue rageuse. La loi et non pas moi,
pauvre que je suis… Je m’étais enlevé la vie ; vous me l’avez rendue par
force. Trois, quatre fois, j’ai tenté d’arracher mon pansement. Vous avez
tout fait pour me sauver, pour me rendre la vie. Et pourquoi ? Pour que la
loi maintenant me l’enlève à son tour et d’une manière plus cruelle. Voilà à
quoi vous a conduit votre devoir de médecin. N’est-ce-pas une injustice ?
– Mais pardon, essaya
de dire Cimetta, le mal que tu as fait…
Corsi acheva la
phrase :
– Je l’ai lavé avec mon
sang… Je suis un autre homme à présent. Je viens de naître une seconde fois.
Comment pourrais-je rester suspendu à un moment seul de ma vie antérieure
qui n’existe plus pour moi ? Suspendu, accroché à ce moment fatal comme s’il
représentait toute mon existence, comme si je n’avais vécu que pour lui ?
Mais ma famille ? ma femme ? mes enfants à qui je dois donner leur pain, les
moyens de réussir ? Mais que voulez-vous donc de plus ? Vous n’avez pas
voulu que je meure… Alors, pourquoi ne l’avez-vous pas voulu ? Par
vengeance, contre quelqu’un qui s’était tué…
– Mais qui aussi a tué,
rétorqua Cimetta avec force.
– J’y ai été entraîné
par force, répondit Corsi sans hésiter. Et le remords de ce moment, je me le
suis arraché ; en une heure, j’ai expié ma faute, en une heure qui pouvait
être longue de toute l’éternité. À présent, je n’ai plus rien à expier !
C’est une autre vie qui commence pour moi, la nouvelle vie que vous m’avez
donnée. Il faut que je me remette à vivre pour ma famille, à travailler pour
mes enfants. Vous m’avez rendu la vie pour m’envoyer au bagne ? N’est-ce pas
là un crime affreux ? Quelle est donc cette justice qui punit à froid un
homme qui n’a plus de remords ? Comment pourrai-je, dans une maison de
correction, expier un crime que je n’avais jamais pensé à commettre, que je
n’aurais jamais commis si je n’y avais pas été poussé, tandis que
maintenant, à tête reposée, à froid, ceux qui profiteront de votre science,
docteur, qui m’a gardé vivant malgré moi pour me faire condamner,
commettront le plus horrible des crimes, le crime de me condamner à
l’abrutissement dans une oisiveté infâme, de condamner à l’abrutissement de
la misère et de l’ignominie mes enfants innocents ? De quel droit ?
Il redressa son buste,
en proie à une rage que le sentiment de son impuissance rendait féroce ; il
poussa un hurlement, et il se mit à se déchirer la figure à coups d’ongles ;
il se rejeta la tête en avant sur son lit, voulut éclater en sanglots, mais
ne le put. Cet effort vain le laissa un instant étourdi, comme perdu dans un
vide étrange, dans, un égarement affreux. Son visage griffé était
cadavérique.
Adrienne épouvantée se
précipita ; elle souleva sa tête ; puis, avec l’aide de Cimetta, tenta de le
redresser ; mais elle retira ses mains aussitôt, avec un cri de dégoût et de
terreur : le plastron de la chemise était baigné de sang.
– Docteur, docteur !
– Sa blessure s’est
rouverte, cria Cimetta. Le docteur Vocalopoulo, les yeux hagards, atterré,
pâlit :
– La blessure ?
Et, instinctivement, il
s’approcha du lit. Mais Corsi l’arrêta net d’un regard de ses yeux vitreux.
– Il a raison, dit le
docteur, en laissant retomber ses bras. Vous avez entendu ? Je ne
puis pas, je ne dois pas…
L’étranger (Lontano)
- 1902

Titre original : Lontano (également
traduit ultérieurement sous le titre Au loin).
Première publication
dans la Nuova Antologica, 1er et 16 janvier 1902 ;
reprise
dans le recueil Bianche e nere (Blanches et noires), Turin,
Streglio, 1904 ;
rassemblée dans Novelle per un anno, La Mosca (Nouvelles
pour une année, La Mouche), Florence, Bemporad, 1922, vol. V.
I |
I
Cherche que tu
chercheras, impossible de mettre la main sur le moindre vêtement… Pietro
Milio (Don Paranza [La
parenza est un gros bateau de pêche. (Note du correcteur – ELG.)],
comme on le surnommait dans le
pays) lançait à tous les échos son juron favori : « Porco diavolo »,
sans y trouver le soulagement espéré. Pour mieux décharger sa bile, il s’approcha
de la cloison qui séparait sa chambre de celle de sa nièce Venerina :
– Tu dors, hurla-t-il. À
ton aise… Reste au lit jusqu’à midi si ça te plaît. Mais je te préviens que
ton imbécile d’oncle ne te rapportera pas de poissons d’aujourd’hui…
C’était la vérité vraie…
Don Paranza, ce matin-là, n’irait pas à la pêche, ainsi qu’il faisait chaque
jour depuis des années. Il lui fallait – porco diavolo – s’habiller
« en dimanche », comme il disait, en sa qualité de vice-consul de Suède et
Norvège. Et cette Venerina, parfaitement au courant, depuis la veille, de l’arrivée
d’un bateau norvégien, ne lui avait sorti ni chemise empesée, ni cravate, ni
jumelles, ni redingote, rien de rien.
En fait de chemises,
dans les deux tiroirs du haut de la commode, il avait trouvé des cafards que
l’épouvante avait mis en fuite :
– Ne vous dérangez pas !
Ne vous dérangez pas !… Et pardon de l’indiscrétion !
Dans le dernier tiroir,
une chemise, la seule et l’unique, amidonnée depuis une éternité, dont l’empois
avait jauni. Don Paranza la sortit du tiroir du bout des doigts, avec toute
espèce de précautions : il redoutait que les insectes des deux étages
supérieurs n’y eussent élu domicile. Son regard tomba sur le col, le
plastron et les poignets effilochés :
– Allons, bon ! fit-il,
voilà que la barbe leur a poussé, maintenant !
Et il les frotta avec un
bout de bougie pour égaliser les fils.
Il était évident que les
autres chemises blanches (il ne devait pas y en avoir beaucoup !)
attendaient depuis des mois dans la corbeille au linge sale les navires
marchands de Suède et de Norvège.
Vice-consul de Suède et
Norvège à Port-Empédocle, Don Paranza faisait, en même temps, fonction
d’interprète sur les rares bateaux Scandinaves qui venaient prendre un
chargement de soufre. Une chemise empesée par bateau : deux ou trois par an
en tout. Ce n’était pas l’amidon qui le ruinait.
Il n’aurait pu
vivre, bien entendu, des maigres revenus d’une profession aussi
intermittente, sans l’appoint de sa pêche quotidienne et d’une misérable
pension que lui valait sa qualité de « victime des Bourbons… » Sa stupidité
ne datait pas d’hier, – il se plaisait à le répéter, – il avait toujours été
idiot : il avait combattu pour le pays, pour la liberté et il s’était ruiné.
Il avait quitté
Agrigente pour descendre habiter la Marine, comme on nommait alors la
demi-douzaine de bicoques dressées sur la plage et contre lesquelles, les
jours de siroco, les vagues venaient se briser furieusement. Il se rappelait
l’époque où Port-Empédocle ne possédait que son petit môle, connu à présent
sous le nom de Vieux-Môle, et la haute tour, sombre, carrée, bâtie peut-être
pour défendre la côte au temps des Aragonais et où l’on enfermait les
forçats.
Pietro Milio, à cette
époque bénie, gagnait tout l’argent qu’il voulait. Il n’y avait pour tous
les navires marchands qui relâchaient dans le port que deux interprètes :
lui et cette grande perche d’Agostino di Nica, qui était toujours sur ses
talons pour ramasser les miettes qu’il laissait tomber. Les capitaines au
long cours, quelle que fût leur nationalité, devaient se contenter des trois
mots de français qu’il leur jetait à la face, avec le plus pur accent
sicilien : Mossiure, oune chosse, etc…
Ah ! s’il n’y avait pas
eu la patrie, l’amour sacré de la patrie !
En réalité, la seule
sottise de Don Paranza était d’avoir eu vingt ans en 1848. S’il en avait eu
dix ou cinquante, il n’aurait pas gâché sa vie. Sa faute était donc bien
involontaire.
Compromis, dans un
complot politique, il avait, en pleine prospérité, dû s’exiler à Malte. Il
avait eu, ensuite, la stupidité d’avoir trente-deux ans en 1860 : c’était la
conséquence naturelle de la première. À Malte, établi à La Vallette, il s’était
fait, au cours de ces douze ans, une jolie position, avec l’aide d’autres
émigrés. Mais cette année 1860 ! Il frémissait encore rien que d’y repenser.
À Milazzo, avec Garibaldi, pan ! il avait reçu une balle en pleine poitrine !
Et dire qu’il n’avait pas su profiter du cadeau que lui faisait ce sicaire
des Bourbons : il n’en était pas mort.
Quand il revint,
Port-Empédocle s’était miraculeusement agrandi aux dépens de la vieille
Agrigente, allongée sur sa colline haute, à quatre milles de la mer,
résignée à mourir d’une mort lente, pour la quatre ou cinquième fois, et
contemplant d’un côté les ruines de l’antique cité grecque, de l’autre le
port en train de naître. Milio avait trouvé là, se livrant une concurrence
acharnée, une foule d’interprètes, plus savants les uns que les autres.
Agostino di Nica,
demeuré seul après son départ pour Malte, s’était rempli les poches et avait
bientôt abandonné la profession d’interprète pour s’adonner au commerce : un
petit vapeur qu’il avait acheté faisait la navette entre Port-Empédocle et
les deux îles voisines de Lampedusa et de Pantelleria.
– Agostino, et la
patrie ?
Di Nica, sérieux comme
un pape, donnait une tape à son gousset ; la monnaie tintait :
– Ma patrie, la voilà !
Mais l’argent ne l’avait
pas changé, il faut bien l’avouer : pas plus fier qu’avant ! Son nez non
plus n’avait pas changé, un nez énorme, présent gratuit de marâtre nature.
Un nez, ça ? Un foc. Une voile de perroquet ! Et en guise de couvre chef,
toujours la même casquette de toile, à visière de cuir. Quand on lui
demandait pourquoi, riche comme il l’était, il ne s’accordait pas le luxe de
porter chapeau, il répondait invariablement :
– Ce n’est pas pour le
chapeau, c’est pour les conséquences du chapeau !
L’heureux homme !
– Tandis que moi,
pensait Don Paranza, avec toute ma misère, il me faut passer une redingote
et m’étrangler dans un faux-col dur. Je suis vice-consul !
Et tout vice-consul qu’il
fût, certains jours, quand la pêche n’avait pas été bonne, il courait le
risque d’aller se coucher sans dîner, ainsi que sa nièce, une pauvre
orpheline qu’il avait hérité de son frère, si chanceux lui aussi, qu’à peine
débarqué en Amérique, il y était mort de la fièvre jaune. Il est vrai qu’en
compensation, Don Paranza avait la médaille des vétérans de 1848 et de
1860 !
La main crispée sur sa
canne à pêche, l’œil fixé sur le liège, absorbé dans les souvenirs de sa
longue existence, il hochait la tête, avec amertume. Il contemplait les deux
jetées du nouveau port, tendues vers la mer comme deux bras démesurés, et
encadrant le Vieux-Môle, minuscule, qui avait l’honneur, à cause de ses
quais, de garder le siège de la capitainerie et le phare principal avec sa
tour blanche.
Tout le pays se
déployait sous ses yeux, depuis la tour du Rastiglio, au pied du môle, jusqu’à
la gare, là-bas, tout au bout, et il lui semblait que, pareilles aux années
et aux malheurs qui s’entassaient sur lui, toutes ces maisons s’étaient
entassées l’une contre l’autre, l’une sur l’autre, grimpant jusqu’au bord du
plateau marneux qui surplombe la plage, couronné d’un petit cimetière blanc,
avec la mer devant, la campagne derrière.
La marine, illuminée par
le soleil couchant, resplendissait de toute sa blancheur, tandis que la mer
d’un vert sombre, d’un vert de bouteille près du rivage, s’étendait au loin,
mouvante et dorée, jusqu’à l’horizon que Punta Bianca limite à l’orient et
le cap Rossello à l’occident.
L’odeur de la mer sur
les brisants de la jetée, l’odeur du vent saumâtre qui, souvent, le matin,
quand il partait pour la pêche, l’assaillait avec furie, lui coupait le
souffle, l’empêchait d’avancer, faisait battre sa veste et son pantalon
autour de lui comme des étendards, l’odeur particulière que la poussière de
soufre, partout répandue, donne à la sueur des hommes au travail, cuits par
le soleil africain, l’odeur du goudron, l’odeur du sel, le remugle qui s’exhalait
sur la plage de la fermentation des paquets d’algues sèches mêlées au sable
mouillé, toutes les odeurs de ce port qui avait grandi en même temps que
lui, étaient, pour Don Paranza, toutes chargées de souvenirs et, malgré son
destin misérable, il songeait avec désolation que ces années, qui avaient
suffi à le conduire à la vieillesse, marquaient seulement la première
enfance de la ville. C’était si vrai que, chaque jour, les jeunes donnaient
un nouvel essor au pays, et, trop vieux pour y participer, il restait en
arrière, à l’écart, sans que nul se souciât de lui. Tous les matins, à l’aube,
du haut de la rampe de Montoro, l’appel trois fois répété d’un crieur à la
voix de stentor rassemblait les travailleurs sur la plage !
– Hommes de mer,
au travail.
Don Paranza, tous les
matins, du fond de son lit, entendait les trois appels et il se levait à son
tour, mais c’était pour se rendre à la pêche, en grognant. Tout en s’habillant,
il écoutait grincer les chariots chargés de soufre, les chariots sans
ressorts, bardés de fer et cahotant sur la chaussée de la grand’route
poussiéreuse, peuplée d’ânes étiques qui arrivent par bandes, portant un
pain de soufre de chaque côté du bât. Et quand il descendait sur la plage,
il voyait les spigonare, leur voile triangulaire à demi amenée contre
le mât, prêtes à être emplies au-delà du bras de levant, tout le long du
rivage, là où s’alignent les dépôts de soufre. Devant les tas, on installait
déjà les bascules, sur lesquelles le soufre est pesé, avant d’être chargé
sur les épaules des hommes de mer, protégées par un sac, posé comme
un capuchon sur leur tête. Nu-pieds, en pantalon de toile, les hommes de
mer, portaient leur chargement aux spigonare, enfonçant dans
l’eau jusqu’à la ceinture, et les spigonare, à peine remplies,
déployaient leur voile et allaient vider le soufre dans les cargos ancrés
dans le port, ou plus loin. Et cela durait jusqu’au coucher du soleil, quand
le siroco n’empêchait pas la manœuvre.
Et Don Paranza ? Sa
ligne à la main, il trempait le fil ! Et de temps à autre, secouant avec
rage sa ligne, il grommelait dans sa barbe de laine blanche, qui contrastait
avec le brun de sa peau cuite au soleil et le vert de ses yeux pleins
d’eau :
– Porco diavolo !
Ils ne laissent même plus de poissons dans la mer !
II
Assise sur son lit, ses
cheveux noirs tout embroussaillés, les yeux gros de sommeil, Venerina ne se
décidait pas encore à se lever, quand elle entendit dans l’escalier un
piétinement, des souffles haletants et la voix de son oncle qui criait :
– Doucement, doucement…
Nous y sommes… Elle se précipita pour ouvrir la porte, mais elle s’arrêta
court, saisie de stupeur et d’effroi :
– Seigneur, qu’est-ce
qui arrive ?
Gravissant l’étroit
escalier, une sorte de civière approchait du seuil, soutenue avec peine par
un groupe de matelots à bout de souffle, l’air consterné. Sous une grande
couverture de laine, quelqu’un était étendu là.
– Mon oncle ! Mon oncle !
cria Venerina.
Mais la voix de l’oncle
lui répondit de derrière le groupe des porteurs qui montaient lourdement les
dernières marches.
– N’aie pas peur ! J’ai
fait une bonne pêche, ce matin ! Dieu ne nous abandonne pas ! Doucement,
doucement, les enfants, nous y sommes ! Entrez. Vous allez l’étendre sur mon
lit !
Venerina vit, à côté de
son oncle, un jeune homme d’une taille gigantesque, un étranger certainement,
blond, le visage bronzé, un petit coffre sur le bras ; elle baissa les yeux
sur la civière que les marins, pour reprendre haleine, avaient posée près de
l’entrée, et elle demanda :
– Qui est-ce ? Que s’est-il
passé ?
– C’est un poisson d’un
nouveau genre, tu vas voir ! répondit don Pietro d’un ton qui fit sourire
les matelots en train de s’éponger le front. Une vraie bénédiction du ciel !
Allons, les enfants, dépêchons-nous ! Là, sur mon lit.
Et il conduisit les
matelots et leur triste fardeau jusqu’à sa chambre encore en désordre.
L’étranger géant,
écartant tous les autres, se pencha sur la civière ; il fit glisser
doucement la couverture et, sous les yeux de Venerina épouvantée, il
découvrit un pauvre malade, réduit à l’état de squelette, qui élargissait de
grands yeux d’un bleu si limpide, qu’on les eût dits de verre, au milieu de
la tragique maigreur de son visage envahi de barbe ; puis, avec des
précautions maternelles, il le souleva comme un enfant et l’étendit sur le
lit.
– Sortez tous ! commanda
don Pietro. Laissons-les seuls tous les deux. Soyez tranquilles, les
enfants, le capitaine de l’Hammerfest ne vous oubliera pas !
La porte fermée, il
reprit, s’adressant à sa nièce :
– Tu vois. Et tu disais
encore que nous n’avions pas de chance ! Un bateau chaque fois qu’il meurt
un pape ; mais, quand il en arrive un, il est béni. Remercions Dieu.
– Mais qui est-ce ?
Est-ce qu’on peut savoir ce qui est arrivé ? redemanda Venerina.
Et Don Paranza :
– Rien ! Un matelot qui
a la fièvre typhoïde ; il est à toute extrémité. Le capitaine, en voyant ma
tête d’imbécile, s’est dit : « Tiens ! je vais te faire un cadeau, mon
brave. » Si ce pauvre garçon était mort pendant la traversée, il aurait fini
dans la gueule de quelque requin ; il a préféré arriver jusqu’à
Port-Empédocle, parce qu’il savait qu’il y trouverait Pietro Milio. Il a
préféré un âne à un requin. C’était son droit. J’irai, aujourd’hui même, à
Agrigente, pour lui avoir un lit à l’hôpital. Je vais passer d’abord chez ta
tante Rosolina. J’imagine qu’elle me fera la grâce de te tenir compagnie
jusqu’à mon retour d’Agrigente. Espérons que nous en serons débarrassés ce
soir. Attends… j’ai une chose à dire à ce…
Il rouvrit la porte de
la chambre et adressa quelques phrases en français au jeune étranger, qui
inclina plusieurs fois la tête en guise de réponse ; puis, il dit à sa nièce
en s’en allant :
– Je t’en prie, ne bouge
pas de ta chambre. Je vais revenir avec ta tante.
Dans la rue, les gens
l’interrogeaient, et, à tous il répondait, sans même se retourner :
– Une bonne pêche, une
bonne pêche : du beau travail !
La servante voulait
l’empêcher d’entrer ; il pénétra quand même chez donna Rosolina. Il la
trouva en chemise et jupon court, ses maigres bras nus, une serviette sur
ses épaules osseuses, en train de préparer un lait de son pour se rafraîchir
le teint.
– Malédiction ! glapit
la vieille fille.
Et elle dissimula d’un
bond, derrière un rideau, ses cinquante-quatre ans sonnés.
– Qui entre ici ? Qui a
cette audace ?
– Je ferme les yeux ! Je
ferme les yeux ! assura Pietro Milio. Ne craignez rien pour vos charmes !
– Tournez-vous !
commanda donna Rosolina.
Don Pietro obéit ; la
porte de la chambre battit furieusement. Et ce fut à travers la porte qu’il
lui conta ce qui était arrivé, en la priant de se dépêcher.
Impossible ! Une donna
Rosolina ne sort pas de chez elle à pareille heure. Non, non, impossible !…
C’était un cas exceptionnel ? Sans doute, sans doute, mais le malade
était-il vieux ou jeune ?
– Dieu du Ciel et de la
Terre, gémissait don Pietro. À votre âge, parlez-vous sérieusement ? Il
n’est ni vieux ni jeune ; il est à l’agonie. Dépêchez-vous !
Il s’écoula plus d’une
heure avant que donna Rosolina se décidât à prendre congé de son miroir.
Elle se présenta à la fin sur son trente-et-un, pareille à une guenon
endimanchée, son grand châle des Indes balayant le sol de ses franges et
retenu sur la poitrine par un grand fermoir d’or incrusté à pendentifs, de
grosses boucles aux oreilles, le front orné de deux accroche-cœur en
virgules, tout luisants d’huile, les joues et les lèvres fardées :
– Je suis à vous ! Je
suis à vous !…
Ses petits yeux porcins,
aux longs cils, lançaient des regards en coulisse et réclamaient admiration
et gratitude à don Pietro pour cet habillage extraordinairement rapide. (Ces
yeux avaient, autrefois, réclamé beaucoup plus de don Pietro ; mais il était
resté de pierre, comme son nom.)
Ils trouvèrent Venerina
affolée. Le jeune étranger s’était risqué à frapper à la porte de la chambre
où elle s’était enfermée ; il avait bredouillé quelque chose dans son jargon,
puis il était parti.
– Patience jusqu’à ce
soir ! grogna Don Paranza. Je cours à Agrigente. Mais dis un peu : le malade
n’a rien demandé ?
Ils entrèrent tous les
trois sur la pointe des pieds pour l’examiner. Ils restèrent près du seuil,
retenant leur souffle.
Il était comme mort.
– Oh ! Seigneur Jésus !
geignait donna Rosolina. J’ai trop peur. Je rentre chez moi.
– Vous allez rester
toutes les deux dans la pièce à côté, déclara don Pietro. De temps en temps,
vous viendrez jusqu’à la porte voir comment il va. Si seulement il pouvait
durer encore deux jours ! Mais il a l’air de tourner de l’œil ; il ne
manquerait plus que ça ! Ah ! les beaux revenus que m’envoie la Norvège !
Enfin, laissez-moi m’en aller…
Donna Rosolina le saisit
par le bras :
– Dites un peu : est-ce
un Turc ou un chrétien ?
– Un Turc ! Un Turc ! Il
ne se confesse pas ! répondit don Pietro, pour se débarrasser d’elles.
– Oh ! ma mère, un
excommunié !
Et la vieille fille,
faisant d’une main le signe de la croix et tendant l’autre vers Venerina
pour l’entraîner, se prit à soupirer, dès qu’elle fut dans la chambre de sa
nièce :
– Toujours pareil !
Elle faisait allusion à
don Pietro, qui était enfin sorti.
– Toujours dans les
nuages ! Ah ! s’il avait eu un peu plus de jugeote…
Donna Rosolina prenait
prétexte des malheurs continuels de don Paranza pour parler, avec mille
réticences et à grand renfort de soupirs, de leur mariage manqué. Et, cette
fois encore, elle ne manqua pas de voir la main de Dieu levée pour châtier
don Pietro de ne l’avoir pas épousée.
Venerina semblait prêter
la plus grande attention aux propos de sa tante ; en réalité, elle pensait,
avec un sentiment de pitié et d’effroi, au malheureux en train de mourir,
seul, abandonné, loin de son pays, où une femme et des enfants l’attendaient
peut-être. Elle proposa à sa tante d’entrer voir comment il allait.
Pressées l’une contre
l’autre, sur la pointe des pieds, elles franchirent le seuil et tendirent la
tête vers le lit.
Le malade avait les yeux
fermés : on eût dit un Christ de cire, après la descente de croix.
Dormait-il, ou était-il déjà mort ?
Elles s’avancèrent
doucement ; au bruit, le malade entr’ouvrit les yeux, ses grands yeux bleus,
au regard vague. Les deux femmes resserrèrent leur étreinte ; il souleva la
main, fit mine de parler ; épouvantées, elles poussèrent un cri et coururent
se réfugier dans la cuisine.
Sur le tard, entendant
la clochette de la porte, elles se hâtèrent d’ouvrir ; mais ce n’était pas
don Pietro. Le jeune étranger du matin se dressa devant elles. La vieille
fille courut se cacher ; mais Venerina, courageusement, l’accompagna jusqu’à
la chambre du malade, déjà plongée dans l’obscurité, alluma une bougie et la
tendit à l’étranger, qui la remercia en inclinant la tête avec un triste
sourire ; elle le contempla un instant, pleine de compassion : elle le vit
se pencher sur le lit, poser doucement sa main sur le front du malade et
elle l’entendit appeler avec douceur :
– Cleen… Cleen…
Était-ce son nom ou un
mot d’affection ?
Le malade regardait dans
les yeux son camarade, comme s’il ne le reconnaissait pas. Elle vit alors le
corps gigantesque du jeune matelot brusquement soulevé de sanglots ; elle
l’entendit pleurer, courbé sur le lit, et parler avec angoisse, d’une voix
baignée de larmes, dans une langue inconnue. Les larmes montèrent aux yeux
de Venerina. L’étranger, se tournant vers elle, lui fit signe qu’il voulait
écrire. Elle inclina la tête pour montrer qu’elle avait compris et lui donna
ce qu’il fallait. Quand il eut terminé, il lui remit la lettre et une petite
bourse.
Venerina ne comprit pas
les mots qu’il prononçait ; mais elle devina, à ses gestes et à l’expression
de son visage, qu’il lui recommandait son malheureux compagnon. Elle le vit
enfin se baisser à nouveau vers le lit, embrasser plusieurs fois le malade
sur le front et sortir en courant, un mouchoir sur la bouche pour étouffer
les sanglots qui le secouaient.
Donna Rosolina, un
moment plus tard, prise de peur, passa la tête et aperçut Venerina assise,
comme si de rien n’était, absorbée dans ses réflexions, les yeux pleins de
larmes. Elle l’appela :
– Psstt !… Psstt !…
Et son geste voulait
dire :
– Mais que fais-tu ? Tu
es folle ?
Venerina lui montra la
lettre et la petite bourse qu’elle tenait encore à la main et lui fit signe
d’entrer. Il n’y avait pas de quoi avoir peur. Elle lui raconta, à voix
basse, la scène émouvante entre les deux camarades et la pria de s’asseoir,
elle aussi, pour veiller le pauvre homme qui agonisait, abandonné de tous.
Dans le silence de la
nuit, tout à coup, éclata le cri d’une sirène, un cri aigu, qui n’en
finissait plus, déchirant comme un cri humain.
Venerina regarda sa
tante, puis le malade étendu sur son lit, environné d’ombre, et elle dit
tout bas :
– Ils s’en vont… Ils lui
disent adieu…
III
– Oncle Pietro, comment
dit-on : bestia en français ?
Pietro Milio, qui
faisait sa toilette dans la cuisine, tourna vers sa nièce un visage
ruisselant :
– Pourquoi ? Tu voudrais
me donner en français le nom que je mérite ? Ça se dit : bête, ma
fille. Bête ! Bête ! Tu peux me le dire aussi fort que tu voudras, tu
ne me le répéteras jamais assez.
Le traiter de bête, c’était
trop peu. Depuis près de deux mois, il gardait chez lui et nourrissait comme
un poulet de grain ce marin qui lui était tombé du ciel. À Agrigente,
naturellement, impossible d’obtenir une place à l’hôpital. Comment jeter à
la rue un moribond ? Il avait alors écrit au consul de Norvège à Palerme,
parfaitement, au consul ! Et le consul lui avait répondu de garder chez lui
et de soigner le matelot de l’Hammerfest jusqu’à sa guérison et, en
cas de mort, de le faire enterrer décemment : tous ses frais lui seraient
remboursés.
Quel homme de génie, ce
consul ! Comme si lui, Pietro Milio, avait de quoi avancer de l’argent et
héberger des malades ! Comment ? Où ? Il avait logé le marin, mais en lui
cédant son lit, et il se rompait les os sur le divan démoli qui lui entrait
dans les côtes ses ressorts en montagnes russes, si bien que, chaque nuit,
il rêvait qu’il était étendu de tout son long sur les pics inégaux d’une
chaîne de montagnes. Mais pour ce qui est des soins, pouvait-il aller chez
le pharmacien, chez l’épicier, chez le boucher prendre la marchandise à
crédit, en disant que la Norvège paierait ? Alors, quoi ? nourrir le
typhique de bogues et de poulpes, le matin, de congres, le soir, quand il en
péchait, et, si la pêche n’avait pas été bonne, le jeûne complet !
Et cependant, ce pauvre
diable de Norvégien avait réussi à s’en tirer ! Il fallait qu’il fût bâti à
chaux et à sable, pour résister au médecin du pays qui avait un si bon cœur
et un tel amour du prochain qu’il tuait au moins un de ses concitoyens par
jour. Si don Pietro gémissait de la sorte, ce n’était pas qu’au fond il
détestât le malheureux étranger, non, mais, « porco diavolo ! » s’écriait-il,
où trouver un homme plus déshérité et plus guignard que moi ? »
Enfin, quelques jours
encore et il allait être délivré. Le Norvégien, qu’il appelait L’Arso
[Jeu
de mots sur le nom de Lars. L’Arso signifie : « Le Brûlé ».]
(il se nommait Lars Cleen), était
entré en convalescence, et dans une semaine, deux au plus, il serait en état
de se mettre en voyage.
Il était grand temps :
donna Rosolina refusait de monter plus longtemps la garde auprès de sa nièce.
Elle faisait remarquer qu’elle était, elle aussi, à marier et qu’il ne lui
paraissait pas convenable que deux filles à marier restassent à tenir
compagnie à un homme qu’elle croyait Turc et, par conséquent, hors de la
grâce de Dieu. Il se levait déjà, il pouvait bouger et…, et… sait-on jamais !
Donna Rosolina n’ajoutait
pas, quand elle faisait ses doléances à don Pietro, que l’attitude de
Venerina envers le convalescent la choquait depuis longtemps.
Le convalescent semblait,
au sortir de sa terrible maladie, retrouver une nouvelle enfance. Son
sourire, le regard de ses yeux limpides, avaient une expression puérile. Il
était encore d’une grande maigreur ; mais son visage s’était rasséréné, sa
peau se colorait légèrement et ses cheveux, qui étaient tombés pendant sa
maladie, repoussaient plus blonds et plus légers.
Venerina, à le voir si
timide, comme éperdu dans la béatitude de cette résurrection en pays inconnu,
au milieu d’étrangers, éprouvait pour lui une tendresse presque maternelle.
Mais toute la conversation se réduisait, pour Venerina, – qui ne comprenait
pas le français, et moins encore le norvégien, – à une série de variations,
sur le nom du jeune homme, Cleen. S’il refusait, en plissant le nez et en
détournant la tête, de prendre quelque drogue ou quelque aliment, elle
prononçait ce « Cleen » d’une voix sombre, impérieuse, en fronçant les
sourcils au-dessus de ses yeux sévères, comme pour dire :
– Obéis, je n’admets pas
de caprices !
Si, par contre, dans un
élan d’affectueuse gentillesse, la voyant passer près de lui, il la tirait
par sa jupe, le visage éclairé d’un sourire de gratitude et de sympathie,
Venerina prolongeait ce « Cleen » en une exclamation de stupeur et de
reproche comme pour dire :
– Tu deviens fou ?
Mais cette stupeur était
feinte et le reproche plein de douceur : l’un et l’autre étaient destinés à
calmer les scrupules de donna Rosolina, présente à ces scènes et qui serait
passée par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, si elle n’avait eu sur ses
joues maigres un empan de rouge.
Venerina éprouvait, elle
aussi, le sentiment d’une résurrection. Habituée à demeurer toujours seule
dans cette maison pauvre et nue, sans la moindre intimité avec quiconque,
sans aucun sentiment un peu vif, elle était, depuis longtemps, la proie d’un
invincible ennui, d’un spleen sans issue : son cœur s’était desséché, et
cette stérilité sentimentale provoquait chez elle une paresse absolue. Elle
aurait été en peine de dire pourquoi, à présent, elle s’occupait si
volontiers du ménage, comment elle faisait pour se lever de si bonne heure
et passer son temps à se parer.
– C’est un miracle ! un
vrai miracle ! s’écriait don Paranza, quand il rentrait le soir, avec ses
engins de pêche, tout parfumé de mer.
Il trouvait tout en
ordre, la table mise, le souper prêt.
– Un vrai miracle !
Il pénétrait dans la
chambre du convalescent, en se frottant les mains :
– Bonsouarre, mossiur
Cleen, bonsouarre !
– Buona sera,
répondait en italien le convalescent en
souriant, et en détachant, en sculptant presque, la prononciation de ces
deux mots.
– Comment ! comment ! s’écriait
don Pietro, étonné, en regardant alternativement Venerina, qui riait, et
donna Rosolina, plus sérieuse que jamais, assise, les lèvres pincées et les
paupières basses.
Peu à peu, Venerina
avait réussi à enseigner à l’étranger quelques phrases en italien et un peu
de nomenclature élémentaire. Son procédé était des plus simples : elle lui
indiquait un objet dans la chambre et l’obligeait à en répéter le nom
jusqu’à ce que la prononciation fût correcte : bicchiere, letto,
seggiola, finestra.
Quels éclats de rire
quand il se trompait ; et le rire redoublait, si elle s’apercevait que sa
tante, raidie dans sa sévérité pudibonde, serrait les lèvres pour ne pas
céder à la contagion de ce rire, surtout quand le malade accompagnait de
gestes comiques les mots détachés, télégraphiant en signaux à bras les
parties essentielles de la phrase qui lui faisaient défaut. Mais bientôt, il
fut capable de dire : « Ouvrir, fermer fenêtre, prendre verre » et même :
« Je veux aller au lit. » Mais ce « je veux » une fois appris, il ne
tarda pas à en faire un usage extrêmement fréquent, et l’application qu’il
apportait à le prononcer donnait au mot quelque chose de plus impératif.
Venerina en riait, mais elle pensa atténuer ce ton catégorique en apprenant
au malade à faire suivre, chaque fois, « je veux », de « je vous prie ».
Mais il ne parvenait pas à prononcer correctement ce « je vous prie », et,
quand il voulait quelque chose, il attendait que Venerina se tournât vers
lui, et, joignant alors ses mains dans un joli geste de prière, il lançait
son « je veux » avec une force et une brièveté plus impérieuses que jamais.
Le geste de prière était absolument nécessaire chaque fois qu’il voulait
obtenir la petite boîte que son camarade avait apportée du bateau, le jour
où il en avait été débarqué moribond. Venerina la lui tendait chaque fois de
mauvais gré et sans rien de sa gentillesse habituelle. Cette boîte
représentait pour lui la patrie lointaine : elle contenait tous ses
souvenirs, des lettres, quelques portraits. Venerina l’épiait d’un regard
oblique, tandis qu’il relisait quelques-unes de ses lettres ou qu’il
demeurait distrait, les yeux pleins de rêve ; et il lui apparaissait soudain
sous un autre aspect, comme absorbé par une autre atmosphère qui l’éloignait
d’elle. Elle remarquait alors mille particularités de la race du marin,
qu’elle n’avait pas, jusque-là, observées. Cette boîte, dans laquelle il
fouillait avec tant d’insistance, lui évoquait l’image de l’autre marin, du
géant qui l’avait soulevé de la civière comme une plume, l’avait déposé sur
le lit et s’en était allé en pleurant. Elle qui avait si bien soigné le
malheureux abandonné ! Qui était-il, après tout ? D’où venait-il ? Quels
souvenirs conservait-il avec tant d’amour dans cette boîte ? Venerina
haussait les épaules avec rage, elle se disait :
– Qu’est-ce que ça peut
bien me faire ?
Et elle le laissait seul
dans sa chambre à se repaître de ses souvenirs secrets, entraînant sa tante,
qui la suivait, tout étourdie de cette résolution soudaine :
– Qu’est-ce qu’il y a
donc ?
– Il n’y a rien.
Allons-nous en !
Venerina retombait alors,
du coup, dans son ennui et sa paresse. Une rage sourde l’emplissait d’amertume,
ou bien c’était un flot de désirs vagues qui l’accablait ; de nouveau, la
maison lui paraissait vide et la vie aussi, elle se révoltait :
– Je ne veux rien faire,
plus rien !
IV
Lars Cleen, dès qu’il
était seul, avait la sensation d’être tombé dans un autre monde, plus
lumineux, dont il ne connaissait que trois habitants et une maison, non, pas
même toute une maison, rien qu’une chambre à coucher. Il ne comprenait
goutte à la mauvaise humeur de Venerina. Il ne se rendait, d’ailleurs,
compte de rien. Il tendait l’oreille aux bruits de la rue, il écoutait ;
mais aucune sensation du dehors ne parvenait à éveiller en lui une image
précise. La cloche… oui ; mais c’était une église de son pays qu’elle
évoquait. Un meuglement de sirène, et il voyait Hammerfest, perdu
dans des mers boréales. Et quelle impression, un soir, dans le silence, lui
avait faite la lune apparue dans le cadre de la fenêtre ! Et, pourtant, c’était
bien la même lune que, si souvent, dans son pays ou sur mer, il avait
contemplée ; mais ici, dans ce pays inconnu, elle lui semblait s’adresser
aux toits des maisons, au clocher de l’église, dans un langage de lumière
tout différent, et plus il la considérait, plus son angoisse augmentait,
plus il se sentait seul et abandonné.
Il vivait dans le vague,
dans l’indéterminé, comme dans une sphère vaporeuse de rêves. Un jour,
enfin, il s’aperçut que, sur le couvercle de la boîte, trois mots à la craie
étaient inscrits : Bet ! Bet ! Bet. Il demanda, d’un geste, à
Venerina, ce que cela signifiait, et Venerina, alors :
– Toi, bête !
Lars Cleen fixa sur elle
ses yeux clairs, rieurs et stupéfaits. Il ne comprenait pas, ou, plutôt, il
n’osait pas croire que… Non non ; et, de ses deux mains jointes, il lui
demandait d’avoir pitié de lui qui devait partir d’ici peu. Venerina haussa
les épaules et fit de la main un geste d’adieu :
– Bon voyage !
– Non, non, fit de la
tête Cleen.
Et il lui fit signe
d’approcher : il ouvrit la boîte et en retira une photographie de Trondhjem.
Elle représentait, au milieu des arbres, la majestueuse cathédrale de marbre
qui domine le reste de la ville, et à côté de l’église, le cimetière où les
fidèles vont, chaque samedi, orner de fleurs les tombes de leurs morts.
Elle ne parvenait pas à
comprendre pourquoi il lui montrait cette photographie.
– Ma mère, ici,
s’épuisait à répéter Cleen en lui montrant du doigt le cimetière à l’ombre
du temple magnifique.
Il était comme don
Pietro : il ne savait pas très bien le français, dont, au surplus, Venerina
ne comprenait pas un traître mot. Il tira de la boîte une autre
photographie : c’était le portrait d’une jeune femme. Venerina pâlit en la
regardant. Mais Cleen approcha le portrait de son visage pour faire voir que
la jeune femme lui ressemblait.
– Ma sœur,
ajouta-t-il.
Cette fois, Venerina
comprit, et sa figure s’éclaira. Mais cette jeune femme n’était-elle pas la
fiancée ou la femme du jeune matelot qui avait apporté la boîte ? Venerina
ne se posa pas longtemps la question. Il lui suffisait de savoir que
L’Arso n’était pas marié. Mais n’allait-il pas repartir d’ici quelques
jours ? Il était déjà capable de sortir de la maison et d’aller à pied, au
coucher du soleil, jusqu’au Vieux Môle.
Une troupe de gamins,
sans souliers, haillonneux, certains nus comme des vers, rôtis par le
soleil, suivaient, chaque fois, Lars Cleen dans ses promenades : ils
l’épiaient, échangeant à haute voix des remarques et des commentaires qui ne
tardaient pas à se changer en moqueries et en huées.
Lars Cleen, tout
étourdi, ébloui par cet air, grillé par la lumière, se tournait tantôt vers
un des gamins, tantôt vers un autre, en souriant ; parfois il était obligé
de menacer de sa canne les plus insolents ; puis, il s’asseyait sur le
parapet du quai et contemplait les bâtiments à l’ancre, ou bien la vaste
mer, doucement agitée, enflammée par le reflet des nuées du couchant. Les
gens s’arrêtaient pour le dévisager, mais lui ne bougeait pas, comme égaré,
perdu dans une extase : on le regardait comme on regarde une grue ou une
cigogne, fatiguée et perdue, tombée du ciel. Sa toque de fourrure, son
visage pâle, la blondeur extrême de sa barbe et de ses cheveux, attiraient
surtout la curiosité. À la fin, cette curiosité l’excédait et il rentrait
tout triste chez don Pietro.
La lettre que son
camarade lui avait laissée, en même temps que la petite bourse, l’informait
que l’Hammerfest, après un voyage en Amérique ferait escale de
nouveau à Port-Empédocle dans les six mois. Trois mois avaient déjà passé.
Il aurait certainement beaucoup aimé rembarquer sur le même bateau,
retrouver ses camarades ; mais comment rester trois mois de plus, sans
aucune raison, dans la demeure de ses hôtes ? Milio avait déjà écrit au
consul de Palerme pour obtenir son rapatriement gratuit. Que faire ? Partir
ou attendre ? Il résolut de demander conseil à Milio lui-même, un de ces
soirs, quand il rentrerait de la pêche aux congres.
Venerina assista, après
souper, à ce dialogue, qui faisait semblant d’être en français, entre son
oncle et l’étranger. Plutôt qu’un dialogue, on eût dit une altercation, tant
les gestes des deux hommes répétés avec une sorte d’exaspération, prenaient
de violence. Venerina, intriguée d’abord, consternée ensuite, devint rouge
comme braise quand elle vit son oncle la montrer du doigt avec rage. Qu’arrivait-il ?
On parlait d’elle ? Qu’en disait-on ? La honte, l’anxiété, le dépit, l’agitaient
à tel point qu’à peine Cleen sorti, elle se jeta sur son oncle :
– Qu’est-ce que vous
disiez de moi ?
– De toi ? Mais rien,
répondit don Pietro, rouge et suant, après cette terrible fatigue.
– Ce n’est pas vrai.
Vous avez parlé de moi. J’ai très bien compris. Et tu t’es mis en colère !
Don Pietro ne comprenait
pas encore.
– Que t’a-t-il dit ?
Qu’a-t-il inventé ? reprit Venerina, de plus en plus enflammée. Il veut s’en
aller ? Eh bien ! laisse-le partir ! Ça m’est bien égal, tu sais, tout à
fait égal !
Don Paranza regarda un
long moment encore sa nièce, abasourdi, la bouche entr’ouverte.
– Tu es folle ? Ou c’est
moi ?…
Mais, brusquement, il
commença à tourner dans la pièce comme s’il cherchait une issue et, levant
les bras au ciel :
– Quel âne bâté !
criait-il. Quel imbécile ! Ah ! l’âne que je suis ! À soixante-huit ans !
Ah ! ma mère ! ma mère !
Il se tourna soudain
vers Venerina, les mains dans les cheveux :
– Écoute un peu, c’était
pour lui dire en français que j’étais une bête, que tu m’as demandé comment
ça se disait.
– Mais pas du tout… Que
vas-tu imaginer ? Don Pietro, la tête dans les mains, parcourait la pièce de
long en large.
– Je suis une vieille
bête, un âne bâté ! Mais ta guenon de tante, que faisait-elle ici ? Elle
dormait ? Porco diavolo ! Et toi ?… Et cette espèce de… ? Attends un
peu, je vais te le vider en cinq sec…
Et il s’élança vers la
porte de la chambre où Cleen s’était enfermé. Venerina lui barra la route :
– Non, mon oncle, que
veux-tu faire ? Je te jure qu’il ne sait rien ! Je te jure qu’entre lui et
moi, il n’y a jamais rien eu ! Tu n’as pas compris qu’il veut s’en aller ?
Don Pietro restait de
plus en plus interdit. Il comprenait de moins en moins.
– Qui donc ? Lui ? Il
veut s’en aller ? Qui t’a dit ça ? C’est tout le contraire. Il ne veut pas
s’en aller. Il me prend sérieusement pour une bête. Mais je vais m’en
débarrasser, et sans tarder…
Venerina le retint
encore et, cette fois, elle cacha sa tête contre son épaule et éclata en
sanglots. Don Paranza sentait ses jambes se dérober sous lui. De sa main
libre, il esquissa le signe de la croix.
– Au nom du Père et du
Fils et du Saint-Esprit, soupira-t-il. Viens par ici, ma fille, viens par
ici. Allons dans ta chambre et raisonnons avec calme. J’y perds mon latin,
moi.
Il l’entraîna dans la
pièce voisine, la fit asseoir, lui tendit son propre mouchoir pour qu’elle
essuyât ses yeux et commença à l’interroger paternellement.
Pendant ce temps, Lars
Cleen, qui avait entendu de sa chambre la discussion entre l’oncle et la
nièce sans y rien comprendre, ouvrait tout doucement la porte et glissait sa
tête pour regarder, sa lampe à la main, dans la salle déserte. Que
s’était-il passé ? Il entendait les sanglots de Venerina, de l’autre côté de
la cloison, et il en était profondément troublé. Pourquoi cette dispute ?
Pourquoi pleurait-elle de la sorte ? Milio lui avait dit qu’il ne pouvait
plus continuer à l’héberger : la place faisait défaut ; la tante, cette
vieille folle, en avait assez de rester là, et la nièce ne pouvait rester
seule à la maison en compagnie d’un étranger. Il ne parvenait pas bien à
comprendre en quoi consistaient au juste ces difficultés. Mais, chaque fois
qu’il sortait en ville, tant de choses lui semblaient étranges dans ce pays…
Ce qui était sûr, c’est qu’il allait être obligé de partir sans attendre son
bateau. Et il y perdrait sa place de timonier. Partir ! Était-ce son départ
qui faisait pleurer sa jeune infirmière ?
Tard dans la nuit, Lars
Cleen, assis sur son lit, continuait à réfléchir, à rêver. Il lui semblait
voir sa sœur : il la voyait. Elle seule au monde l’aimait. Et cette jeune
fille, elle aussi, à présent… Était-ce possible ?
– Cette jeune fille ? Et
tu voudrais ?
Pourquoi pas ! Chaque
fois qu’il rentrait en Norvège, sa sœur lui répétait qu’elle consentirait à
ne plus le revoir de sa vie pourvu qu’elle sût que, dans un de ses lointains
voyages, il avait rencontré une brave fille et l’avait épousée. Elle
souffrait de le voir sans désir, résigné à tout, s’abandonnant au destin,
exposé à toutes les aventures, prêt aux plus dangereuses, sans aucune espèce
d’affection pour lui-même, au point qu’une fois, sur l’Océan, pendant une
tempête, il s’était jeté du haut de l’Hammerfest pour sauver un de
ses camarades. Il n’y avait eu, en vérité, aucun mérite : il n’attachait
aucun prix à la vie.
Et maintenant… Était-ce
possible ? Ce village au bord de la mer, en Sicile, si loin de son pays
natal, était-il donc le but assigné par le sort à sa vie ? Était-il arrivé,
sans le soupçonner, au lieu de sa destinée ? Était-ce pour cela qu’il était
tombé malade et avait cheminé jusqu’au seuil de la mort ? Pour reprendre le
cours d’une existence nouvelle ? Qui sait ?
– Et toi, l’aimes-tu ?
avait fini par demander don Pietro à Venerina, après lui avoir arraché les
quelques renseignements qu’elle possédait sur l’étranger et l’aveu de ces
naïfs passe-temps d’où était né un amour resté jusque-là inconscient.
Venerina cachait son
visage dans ses mains.
– L’aimes-tu ? répétait
don Pietro. C’est donc si difficile de dire : oui ?
– Je ne sais pas,
répondait Venerina entre deux sanglots.
– Et moi, je sais,
grommela don Paranza en se levant. Va au lit tout de suite et tâche de
dormir. Demain, nous aviserons… Mais tu me fais faire un drôle de métier !
Et, secouant sa tête
crépue, il s’étendit sur le divan défoncé.
Demeurée seule,
Venerina, le visage en feu, les yeux étincelants, se prit à sourire ; puis,
cachant de nouveau son visage dans ses mains, elle se jeta sur son lit tout
habillée.
Venerina avait dit
vrai : elle ignorait si elle aimait ou non. Mais elle étreignait et
embrassait son oreiller. Étourdie par cette scène imprévue que son
amour-propre avait provoquée par simple malentendu, elle ne réussissait ni à
voir clair en elle-même, ni à bien définir ce qui s’était passé. Un brûlant
sentiment de honte l’empêchait de se réjouir de l’explication qu’elle venait
d’avoir avec son oncle, explication désirée peut-être inconsciemment par son
cœur, après ces mois où elle était restée comme suspendue à une idée, à un
sentiment, qui ne parvenaient pas à coïncider avec la réalité, à s’affirmer
de façon ou d’autre. Certes, si Cleen partait, elle souffrirait beaucoup ;
elle éprouvait de l’horreur pour l’ennui mortel où elle s’enliserait à
nouveau, seule dans la maison vide et silencieuse ; aussi se
réjouissait-elle que son oncle fût, à présent, avec elle, occupé à chercher
les moyens de vaincre, si c’était possible, toutes les difficultés qui
avaient, jusque-là, tenu en suspens son sentiment.
Mais ces difficultés
pouvaient-elles être vaincues ? Cleen, tout proche qu’il fût, lui semblait
si loin, si loin d’elle ! Il parlait une langue qu’elle ne comprenait pas ;
il avait dans le cœur, dans les yeux, un monde qu’elle ne pouvait même pas
soupçonner. Comment le retenir en Sicile ? Était-ce possible ? Et pouvait-il
vraiment avoir l’intention de passer toute sa vie, pour l’amour d’elle, hors
de son milieu naturel ? Il avait voulu rester, mais c’était seulement jusqu’au
retour de son bateau. Aucune affection un peu vive ne l’attirait, c’était
certain, dans son pays ; sinon, à peine guéri, il n’aurait pensé qu’à se
faire rapatrier au plus vite. S’il désirait attendre, c’est qu’il éprouvait
peut-être le même sentiment pour elle qu’elle pour lui, un sentiment
imprécis et comme perdu dans l’incertitude de la destinée.
Des pensées d’un autre
genre assiégeaient don Pietro sur son divan. Les ressorts gémissaient et don
Paranza grognait :
– Quels fous ! Comment
ont-ils fait pour s’entendre ? Elle ne sait pas un mot de sa langue, et lui
pas un mot d’italien. Et, pourtant, ils se sont compris. Miracles de la
folie ! Ils s’aiment, ils s’aiment, sans penser que les poulpes, les bogues
et les congres de cet imbécile d’oncle ne peuvent prendre la responsabilité
et les frais d’une noce et d’un nouveau ménage… Enfin… Si Di Nica voulait
accepter… On verra demain… Dormons !
Agostino di Nica faisait
des affaires d’or avec son petit vapeur. Et il avait eu l’idée d’agrandir
son commerce jusqu’à Tunis et l’île de Malte. Il avait donc commandé à
l’arsenal de Palerme un autre vapeur, un peu plus grand, et qui pouvait
prendre quelques passagers.
– Peut-être,
réfléchissait don Pietro, un homme comme L’Arso pourra-t-il lui être
utile. Il sait le français mieux que moi et il parle très bien l’anglais.
C’est, par-dessus le marché, un vrai loup de mer. Qu’il l’embarque, comme
interprète ou comme matelot, qu’il lui donne de quoi vivre et nourrir
décemment sa famille, et tout ira bien. Venerina, lui apprendra à parler
chrétien. Son enseignement fait des miracles… Mais, en attendant, je ne peux
plus les laisser seuls ensemble. Demain, je l’amène avec moi chez di Nica,
et, si ma proposition est acceptée, il restera, s’il le veut, mais en me
suivant chaque jour à la pêche ; s’il n’est pas embauché, il faudra qu’il
parte tout de suite, sans rémission. Pour l’instant, dormons.
Mais impossible de
fermer l’œil. Les pointes des ressorts semblaient plus pointues, cette
nuit-là, comme hérissées de toutes les difficultés au milieu desquelles don
Paranza se débattait.
V
Depuis quinze jours
environ, Lars Cleen accompagnait Milio à la pêche, matin et soir : ils
quittaient la maison et y rentraient ensemble.
Di Nica, non sans
beaucoup de si et de mais, avait accepté la proposition que
Milio lui présentait comme une véritable fortune pour lui. (Oui, mais les
conséquences ?) Le vapeur neuf devait être prêt dans un mois au plus et
Cleen s’y embarquer comme interprète, à l’essai pour un mois.
Venerina avait bien
répété à son oncle que Cleen ne s’était pas encore clairement expliqué, et
elle lui avait recommandé d’agir avec la plus grande délicatesse, en le
poussant avec toute la prudence possible à parler, à se déclarer. Le pauvre
don Paranza, plus embarrassé que jamais, s’était d’abord rendu seul chez di
Nica et, la place obtenue, il était rentré à la maison l’offrir à Cleen,
ajoutant, dans son français barbare, que, s’il voulait attendre comme il lui
en avait exprimé le désir, le retour de l’Hammerfest, il fallait
travailler. Il lui avait trouvé une situation ; quand le bateau norvégien
reviendrait d’Amérique, il se trouverait à la tête de deux places et il
pourrait choisir l’une ou l’autre, à sa convenance. En attendant de
travailler, il fallait le suivre chaque jour à la pêche.
Cette proposition avait
plongé Cleen dans la confusion et la perplexité. Il était clair que la scène
entre l’oncle et la nièce avait éclaté au sujet de son départ prochain et
qu’il était la cause des pleurs de sa chère infirmière. Accepter, c’était
donc se compromettre définitivement. Mais, comment refuser cette offre,
après tous les soins, toutes les gentillesses dont elle l’avait comblé ? Et,
d’ailleurs, cette offre était telle qu’elle ne le liait en rien, qu’elle le
laissait libre de choisir, libre de montrer ou non sa reconnaissance pour ce
qu’elle avait fait pour lui.
Chaque matin, à présent,
en quittant son divan, les reins brisés, don Pietro s’exhortait de la
sorte :
– Courage, don Paranza,
pour ta double pêche ! Et il préparait le nécessaire : les deux gaules avec
les lignes, une pour lui, l’autre pour L’Arso, la boîte d’appâts, les
hameçons de rechange : rien ne manquait pour la pêche aux poissons. Mais
pour la pêche au mari, où trouver ce qu’il fallait ? Où trouver l’hameçon
qui ouvrirait la bouche au fiancé et l’obligerait à se déclarer ?
Il s’arrêtait un instant
au milieu de sa chambre, les dents serrées, les yeux écarquillés ; puis,
levant les bras au ciel, il s’écriait :
– Des hameçons
français ?
Le comble, c’est qu’il
devait s’adresser à Cleen en français, alors que même en sicilien il ne s’en
serait pas sorti :
– Monsiurre, ma
nièsse…
Que dire après ? Comment
lui servir tout cru que cette sotte s’était amourachée de lui ?
La Norvège ou le consul
de Palerme le défraieraient très probablement de ses dépenses ; mais qui le
dédommagerait de ce nouveau malheur ?
– C’est à lui de me
dédommager, porco diavolo. Il a mis le feu chez moi. Qu’il s’y brûle,
qu’il y rôtisse !
Cet air de sainte
nitouche, d’innocent tombé du ciel, il allait le lui faire passer ! Et tout
en appâtant ses hameçons sur la jetée, don Paranza se tournait vers
L’Arso, assis sur un rocher voisin, la taille bien droite, ses yeux
clairs fixés sur le bouchon qui flottait sur l’azur profond de l’eau
miroitante.
– Ohé,
Mossiur Cleen ! Ohé !
Le Norvégien ne quittait
pas son bouchon des yeux ; mais le voyait-il, seulement ? Il semblait
pétrifié.
Cleen, à ce cri,
sursautait, tiré de son rêve ; il souriait, retirait doucement sa ligne de
l’eau, croyant que Milio lui reprochait sa négligence, et il rechargeait à
son tour les hameçons depuis longtemps désarmés.
Comment pêcher
sérieusement dans ces conditions ? Don Paranza, lui-même, perdu dans ses
pensées, ruminant la meilleure façon d’entrer en matière, laissait les
poissons dévorer l’appât ; il en oubliait son bouchon, il en oubliait la
mer, et pour le rappeler à lui, il fallait le bruyant ressac d’une vague
plus forte sur les écueils voisins. Furieux, il remontait sa ligne, et
l’envie le prenait d’en fustiger la face de l’ingrat. Mais ce qui le mettait
le plus en colère, c’était d’entendre Cleen répéter en souriant le juron
qu’il avait appris de lui, en redressant sa canne à pêche :
– Porco diavolo !
Don Paranza oubliait, à
ces moments-là, de parler français, et il s’exclamait :
– Mais moi, porco
diavolo, je le dis sérieusement ! Toi, tu plaisantes, imbécile ! Tu t’en
moques bien.
Cela ne pouvait durer.
Il n’arrivait à rien et il se faisait une bile d’encre :
– Qu’ils se débrouillent
ensemble, s’ils veulent. Il le déclara tout net, un soir, à sa nièce, en
rentrant de la pêche.
Il ne s’attendait pas à
l’éclat de rire dont Venerina accueillit l’aveu rageur de son impuissance.
Son visage rayonnait :
– Pauvre oncle !
– Tu ris ?
– Mais oui !
– Tu es arrivée à tes
fins ?
Venerina cacha son
visage dans ses mains, en faisant signe que oui. Don Paranza, très content
au fond, allégé de son fardeau au moment où il s’y attendait le moins, fit
semblant de se mettre en colère :
– Comment ! Et tu ne
m’en disais rien ! Tu me laisses à la torture ! Et lui aussi, il reste muet
comme un poisson !
Venerina baissa les
mains ; son visage réapparut :
– Il n’a rien su te
dire ?… Même aujourd’hui ?
– Muet comme une carpe,
je te dis, comme une morue sèche ! J’ai le foie gonflé de bile, tant je me
suis fait de souci tous ces jours.
– Il a dû avoir honte…,
fit Venerina, cherchant à l’excuser.
– Avoir honte, un
homme ! cria don Pietro. Il a fait rire à mes dépens tous les poissons de la
mer ! Où est-il ? Appelle-le ; qu’il me parle ce soir-même : il ne suffit
pas qu’il t’ait dit à toi ce qu’il devait.
– Alors, ne fais pas les
gros yeux, lui recommanda Venerina en souriant.
Don Paranza s’apaisa et,
secouant sa tête crépue, grommela dans sa barbe :
– Je suis une grosse… Tu
le sais mieux que moi. Dis-moi un peu comment tu as fait, sans savoir le
français…
Venerina rougit, haussa
à peine les épaules, et ses yeux noirs étincelèrent.
– J’ai fait comme j’ai
su, fit-elle avec une malice naïve.
– Et quand cela ?
– Aujourd’hui même,
quand vous êtes rentrés, a midi, après le déjeuner. Il m’a pris la main…
Moi, je…
– Ça va ! Ça va ! grogna
don Paranza, qui n’avait jamais été amoureux de sa vie. Le dîner est prêt ?
Je vais lui parler.
Venerina le supplia des
yeux de ne pas s’emporter et se sauva. Don Pietro pénétra dans la chambre de
Cleen.
Cleen, le front appuyé
aux vitres du balcon, regardait dehors, mais sans rien voir. La petite place
devant la maison était déserte et sombre. Les réverbères à pétrole n’avaient
pas été allumés ; la lune, seule, était chargée, ce soir-là, de l’éclairage
du bourg. En entendant la porte s’ouvrir, Cleen sursauta. Qui sait à quoi il
rêvait !
Don Paranza se campa au
milieu de la chambre, en hochant la tête : il aurait voulu lui faire un
sermon de vieil oncle grognon, mais il sentit la difficulté d’un sermon en
français assorti à l’air bourru qu’il venait de prendre, et, réfrénant, non
sans effort, son impatience, il commença ainsi :
– Mossiur Cleen, ma
nièsse m’a dit…
Cleen sourit timidement,
l’air égaré, et fit plusieurs fois : oui, de la tête.
– Oui ? reprit
don Paranza. Ça va bien.
Il allongea ses deux
index et, les joignant à plusieurs reprises par le bout pour exprimer
l’union de deux époux :
– Vous et ma nièsse…,
mariage…, oui ?
– Si vous voulez !…
répondit Cleen en ouvrant les
mains, comme s’il n’était pas bien sûr de l’acceptation de Milio.
– Oh ! pour moi ! fit
don Pietro en italien.
Il se reprit aussitôt :
– Très heureux,
mossiur Cleen, très heureux. C’est fait. Donnez-moi la main…
Ils se serrèrent la
main. Ainsi fut conclu le mariage. Mais Cleen en restait étourdi. Il
souriait d’un sourire timide, tout embarrassé par l’étrange situation où il
s’était mis sans le vouloir bien nettement. Certes, cette Sicilienne brune
lui plaisait ; il aimait sa vivacité, ses yeux de soleil ; il lui était très
reconnaissant de ses soins affectueux ; il lui devait la vie, oui, mais… la
prendre pour femme, vraiment, si vite !
– Maintenant,
reprit don Paranza dans son français, je vous prie, mossiur Cleen :
cherchez, cherchez d’apprendre notre langue… Je vous prie…
Venerina frappait à la
porte :
– À table !
Ce premier soir, à table,
ils éprouvèrent tous les trois un grand embarras. Cleen semblait tomber des
nues ; Venerina, le visage en feu, honteuse de son audace, n’osait regarder
ni son fiancé ni son oncle. Ses yeux se brouillaient quand ils rencontraient
ceux de Cleen, et s’abaissaient aussitôt. Elle souriait pour répondre au
sourire de son fiancé, aussi embarrassé qu’elle ; mais il lui venait une
envie folle de quitter la table, de s’enfermer dans sa chambre et de se
jeter sur son lit pour pleurer à l’aise. Pleurer tout son soûl, sans savoir
pourquoi.
– Si ces deux-là ne sont
pas fous, c’est que la folie a disparu de cette terre, pensait de son côte
don Paranza, les sourcils froncés, sur des charbons ardents, lui aussi.
Et il avalait avec
effort le maigre souper.
Mais, le repas fini,
Cleen, non sans quelque hésitation, le pria de transmettre à Venerina un
gentil compliment qu’il ne pouvait lui faire lui-même ; puis, ce fut
Venerina qui le chargea de traduire son remerciement et d’ajouter…
– Quoi ? demanda don
Paranza, écarquillant les yeux.
Et comme, après ce
premier échange de phrases, la conversation entre les deux fiancés cherchait
à continuer par son intermédiaire, il donna soudain du poing sur la table :
– Qu’est-ce que c’est
que ce métier-là !… Débrouillez-vous tout seuls !
Il se leva au milieu des
rires des deux jeunes gens, et s’installa, pour fumer sa pipe, sur le divan,
non sans grogner, dans sa barbe laineuse, son éternel : « Porco
diavolo ! »
VI
C’était la dernière nuit
de mai. Le petit vapeur de Di Nica rentrait de son troisième voyage à Tunis.
Encore une heure, ce serait l’aube, et le bateau aborderait au Vieux-Môle. À
bord, tout le monde dormait, sauf le timonier, à la poupe, et le second, de
quart sur la passerelle de commandement.
Cleen avait quitté sa
couchette et, depuis un gros moment, sur la dunette, il contemplait la lune
déclinante entre les cordages, que les secousses rythmées de la machine
faisaient vibrer. Il éprouvait une sensation d’étouffement sur cette
coquille de noix, sur cette mer close, et même…, oui, même la lune, dans
l’éloignement de son exil, lui semblait rapetissée… Comme elle était plus
grande, sur l’océan, quand elle apparaissait entre les cordages de
l’Hammerfest ! Un de ses camarades était peut-être, à cette heure, en
train de la contempler. De tout son cœur, il était près de ses anciens
compagnons. Qui était de garde, en ce moment, sur l’Hammerfest ? Il
fermait les yeux et revoyait, l’un après l’autre, tous ses camarades ; il
les voyait surgir des écoutilles ; il revoyait son cher cargo, comme s’il y
était encore, blanc d’écume, majestueux et bondissant. Il entendait la
cloche du bord ; il respirait l’odeur particulière de sa couchette ; il s’y
étendait pour réfléchir, pour rêver. Il rouvrait les yeux, et ce n’était pas
ce qu’il venait de voir à travers sa mémoire et son imagination qui lui
semblait un songe, c’était cette mer-là, ce ciel, ce petit vapeur, sa vie
présente. Et une tristesse profonde s’abattait sur lui jusqu’à
l’accablement. Ses nouveaux camarades ne l’aimaient pas, ne le comprenaient
pas, ne voulaient pas le comprendre ; ils se moquaient de sa prononciation,
quand il usait des quatre mots d’italien qu’il avait déjà réussi à
apprendre, et, pour ne pas envenimer les choses, il se contraignait à
dominer sa colère, à sourire de ces railleries stupides et vulgaires. Il
fallait espérer qu’avec le temps, cela passerait. Peu à peu, avec l’aide de
Venerina, et grâce à une pratique quotidienne, il finirait par parler
correctement. Il n’y avait plus rien à faire : ce bourg, en Sicile, ce
rafiot et cette mer, pour toute la vie, c’était son lot.
Égaré comme il l’était
encore dans sa nouvelle existence, il ne parvenait à rien imaginer de précis
pour l’avenir. L’arbre peut-il s’étendre dans l’air si ses racines ne sont
pas déjà nombreuses et bien fixées dans la terre ? Mais ce qui était
certain, c’est que le destin l’avait transplanté là pour toujours.
L’Hammerfest,
qui devait revenir d’Amérique au bout de
six mois, n’était pas revenu. Sa sœur, à qui il avait écrit pour lui donner
des détails sur sa maladie et lui annoncer ses fiançailles, lui avait
répondu de Trondhjem une longue lettre, pleine à la fois, d’inquiétude et de
joyeuse stupeur ; elle l’informait que l’Hammerfest avait reçu un
contre-ordre à New-York et avait été frété pour un voyage aux Indes, à ce
que lui avait écrit son mari… Qui sait, donc, s’il reverrait jamais l’Hammerfest ?
Et sa sœur ?
Il se secoua pour se
soustraire à la tristesse de ces réflexions. Le jour s’était levé. Les
étoiles s’effaçaient dans le ciel gris, la lune pâlissait de minute en
minute. Et là-bas, encore allumé, il y avait le feu vert du Vieux-Môle.
Don Paranza et Venerina
attendaient sur le quai l’arrivée du vapeur. Pendant les deux jours que
passait Cleen à Port-Empédocle, don Pietro n’allait pas à la pêche ; il
restait à surveiller les fiancés… Cette mijaurée de donna Rosolina avait
refusé cette mission pour deux motifs : primo, parce qu’elle était,
elle aussi, à marier, et que sa pudeur aurait pu être offusquée du
spectacle ; secundo, parce que le Norvégien lui faisait peur.
– Vous avez peur qu’il
vous mange ? lui criait don Paranza. Il n’aime pas les os,
tranquillisez-vous.
Donna Rosolina ne se
tranquillisait pas. Et elle n’avait rien voulu donner, à l’occasion des
fiançailles, pas même une petite bague, elle qui en possédait des douzaines,
pour témoigner son affection à sa nièce.
– Plus tard ! Plus tard !
disait-elle.
Un jour ou l’autre, par
force, Venerina hériterait de tout ce qu’elle possédait : sa maison, la
propriété au pied du Mont Cioccafa, les bijoux, le mobilier, et aussi les
huit couvertures de laine qu’elle avait tricotées de ses mains, dans l’espoir,
encore tenace, d’y étouffer de chaleur un infortuné mari.
Don Paranza s’indignait
de cette avarice ; mais il ne voulait pas que Venerina manquât de respect à
sa tante.
– C’est la sœur de ta
mère ! Je m’en irai avant elle, c’est dans l’ordre de la nature, et tu n’as
rien à attendre de moi. Elle seule te restera, il ne faut pas te fâcher avec
elle. Tu lui feras faire un brin de cour par ton mari, ça ne nuira pas. D’ailleurs,
dans la mesure où le Bon Dieu peut s’intéresser à un imbécile comme moi, tu
verras qu’il viendra à notre aide.
En fait, les quatre sous
promis par le consulat de Norvège pour l’entretien de Cleen finirent par
arriver, et il fut possible de louer une maisonnette, d’acheter quelques
meubles modestes, le mobilier indispensable au jeune ménage. Les papiers de
Cleen arrivèrent aussi de Trondhjem.
Venerina, ce matin-là,
bouillait d’impatience et de joie ; elle voulait montrer à son fiancé leur
maisonnette complètement aménagée. Mais quand le vapeur fut amarré au môle
et que Cleen put débarquer, sa joie se changea en une brusque colère, en
entendant le salut que les autres matelots adressaient, en miaulant ou
presque, à son fiancé :
– Bon tchon, bon
tchon
[Buon giorno.
Imitation bouffonne de la
prononciation du Norvégien.].
– Imbéciles !
marmonnait-elle entre ses dents. Et elle les foudroyait du regard.
Cleen souriait ; ce
sourire accrut l’irritation de Venerina.
– Tu n’es donc pas
capable de casser la figure à un de ces idiots ? Ils se moquent de toi et tu
souris ?
– Allons ! Allons ! fit
don Paranza, tu ne vois pas qu’ils plaisantent, entre camarades ?
– Je ne veux pas,
répondit Venerina. Qu’ils plaisantent entre eux, mais pas avec un étranger
qui ne peut leur répondre sur le même ton.
Elle avait l’impression
qu’on se moquait d’elle. Cleen la contemplait ; les regards furieux de
Venerina lui semblaient une marque de son amour pour lui ; cette colère lui
faisait plaisir. Mais, chaque fois qu’il voulait lui exprimer ce qu’il
sentait, ou lui confier quelque chose, il avait la sensation de se heurter à
un mur ; il se taisait, alors, et souriait, sans comprendre que cette bonté
souriante, dans certains cas, ne pouvait plaire à Venerina.
Était-ce sa faute si ces
gens étaient grossiers ? S’il ne pouvait sortir dans les rues sans avoir une
troupe de polissons à ses trousses ? S’il les menaçait, c’était bien pis :
les gamins se débandaient en criant les pires injures.
Venerina entrait en
fureur :
– Estropies-en un ! Ils
ont besoin d’une bonne leçon ! Tu ne vas pas devenir le souffre-douleur du
pays, n’est-ce pas ?
– Bon conseil ! faisait
don Pietro. Tu ferais mieux de lui recommander la prudence !
– Avec cette canaille ?
Des coups de bâton…
– Ils ne continueront
pas, sois tranquille, dès que L’Arso aura appris…
– Lars ! criait
Venerina, furieuse, à présent, d’entendre son oncle appeler ainsi son
fiancé, comme tout le village.
– L’Arso, Lars,
c’est la même chose, soupirait don Pietro, en haussant les épaules.
– Change de nom !
reprenait Venerina, exaspérée, en se tournant vers Cleen. Ah ! c’est un
plaisir de s’entendre appeler la femme de L’Arso !
– Est-ce
que tu n’es pas déjà la nièce de don Paranza ? Quel mal y a-t-il ? Son
sobriquet est L’Arso ; le mien, Paranza. Il n’y a qu’à en
rire !
Venerina ne plaisantait
plus, à présent, en enseignant sa langue à son fiancé : elle prenait des
colères noires.
– Naturellement. Si tu
estropies les mots comme ça, il est forcé qu’on se moque de toi. Mais,
Sainte Vierge, est-ce donc si difficile ?
Le pauvre Cleen – que
pouvait-il de plus ? – souriait avec douceur et essayait de mieux prononcer.
Mais, au bout de deux jours, il fallait embarquer et Cleen ne parvenait pas
à profiter des leçons autant que Venerina l’eût souhaité.
– Tu es bouché à
l’émeri ! mon pauvre ami.
Les querelles des
fiancés semblaient puériles à don Pietro, condamné à leur servir de chaperon
et que ce rôle ennuyait. Sa présence ajoutait à l’embarras de Cleen, qui
n’arrivait pas à comprendre pourquoi l’oncle restait là. N’était-il pas le
fiancé de Venerina ? N’aurait-il pas pu sortir avec elle pour faire un tour
de promenade sur le plateau, en pleine campagne ? Il l’avait proposé, un
jour, mais Venerina elle-même s’était récriée :
– Es-tu fou ?
– Pourquoi ?
– Chez nous, on ne
laisse jamais seuls deux fiancés, pas une minute.
– Un teneur de chandelle
est obligatoire, ajoutait don Paranza.
Cleen était humilié par
ce protocole, qui le troublait, et lui ôtait tous ses moyens. Une sourde
irritation le gagnait, un tourment secret à se voir traité et considéré dans
ce pays comme un imbécile, et il redoutait de finir par en devenir un.
VII
Mais quelqu’un savait
fort bien qu’il n’était pas un imbécile. C’était son patron, Di Nica, dont
il réglait au mieux les commissions et les affaires avec ces voleurs
d’agents maritimes de Tunis et de Malte. S’il n’en disait rien, ce n’était
ni pour nier les mérites de Cleen, ni pour lui refuser un juste éloge,
c’était « à cause des conséquences » que cet éloge aurait pu provoquer.
Pourtant. Di Nica crut
lui témoigner généreusement l’estime où il tenait ses bons et loyaux
services en lui accordant dix jours de congé, à l’occasion de son mariage.
– Tu trouves que c’est
peu, disait-il à don Pietro, qui ne paraissait pas satisfait. C’est assez,
c’est plus qu’il n’en faut. Tu vas voir, en dix jours, le bel enfant qu’ils
vont confectionner. Tout au plus pourrais-je lui permettre, quand il
rembarquera, d’emmener sa femme à Tunis et à Malte, en voyage de noces.
C’est un garçon sérieux, j’ai confiance en lui. Mais je ne peux pas faire
plus.
Il bondit quand don
Pietro lui proposa d’être témoin au mariage :
– Je n’ai rien contre ce
brave garçon, au contraire. Mais si j’acceptais une fois, je ne ferais plus
que ça toute ma vie. Non, non, mon cher Pietro. J’enverrai à la mariée un
petit cadeau, en hommage à notre vieille amitié ; mais, surtout, ne le dis à
personne…
De son côté, donna
Rosolina, à force de presser sur le bon cœur que Dieu lui avait donné, en
fit sortir un cadeau pour Venerina : une paire de boucles d’oreilles à
pendentifs. Elle avait la gentillesse, par-dessus le marché, d’offrir aux
jeunes mariés, pour leurs dix jours de lune de miel, sa maison de campagne
au pied du mont Cioccafa.
– Mais prenez garde de
ne pas abîmer le mobilier…
Il y avait là quatre
chaises boiteuses et si mangées des vers que, pour un peu, elles auraient
marché seules. L’odeur de moisi qui régnait dans la cahute décrépite, perdue
dans les arbres, était insupportable.
Le premier soin de
Venerina, en arrivant en voiture avec son mari, son oncle et sa tante, fut
d’ouvrir toutes grandes les fenêtres.
– Les tentures ! Les
rideaux ! criait désespérément donna Rosolina, courant après sa nièce.
– Ils vont prendre un
peu l’air ! Ça leur fera du bien !
– Oui, mais avec toute
cette lumière, ils vont perdre leur couleur.
– Ce n’est pas du
brocart !
L’heure qu’elle passa
dans sa maison de campagne avec les nouveaux mariés fut pour donna Rosolina
un véritable supplice. Elle souffrait de voir tripoter le moindre objet,
comme si on lui avait arraché ses accroche-cœur trempés dans l’huile. Quand,
avec leurs gros souliers ferrés, le gardien et sa famille entrèrent pour
saluer les jeunes époux, elle pensa défaillir.
Le gardien surveillait
la propriété ; il habitait avec sa famille dans la cour caillouteuse de la
villa, près de la citerne, une pièce sombre, à la fois maison et étable.
Perplexe, ne sachant s’il faisait bien ou mal, il apportait, en cadeau de
noces, un panier de fruits séchés.
Lars Cleen contemplait
avec stupeur ces êtres humains, vêtus de haillons, brûlés par le soleil, qui
lui faisaient l’effet d’appartenir à un autre monde.
La femme du gardien
annonçait en souriant qu’un de ses cinq enfants, le second, avait les
fièvres depuis deux mois et restait étendu sur la paille, comme un mort.
– On ne le reconnaît
plus !
Elle souriait, non pas
qu’elle n’eût un gros chagrin, mais pour ne pas montrer sa peine, alors que
les maîtres étaient en fête.
– Je viendrai le voir,
promit Venerina.
– Mais non ! Que dit
Votre Excellence ? Ne vous occupez pas de nous, pauvres que nous sommes !
Votre Excellence est là pour se divertir… Quel beau mari ! Je n’ose pas le
regarder.
– Et moi ? demanda don
Paranza. Je ne suis pas beau ? Et je viens aussi de me marier… avec donna
Rosolina. Nous faisons deux beaux couples !
– Voulez-vous bien vous
taire ! glapit Rosolina, scandalisée. Je n’aime pas qu’on plaisante avec ces
choses-là.
Venerina riait comme une
folle.
– Mais je suis
sérieux !… Je suis sérieux ! protestait don Pietro.
Et, pour faire rire sa
nièce, il insista tellement sur sa mauvaise plaisanterie que la vieille
fille ne voulut pas rentrer seule avec lui. Elle ordonna au gardien de
monter sur le siège, à côté du cocher.
– Les mauvaises
langues ! Sait-on jamais, avec un vieux fou comme vous !
– Ah ! chère donna
Rosolina ! que voulez-vous que je fasse, à présent ? gémit don Pietro, une
fois dans la voiture, en branlant la tête et en se mouchant avec un grand
soupir, comme s’il se dégonflait d’un coup de toute la gaieté prodiguée
devant sa nièce. Je voudrais seulement avoir rendu heureuse cette pauvre
enfant !
Il avait l’impression
d’avoir atteint le but de sa longue existence cahotée. Que lui restait-il
d’autre à faire, désormais, que de se mettre à la disposition de la mort, la
conscience tranquille, mais angoissée ? Quatre jours encore à s’ennuyer ; et
puis, la fosse commune…
La voiture longeait
justement le cimetière et les feux du couchant éclairaient le plateau.
– Trois pelletées de
terre… Et qu’aurai-je fait, en ce bas monde ?
Donna Rosolina, près de
lui, les lèvres serrées, les yeux fixes, s’efforçait d’imaginer ce que
faisaient les époux dans sa maison et réfrénait ses regrets, pleine de
colère contre le petit vieux assis à côté d’elle. Elle se tourna de son côté ;
il avait fermé les yeux, elle crut qu’il dormait :
– Réveillez-vous… Nous
arrivons.
Don Pietro rouvrit ses
yeux rougis en grommelant :
– Je le sais bien, qu’on
arrive… Je pense à mes congres de ce soir. Qui me les fera cuire ?
VIII
Après qu’elle eut dominé
le premier embarras de sa brusque intimité avec un homme qui lui faisait
encore l’effet d’être tombé du ciel, Venerina se mit à protéger et à
conduire par la main, comme un enfant, son mari enchanté des spectacles que
lui offrait la campagne, cette nature violente et pour lui si étrange.
Il s’arrêtait pour
contempler longuement les troncs difformes des oliviers, tout en bosses, en
éperons, en jointures tordues et noueuses, et il n’en finissait plus de
répéter : « Le soleil ! Le soleil ! » comme si ces troncs portaient
l’empreinte vivante de cette brûlante rage solaire dont il se sentait
étourdi, presque soûlé.
Le soleil, il le
retrouvait partout, et en particulier dans les yeux et sur les lèvres
charnues de sa femme. Ses émerveillements mettaient Venerina en joie, et
elle l’entraînait pour lui montrer d’autres choses plus dignes d’être vues :
la grotte du Ciocaffa, par exemple. Mais il s’arrêtait, quand elle s’y
attendait le moins, devant les choses les plus ordinaires :
– Qu’est-ce que tu
regardes ? Les figuiers de Barbarie ?
Il était pareil à un
enfant, et elle lui éclatait de rire au nez, à le voir émerveillé par des
riens. Elle le secouait aussi, lui soufflait sur les yeux pour le tirer de
sa stupeur :
– Éveille-toi !
Éveille-toi !
Il souriait,
l’embrassait et se laissait guider par elle comme un aveugle.
Il ne pouvait s’empêcher
de lui parler sans cesse de la famille du gardien, qu’ils étaient allés
voir, comme ils l’avaient promis. Il ne se résignait pas à l’idée que ces
gens habitaient entassés dans cette pièce, dans cette tanière fumeuse et
puante. Venerina lui répétait vainement :
– Si tu leur enlevais
l’âne, le cochon et les poules, ils ne pourraient plus y dormir en paix. Il
faut qu’ils habitent tous ensemble ; ils ne font qu’une famille.
– C’est horrible ! C’est
horrible ! criait-il en levant les bras au ciel.
Et ce pauvre enfant par
terre, sur son grabat, couleur d’argile, et réduit à l’état de squelette par
les fièvres ? Cet enfant, eh bien ! on le soignait avec les infusions
traditionnelles, qui le guériraient, comme elles guérissaient tout le monde.
– N’y pense pas, lui
disait Venerina, affligée, elle aussi, mais beaucoup moins, car elle savait
ce qu’est la vie du pauvre monde.
Elle s’imaginait que son
mari le savait aussi bien qu’elle et, le voyant bouleversé, elle se disait
qu’il était d’une bonté anormale, presque maladive, et cela lui déplaisait.
Ces dix jours de
campagne passèrent vite. De retour au village, Venerina accompagna son mari
jusqu’au bateau, mais ne voulut pas s’embarquer avec lui pour le voyage de
noces offert par Di Nica.
Don Pietro l’y
engageait :
– Tu verras Tunis, que
nos chers frères latins, les Français, nous ont si gracieusement volée… Tu
verras Malte, où ton imbécile d’oncle s’est ruiné… Ah ! si je pouvais vous
accompagner ! Tu verrais comme je me giflerais de bon cœur, s’il m’arrivait
de me rencontrer dans les rues de La Vallette tel que j’étais alors, jeune,
stupide et patriote.
Mais Venerina n’y
consentit pas : elle craignait la mer ; et puis, elle aurait eu honte au
milieu de tous ces hommes. Don Pietro insistait :
– Tu seras avec ton
mari… Les femmes d’ici sont toutes les mêmes. Elles aimeraient mieux mourir
que faire plaisir à leur homme.
Et se tournant vers
Cleen :
– Et toi, qu’en dis-tu ?
Lui n’en disait rien. Il
regardait Venerina avec le désir de l’avoir près de lui ; mais il ne voulait
pas qu’elle fît un sacrifice, ni qu’elle risquât de souffrir en voyage.
– J’ai compris, conclut
don Paranza. Tu es un grand babbalacchio
[Imbécile
qui se laisse mener par le bout du nez.].
Lars ne comprit pas l’expression
sicilienne qu’employait l’oncle, mais il sourit en voyant s’esclaffer
Venerina. Et il partit seul.
À peine le bateau eut-il
pris le large, après les derniers saluts du mouchoir à sa femme qui, sur le
quai du Vieux-Môle, agitait le sien, il éprouva instinctivement un grand
soulagement, mais qui le rendit plus triste, à y mieux réfléchir. Il se
rendit compte, seul à nouveau devant la mer, qu’il avait souffert pendant
ces dix jours d’une terrible contrainte, en dépit du plaisir qu’il éprouvait
auprès de sa femme. Il retrouvait la possibilité de penser librement, de s’abandonner
à lui-même, sans plus avoir à torturer son cerveau pour deviner et
comprendre les sentiments de cette créature si différente de lui et qui,
pourtant, lui appartenait si intimement.
Il trouva quelque
réconfort à se dire qu’avec le temps, il s’adapterait à sa nouvelle
existence, qu’il arriverait à penser, à sentir comme Venerina, et aussi que
sa femme réussirait, à force d’affection et d’intimité, à pénétrer jusqu’à
lui, à ne plus le laisser seul dans son angoissant exil du cœur et du
cerveau.
Venerina, de son côté,
pensait à son mari. Elle désirait avec ardeur son retour, mais elle ne
parvenait pas à imaginer autre chose qu’une brève escale : deux jours à la
maison et le reste de la semaine, en mer ; deux jours avec son mari et le
reste de la semaine, seule, à attendre chaque soir que l’oncle revînt de la
pêche ; alors, souper et puis se coucher, seule… Et cela ne la contentait
pas. Elle aussi trouvait que c’était trop peu. Et elle passait des heures et
des heures dans l’attente, une attente secrète, qui lui faisait un peu peur.
– Quand ?
IX
C’est du joli ! s’écria
don Paranza, dès les premières nausées, dès les premiers vertiges. Cette
canaille d’Agostino avait deviné juste ! Tu as eu peur que ton oncle mourût
trop vite et sans entendre les miaulements de ton chaton !
– Mon oncle, protestait
Venerina, offensée et souriante à la fois.
Elle était heureuse :
elle avait de quoi occuper, maintenant, ses longues veillées solitaires :
petits bonnets, bavoirs, chemises, langes… Ses veillées et ses journées
aussi. Elle n’avait plus le loisir de penser à elle, elle ne songeait qu’au
petit ange qui allait « descendre du ciel, tante Rosolina, du ciel ! »
criait-elle à la vieille fille pudibonde, qu’elle décoiffait en
l’embrassant.
– Vous serez marraine et
l’oncle Pietro parrain.
Donna Rosolina battait
des paupières, ravalait sa salive sous les embrassades de cette folle, qui
ne respectait ni son rouge ni ses accroche-cœur.
– Doucement, doucement…
J’accepte. Mais à condition que vous le baptisiez d’un nom chrétien. Je ne
sais même pas le nom de ton mari.
– Appelez-le L’Arso,
comme tout le monde, répondait Venerina en riant. Qu’est-ce que ça peut
bien me faire, maintenant !
Tout lui était égal, à
présent ; elle ne faisait même plus un brin de toilette quand son mari
devait débarquer.
– Repeigne-toi un tout
petit peu, lui conseillait donna Rosolina. Tu n’es pas à ton avantage, tu
sais…
Venerina haussait les
épaules :
– S’il me veut comme ça,
très bien… S’il ne veut pas de moi et me laisse la paix, encore mieux…
La joie de son attente
était si exclusive que Cleen ne se sentait pas autorisé à en prendre sa
part. Il était laissé de côté et il ne songeait à se réjouir que du bonheur
de sa femme, comme si l’enfant qui allait naître n’était pas aussi le sien.
Il est vrai qu’il allait naître dans un pays où Cleen était étranger, et
d’une mère qui ne se souciait pas de savoir quelles pensées, quels
sentiments l’agitaient.
Venerina avait sa vie
toute tracée ; il n’y avait plus de place pour l’imprévu : elle avait une
maisonnette, un mari ; elle allait avoir un enfant et elle ne se disait pas
que son mari, l’étranger, était au début d’une existence nouvelle et qu’il
attendait qu’elle lui tendît la main pour le guider. Insoucieuse ou
incompréhensive, elle le laissait sur le seuil, exclu de tout, perdu dans sa
solitude.
Il repartait, et, sur
mer, sa solitude et son angoisse augmentaient encore. Ses camarades, le
voyant toujours triste, ne se moquaient plus de lui, mais ne prenaient pas
garde à sa présence.
Nul ne songeait à lui
demander :
– Qu’est-ce que tu as ?
Il était l’étranger…
Il devait donc avoir des raisons incompréhensibles d’être tel qu’il
était.
Il s’en serait aisément
consolé, si du moins, chez lui, il ne s’était pas senti aussi étranger que
sur le bateau. Chez Lui ? Dans ce bourg de Sicile ?
Non ! Non ! Son cœur
volait au loin, vers son pays natal, vers la vieille maison où sa mère était
morte, où demeurait sa sœur, qui, peut-être, à cette minute précise, pensait
à lui et le croyait heureux…
X
Un espoir tenace vivait
en lui. C’était la dernière digue contre la mélancolie qui l’envahissait et
l’étouffait : c’était l’espoir de se retrouver en son enfant et de se sentir
avec lui, à travers lui, moins seul sur la terre d’exil.
Mais cette espérance s’envola
dès qu’il vit son fils, venu au monde deux jours plus tôt en son absence. C’était
tout le portrait de sa mère.
– Il est tout noir,
pauvre petit. Sang de Sicile ! dit Venerina de son lit, tandis qu’il le
contemplait dans son berceau, profondément déçu. Ferme les rideaux, tu vas
l’éveiller… Il ne m’a pas laissé fermer l’œil de la nuit, pauvre mignon ! il
a des coliques. Il dort, laisse-m’en profiter…
Cleen, ému, baisa sa
femme au front, referma les volets et sortit de la chambre sur la pointe des
pieds. Dès qu’il fut seul, il cacha son visage dans ses mains et se mit à
pleurer.
Qu’avait-il espéré ? Un
signe, un seul, chez ce petit être, la couleur des yeux, celle des cheveux,
qui le proclamât sien, étranger comme lui et qui rappelât son pays.
Qu’avait-il espéré ? Même alors, n’aurait-il pas grandi ici, avec les autres
enfants du village, sous ce soleil brûlant, soumis à des habitudes de vie
étrangères à son père, élevé presque exclusivement par sa mère, par
conséquent avec les mêmes idées, les mêmes sentiments qu’elle. Qu’avait-il
espéré ? Il serait un étranger pour son fils comme pour tous les autres…
Dans les deux jours
qu’il passait chez lui chaque semaine, il cherchait à dissimuler son état
d’âme, et cela ne lui était pas difficile : personne ne faisait attention à
lui. Don Pietro s’en allait, comme d’habitude, à la pêche, et Venerina ne
s’occupait que du poupon, qu’elle ne le laissait même pas toucher :
– Tu le fais pleurer… Tu
ne sais pas le tenir… Allons, sors un peu, va faire un tour. Pourquoi me
regardes-tu comme ça ?… Va faire une visite à tante Rosolina. Il y a trois
jours que je ne l’ai vue… Don Pietro a peut-être raison. Elle veut sans
doute que tu lui fasses la cour.
Pour faire plaisir à sa
femme, Cleen alla une fois rendre visite à donna Rosolina ; mais il fut reçu
de telle façon qu’il jura de n’y jamais retourner seul ou en compagnie.
– Non, monsieur, je ne
vous laisserai pas franchir mon seuil, lui déclara donna Rosolina, les yeux
pudiquement baissés. Je regrette, mais je ne puis vous le cacher. Vous êtes
mon neveu, c’est entendu, mais on vous sait étranger, avec des mœurs
curieuses ; et qui sait ce qu’on pourrait croire ! Je ne puis vous recevoir
seul. Je passerai tout à l’heure chez vous, si vous ne voulez pas venir ici
avec Venerina.
Il se trouva ainsi mis à
la porte et n’eut pas le cœur d’en rire, comme fit Venerina, quand il lui
raconta la chose. Puisqu’elle connaissait si bien la folie de cette vieille,
pourquoi lui avoir fait faire cette figure d’imbécile ? Est-ce qu’elle aussi
voulait se moquer de lui ?
– Tu n’as pas encore
trouvé d’ami ? lui demandait Venerina.
– Non…
– C’est difficile, je le
sais : les Siciliens sont un peu ours. Mais tu es, toi, comme une mouche
sans tête. Éveille-toi un peu ! Va retrouver l’oncle, il est sur la jetée.
Entre hommes, vous avez de quoi causer. Moi, je n’ai pas le temps de te
faire la conversation : j’ai trop de travail !
Il la regardait avec
l’envie de lui demander :
– Tu ne m’aimes plus ?
Venerina, voyant qu’il
ne bougeait pas, levait les yeux de sa couture et, devant son air égaré,
éclatait de rire :
– Que veux-tu de moi ?
Un homme qui reste à la maison comme un enfant, ça ne s’est jamais vu !
Apprends un peu à vivre comme les hommes d’ici, dehors plus que dedans. Je
n’aime pas te voir ainsi. Tu me fais de la peine.
Quand il était sorti,
elle ne le voyait plus. Mais à l’air triste qu’il prenait en s’apprêtant à
sortir, chassé de chez lui, tout pareil à un chien sans maître, elle aurait
pu deviner de quel cœur il allait se traîner par les rues de ce village où
le sort l’avait jeté et qu’il détestait déjà.
Ne sachant où aller, il
se rendait à l’agence de son patron. Il trouvait régulièrement le vieux Di
Nica derrière ses commis, le cou dressé, les lunettes sur la pointe du nez,
surveillant ce qu’ils inscrivaient sur les registres. Il ne se défiait pas
d’eux, – oh ! pas le moins du monde ! – mais c’est si vite fait, par
distraction, d’écrire un chiffre pour un autre, de faire une erreur
d’addition !… Et puis, il surveillait leur calligraphie… La calligraphie
était son faible ; il voulait que ses livres de comptes fussent propres et
nets. La petite pièce où il se tenait était humide et sombre, au
rez-de-chaussée ; certains jours, dès quatre heures, on n’y voyait plus : il
fallait allumer les lampes.
– C’est une honte,
patron Di Nica. Quand on a autant de sous que vous en avez !
– J’ai des sous, moi ?
demandait le vieux. J’ai ceux que vous voudrez bien me donner ! Et puis, que
voulez-vous ! j’ai débuté ici, c’est ici que je veux finir !
En voyant entrer Cleen,
il se tourmentait : celui-là, à présent, que veut-il ?
Il allait vers lui, la
tête rejetée en arrière pour pouvoir regarder à travers ses besicles posées
au bout de son nez et disait :
– Que voulez-vous, mon
garçon ? Rien ? Eh bien ! prenez une chaise et asseyez-vous là, devant la
porte.
Il redoutait les
distractions de ses commis ; et puis, il ne voulait pas que Cleen fût au
courant des affaires de l’agence avant le voyage.
Cleen restait assis un
instant sur le seuil. Personne ne voulait donc de lui ? Et pourtant, il ne
portait plus sa toque de fourrure ; il était habillé comme tout le monde ;
pourquoi les passants se retournaient-ils pour le dévisager comme un objet
rare exposé devant l’agence ? Soudain, il voyait cabrioler devant lui un
gamin qui lui réclamait aussitôt après un petit sou, et tous de rire.
– Qu’est-ce que c’est ?
criait le vieux Di Nica, en s’avançant sur le seuil. Le guignol ? Les
marionnettes ?
Les gamins se sauvaient
avec des cris et des sifflets.
– Mon garçon, disait
alors Di Nica à Cleen, les gens d’ici sont des sauvages. Allez-vous-en !
Faites-moi ce plaisir.
Et Cleen s’en allait. Ce
vieil avare, avec sa défiance continuelle, lui donnait la nausée. Il
descendait à la plage, couverte de tas de soufre, et il assistait, avec une
amertume et un dégoût profonds, au labeur bestial de tous ces gens, sous le
grand soleil. Pourquoi, avec les trésors que produisait ce commerce, ne
pensait-on pas à faire travailler de façon plus humaine ces malheureux,
moins bien traités que des bêtes de somme ? Des chariots, des wagonnets et
un aménagement des quais, n’aurait-on pu embarquer plus rapidement tout ce
soufre ?
– Pas un mot là-dessus,
lui recommandait don Paranza, le soir, après souper, si tu ne veux pas finir
sur la croix, comme Jésus-Christ ! Tous les richards du pays ont intérêt à
ce que les quais ne soient pas aménagés, parce qu’ils sont propriétaires des
spigonare qui portent le soufre de la plage aux cargos… Prends garde,
c’est la croix qui t’attend !
Et sur la plage nue,
entre les dépôts de soufre, couraient les égouts découverts qui empestaient
le pays, et chacun se lamentait, et personne ne faisait rien pour fournir le
village de l’eau nécessaire. À quoi servait tout cet argent pourchassé avec
tant d’acharnement ? Qui en profitait ? Tous ces richards étaient plus
pauvres que les pauvres ! Pas un théâtre, pas un endroit où se divertir
honnêtement après ce terrible labeur. Dès le soir venu, le village
paraissait mort, veillé par quatre réverbères à pétrole. Et on eût dit que
les hommes, au milieu des difficultés continuelles et des ruses de cette
lutte pour le gain, n’avaient même pas le temps de penser à l’amour. Quant
aux femmes, elles se montraient indolentes, négligées, dépourvues de toute
coquetterie.
Le mari était fait pour
travailler, la femme pour s’occuper de la maison et des enfants.
– C’est donc ça, pensait
Cleen ? C’est donc ça toute la vie ?
Et un sanglot lui
montait à la gorge.
XI
L’Hammerfest !
L’Hammerfest qui arrive ! Don
Paranza, tout haletant d’avoir couru, annonçait la grande nouvelle à
Venerina :
– J’ai l’avis, tiens,
regarde : il arrive aujourd’hui ! Et L’Arso qui est en mer… Porco
diavolo ! Qui sait s’il rentrera à temps pour revoir son beau-frère et
ses amis !
Il se précipita chez Di
Nica, sa feuille à la main :
– Agostino,
l’Hammerfest !
Di Nica le regarda,
comme s’il avait été frappé de folie subite :
– Qui est-ce ? Connais
pas !
– Le bateau de mon
neveu.
– Et que veux-tu que ça
me fasse ?
Il se mit à rire, les
yeux clos, d’un rire du nez dont il avait la spécialité, en écoutant les
sottises que lâchait don Pietro, navré du contretemps :
– Si on pouvait…
– Mais oui, raillait Di
Nica, tout de suite. Je vais télégraphier à Tunis et je le fais revenir au
grand galop. N’en doute pas.
– Tu as toujours été le
plus généreux des hommes ! lui cracha don Paranza à la face.
Et il le planta là,
plein de dégoût.
Il rentra chez lui
s’habiller pour la visite à bord. Sur l’Hammerfest, qui achevait à
peine de s’amarrer dans le port, les camarades de Cleen lui firent mille
fêtes. Lui qui, pour les affaires de son vice-consulat, s’en tirait,
d’habitude, avec quatre phrases, toujours les mêmes, il dut, cette fois, se
torturer terriblement les méninges pour trouver, dans son imaginaire
connaissance de la langue française, de quoi répondre à toutes les questions
qui lui grêlaient dessus et il mit dans un état pitoyable sa pauvre chemise
empesée, tant il sua pour faire comprendre à ces diables de matelots qu’il
n’était pas exactement le beau-père de L’Arso et que Venerina n’était
pas sa fille, bien qu’il l’eût élevée comme une fille depuis sa petite
enfance.
Ils ne comprenaient pas,
ou faisaient semblant de ne pas comprendre :
– Beau-père !
Beau-père !
– Comme vous voudrez !
s’écriait don Paranza. Me voilà devenu beau-père !
Cela n’aurait rien été,
si, en qualité de « beau-père », on n’avait voulu le faire trop boire,
malgré ses vives protestations :
– Je ne bois pas de vin.
Ce n’était pas du vin.
Qui sait quelle boisson diabolique on lui avait fait avaler ! Il avait un
enfer dans l’estomac… Et quel travail effrayant pour faire comprendre à tout
l’équipage, qui voulait absolument connaître la mariée, qu’il était
impossible de les emmener tous !
– Seulement le
beau-frère ! Où est-il ? Vous, seulement !… Venez, venez…
Et il le conduisit chez
Cleen. Le beau-frère ignorait encore la naissance du petit ; mais il
apportait quelques menus cadeaux à Venerina de la part de sa femme. Il était
désolé de ne pouvoir embrasser Lars. L’Hammerfest repartait trois
jours plus tard pour Marseille.
Venerina ne put échanger
un seul mot avec le jeune colosse dont la présence lui rappelait le jour où
Lars, moribond, avait été porté sur sa civière dans la maison de son oncle.
Elle se revoyait lui donnant de quoi écrire, recevant de lui la petite
bourse. C’était en le regardant pleurer qu’elle s’était attendrie sur le
sort du malade. Et maintenant, Lars était son mari, et ce géant blond et
souriant, penché sur le berceau du petit, était son parent, son beau-frère.
Elle voulut que son oncle lui répétât en sicilien ce qu’il disait de
l’enfant.
– Il dit qu’il te
ressemble, répondit don Paranza. Mais ce n’est pas vrai. C’est à moi qu’il
ressemble !
Ce fut l’alcool qu’on
lui avait fait ingurgiter à bord et qui lui restait sur l’estomac qui le
poussa à dévoiler ainsi son orgueil et sa tendresse de grand-oncle gâteau.
D’habitude, il dissimulait son sentiment et affectait d’appeler l’enfant :
« Le chat qui miaule. » Venerina se mit à rire.
– Et maintenant, mon
oncle, que dit-il ? demanda-t-elle en entendant parler l’étranger, son
beau-frère.
– Un peu de patience,
grogna don Paranza. Je ne peux pas vous écouter tous les deux à la fois…
Ah ! oui… L’Arso, évidemment… Dommage, il dit… Il ne sera pas
possible de le voir, si votre capitaine, eh oui ! a des engagements. Le
bateau ne peut pas attendre…
Mais le déchirement
suprême ne fut pas épargné à Cleen. Par suite d’un retard dans l’arrivée des
feuilles de connaissement, l’Hammerfest dut renvoyer son départ d’un
jour. Il s’apprêtait à quitter Port-Empédocle quand le vapeur de Di Nica se
rangea le long du môle.
Lars Cleen se jeta dans
un canot et vola jusqu’à son cher cargo, le cœur en tumulte. Il ne
raisonnait plus ! Ah ! partir, fuir avec les copains, s’exprimer de nouveau
dans sa langue, retrouver sur ce bateau la patrie, en finir avec l’exil,
avec cette agonie ! Il se jeta dans les bras de son beau-frère et le serra à
l’étouffer, dans un déluge de larmes.
Mais quand ses camarades,
groupés autour de lui, lui demandèrent, consternés, la raison de ses pleurs,
il se ressaisit, mentit, répondit qu’il pleurait uniquement de joie en les
revoyant.
Seul, son beau-frère ne
l’interrogea pas : il lut dans ses yeux le désespoir, le projet qui l’avait
poussé à bord, et il lui fit comprendre d’un regard qu’il l’avait deviné. Il
n’y avait plus une minute à perdre : déjà, la cloche du départ avait sonné.
Un moment après, debout
sur son canot, Lars Cleen vit l’Hammerfest sortir du port. Il agitait
son mouchoir trempé de larmes, et ses yeux n’arrêtaient pas de pleurer. Il
ordonna au patron du canot de ramer jusqu’à la sortie du port : il voulait
voir sans témoin son bateau s’éloigner peu à peu sur la mer sans limites, et
avec lui son pays, son âme, sa vie… Le voilà qui s’éloigne… Encore… Encore…
Il a disparu.
– On rentre ? interrogea
de la tête le marinier.
De la tête, il fit signe
que oui. Il était seul pour toujours. Abandonné de tous. Loin de tous.
Étranger.
Une invitation à dîner (Un invito a tavola)
- 1902

Probablement déjà écrite en 1900.
Première publication dans le recueil Quand’ero matto… (Quand j’étais
fou), Turin, Streglio, 1902 ; rassemblée dans Novelle per un anno, Il
Vecchio Dio (Nouvelles pour une année, Le Dieu ancien), Florence,
Bemporad, 1926, vol. X. |
– Est-ce qu’il y aura
suffisamment ?
Les trois sœurs Santa,
Lisa et Angelica Borgianni échangeaient des regards de perplexité en s’interrogeant
de la sorte. Elles travaillaient depuis deux jours à préparer ce dîner, un
festin de « grands seigneurs ».
Santa, la cadette, était
plus grande qu’Angelica ; Angelica plus grande que Lisa, l’aînée. Toutes
trois, du reste, poitrinantes et fessues, ne le cédaient pas à leurs frères
pour la stature colossale et la force herculéenne.
– La famille Borgianni,
huit piliers de cathédrale ! disait Mauro, le plus jeune frère et le
dernier-né de la famille.
Trois sœurs et cinq
frères : Rosario, Nicola, Titta, Luca et Mauro par rang d’âge.
Rosario et Nicola s’occupaient
des terres ; Titta de la solfare près du bourg d’Aragona ; Luca était
entrepreneur de travaux publics et avait presque tous ceux de l’arrondissement ;
Mauro avait la passion de la chasse, il était chasseur.
Rosario Borgianni était
célèbre pour ses accès de fureur. Une vraie bête fauve. On racontait sur lui
les plus terribles histoires ; des aventures qu’il avait eues au temps du
brigandage, naturellement accrues et embellies par l’imagination populaire.
On prétendait qu’il avait tenu tête un jour à une douzaine de brigands,
particulièrement sanguinaires, et qu’il les avait tous tués. On exagérait !
Il n’en avait tué que quatre : deux sur ses propriétés, deux autres sur la
route de Comitini à Aragona.
On en racontait de
belles également sur Mauro. Un jour par exemple, à la chasse, il était tombé
du haut du Mont des Forche ; il avait rebondi trois fois et chacune des
trois fois, brandissant son fusil de la main droite, il avait crié :
– Heureusement que je
suis bon valseur !
On l’avait relevé
pourtant avec une fracture à la jambe droite et une légère commotion
cérébrale, lui qui déjà n’avait pas le cerveau bien en place.
Une autre fois, à la
chasse, il aperçoit trois ou quatre étourneaux posés sur la croupe de bœufs
en train de paître sur une pente. Il se baisse, approche tout doucement et à
peine à bonne portée, boum, un coup de fusil. Le bouvier bondit
furieux.
– Halte, lui crie Mauro
en le mettant en joue. Un pas de plus et je te déquille.
– Mais voyons, monsieur
Mauro, mon bétail…
– Tu ne sais donc pas,
imbécile, que là où je vois du gibier, je tire.
– Même sur la croupe de
mes bœufs ?
– Même sur la tête de
l’enfant Jésus, si je prenais l’esprit saint pour un pigeon.
*
* *
Le repas semblait
préparé pour trente invités au bas mot. En réalité il n’y en avait qu’un
seul, et qu’on ne connaissait même pas. On savait simplement qu’il
arriverait le lendemain de Comitini et que ce repas lui était dû à titre de
remerciement. Il avait donné asile à Luca, l’entrepreneur qui, pendant
quinze jours, avait tenu le maquis.
Pas précisément pour un
meurtre, mais presque. Voici : Luca Borgianni avait pris en adjudication la
construction du chemin entre Favara et Naro. Un soir, la journée finie, il
revenait à cheval. À un moment donné, il aperçoit une ombre qui s’allongeait
menaçante sur le gravier baigné de lune. Pas de doute, quelqu’un était posté
là, la tête couverte d’une cagoule. Par bonheur, Luca l’avait aperçu, ou
plutôt il avait aperçu la cagoule. Il avait eu l’impression que le coquin
s’accroupissait pour se garer de la lune qui émergeait lentement de la
colline à gauche.
– Qui va là ? Pas de
réponse.
Tra-ta, tra-ta ; par
précaution, il arme son fusil. Un grillon se met à chanter.
Luca de nouveau arrête
sa monture.
– Qui va là. ?
Silence. Le chant du
grillon.
– Je compte jusqu’à
trois, cria Luca tout pâle. Si tu ne réponds pas, tu peux faire le signe de
la croix. Un !
L’ombre ne bougeait
toujours pas.
– Deux !
L’ombre restait
immobile, impassible. Et toujours le chant du grillon.
– Trois !
Un coup de fusil.
Quelque chose qui saute en l’air et Luca qui repart au triple galop. Quand
il arriva à la maison, il haletait.
Frères et sœurs
l’entourèrent :
– Cachez-moi !
Cachez-moi !
– Pourquoi ? Une
blessure ?
– Non, tué…
– Toi ? Qui ?…
– Quelqu’un… Je ne sais
pas… J’ai tiré dessus… Cachez-moi…
Ses frères l’avaient
empoigné et enfermé dans la cave. Puis Mauro avait fait un tour dans le
village pour savoir si on parlait déjà de l’homicide. Rosario et Titta
avaient attendu avec impatience que Luca se fût remis un peu de son émotion,
puis l’avaient conduit en lieu sûr. Ils avaient déjà pensé à une cachette,
chez un de leurs amis et compères de Comitini. Luca allait s’y rendre cette
nuit même à cheval. Nicola, armé jusqu’aux dents, était allé rôder autour de
l’endroit où son frère avait fait le coup pour découvrir de quoi et de qui
il s’agissait. Luca s’était enfin mis en route. Le lendemain à l’aube
revoilà Nicola.
– Eh bien ?
– Rien. J’ai trouvé
seulement un manteau à capuchon par terre. Certainement le blessé s’est
traîné jusqu’au village et il a abandonné son manteau, percé en plusieurs
endroits… Luca tire comme un ange ! Il doit l’avoir blessé à mort, à en
juger sur le manteau… Je n’y comprends rien… Deux trous gros comme ça dans
le capuchon. Il a donc été touché à la tête… Et il a disparu !
Trois jours s’étaient
écoulés dans l’angoisse. Au village on ne parlait toujours de rien. Dans les
villages voisins, pas la moindre blessure, pas le moindre cas de mort
violente. Au bout de quinze jours, on avait fini par apprendre qu’un paysan,
travaillant dans ces parages, s’était servi d’une borne comme de
porte-vêtement ; il avait encapuchonné la borne de son manteau et le soir,
il était rentré au village en l’oubliant. Luca l’avait pris pour un individu
embusqué et avait tiré dessus.
Le repas était prêt
depuis la veille, étalé sur la longue table au milieu de la pièce : un
cochon de lait, garni de laurier, farci de macaronis, dans un plat allant au
four ; sept lièvres écorchés avec une garniture d’alouettes, le tout tué par
Mauro ; deux dindes énormes ; un agneau ; un plat de tripes ; des pieds de
bœuf à la gelée ; un gros poisson bouilli ; un pâté gigantesque ; plus un
régiment de fiasques et des fruits en quantité.
– Est-ce qu’il y aura
suffisamment ?
Titta disait : oui,
Mauro disait : non et il faisait le compte :
– Nous, huit ; l’invité,
neuf ; le domestique et la servante, onze. Dieu soit loué, chacun de nous
mange comme quatre, et… et…
– N’aie pas peur,
l’invité ne manquera de rien… certifiait Titta.
Cette conversation avait
lieu sur le coup de minuit, devant la table déjà servie. Les sept frères et
sœurs avaient quitté leur lit, l’un après l’autre, tout doucement, poussés
par un même désir de voir l’effet que produisait la table garnie. Comme des
ombres noctambules, ils s’étaient trouvés réunis en chemise, le bougeoir à
la main. Quelque dispute était à prévoir ; elle ne tarda pas à éclater entre
Titta et Mauro. Mauro saisit un lièvre et en menaça son frère. Ils
s’empoignèrent. Mais Angelica devait sauver la situation :
– Mazurka ! mazurka !
cria-t-elle en entendant les mandolines et la guitare d’une sérénade qui par
chance passait en ce moment.
– Bravo ! c’est la
Nocturne, s’écria Santa au même moment en battant des mains.
Et elle commença à
danser avec sa sœur, en chemise de nuit. Tous les autres suivirent
l’exemple. Lisa se jeta dans les bras de Titta, Rosario forma couple avec
Nicola et Mauro, demeuré seul, se mit à danser avec le lièvre aux oreilles
pendantes, en riant joyeusement.
*
* *
Tout d’abord, au milieu
des poignées de mains, des questions et des embrassades prodiguées à Luca
(le pilier le plus solide de la famille), personne ne fit attention à un
petit homme d’âge incertain, écrasé par un énorme couvre-chef qui lui
descendait jusqu’à la nuque, soutenu des deux côtés par les oreilles qui
pliaient sous la charge. Le pauvre malheureux semblait ému par les
témoignages d’affection de ces huit colosses qui n’avaient pas un seul
regard pour lui, tout intimidé déjà et si petit qu’il n’arrivait pas,
chapeau compris, à l’épaule de Lise, la moins grande des trois sœurs.
– Attendez que je vous
présente Don Diego Filinia, autrement dit Schiribillo, finit par dire
Luca. Et il lui posa la main sur l’épaule en souriant, d’un air protecteur.
– Dieu, quel petit
homme ! s’écrièrent en chœur, en s’avisant de sa présence, les trois sœurs.
Et il s’appelle Schiribillo ?
– Je
suis petit de naissance, Mesdames… Et Schiribillo est mon surnom…
balbutia Don Diego, en retirant par politesse son grand chapeau et en
souriant avec une humilité pleine de gaucherie.
Les sept géants
considéraient avec une commisération profonde ce nabot, tête nue, sans un
cheveu sur le crâne luisant, ovale et protubérant. Ils ne trouvaient pas un
mot à lui dire. Quelle désillusion ! Et quel drôle d’invité ! Si on l’avait
su plus tôt…
– Pourquoi pleure-t-il ?
demanda soudain Angelica, envahie de dégoût et de pitié, après l’avoir
longuement dévisagé.
– Il pleure ? fit Luca,
et ce disant, il se tourna, puis se baissa jusqu’au niveau du minuscule
invité en le regardant dans les yeux.
– Je ne pleure pas, non,
protesta Don Diego qui portait à son œil droit un vaste mouchoir de
cotonnade à fleurs. En route, il m’est entré une poussière dans l’œil. Mais,
je ne pleure pas…
– Ah ! s’écrièrent les
géants rassurés.
Don Diego abaissa
doucement son mouchoir de son œil à son nez, comme pour y recueillir une
goutte furtive.
– Débarrassez-vous de
votre manteau…, lui suggéra Santa.
Mais Don Diego refusa.
– Non, non, grand merci.
Je préfère le garder… Sinon, Dieu soit loué, je me mets à éternuer, et quand
je commence, je ne sais jamais quand je m’arrêterai… Alors je préfère garder
mon manteau.
Le silence qui suivit
ses paroles l’emplit de confusion. Il soupira : – Eh oui !
Puis par deux fois,
encore : – Eh oui !… eh oui !
Et il se frottait sans
arrêt les mains, en tenant les yeux baissés. Personne ne se décidait à
parler et ce silence devenait plus lourd de minute en minute.
– Nous avons le devoir,
reprit enfin Luca, d’être reconnaissants envers Don Schiribillo pour toutes
les gentillesses qu’il a eues pour moi pendant mon séjour à Comitini.
– Soyez-en remercié de
tout cœur, dit alors Rosario, en tendant la main à l’hôte. Et vous vous
appelez comment ? Schiribillo ?
– Mais pas du tout… Je
m’appelle Filinia… Filinia, fit Don Diego, avec un humble sourire.
– Notre maison est la
vôtre, ajouta Nicola, en serrant à son tour la main de l’invité et en
regardant ses frères et sœurs d’un air de dire : « À votre tour, moi, j’ai
déjà dit ma phrase. »
Titta et Mauro, l’un
après l’autre, suivirent l’exemple et dirent la leur, en avançant d’un pas,
militairement, et en serrant aussitôt après la main de Don Diego, qui ne sut
rien trouver d’autre à répondre que : « Mais voyons… Mais voyons… »
Il fut impossible de
tirer un mot aux trois sœurs, tant leur déception était grande.
On en vint à parler de
l’incident pour lequel Luca avait dû se cacher. Luca n’admettait pas
l’hypothèse de la borne.
– Une borne,
s’écriait-il en proie à l’indignation, une borne ! C’était un homme en chair
et en os qui était posté là ! Quand j’ai tiré, j’ai entendu un cri, moi qui
vous parle… Je voudrais connaître la crapule qui a inventé l’histoire de la
borne. Je lui apprendrais à se moquer de Luca Borgianni.
– Ça va, ça va, répétait
Rosario. N’en parlons plus. Ne pensons qu’à nous amuser.
Don Diego approuva de la
tête ; ce n’était pas qu’il espérât s’amuser, lui chétif, entre ces huit
colosses, mais il valait mieux par prudence écarter tout sujet de dispute.
On ne sait jamais où s’égarent les coups !
En attendant de se
mettre à table, Rosario et Nicola se mirent à causer avec l’invité des
choses de la campagne, des bonnes années et des mauvaises. Don Diego,
toujours humble, se remettait pour tout entre les mains de Dieu, mais cette
docilité finit par mettre Nicola en colère :
– Les mains de Dieu, les
mains de Dieu ! Ce sont des bras d’hommes qu’il faut à la terre. Des bras
comme ceux-ci, regardez Schiribillo !
Et il tendait vers Don
Diego, en serrant les poings, ses bras herculéens, comme s’il avait
l’habitude de bourrer la terre de coups pour l’obliger à donner chaque année
plus que son dû.
– Et regardez ceux-là,
tout vieux et fatigués qu’ils soient, s’écria Rosario en montrant les siens.
Titta et Mauro voulurent
eux aussi montrer leurs biceps et relevèrent les manches de leur veste et de
leur chemise. Le pauvre Don Diego considérait avec affolement à hauteur de
son nez ces huit bras musculeux, de force à tuer huit bœufs.
– Je vois, je vois,
répétait-il avec un sourire de stupeur et de consternation. Je vois, je
vois…
– Touchez, ordonnèrent
les frères Borgianni.
D’un doigt tremblant,
Don Diego effleura les bras et de l’autre main il portait le mouchoir à son
nez de peur qu’une goutte ne tombât dessus.
– À table, annonça
mollement Santa.
– Schiribillo, à table !
cria Mauro. Et laissez-vous faire. Nous allons vous faire grandir… Vous
allez tellement manger que vous ne pourrez plus passer par la porte. Nous
vous descendrons par la fenêtre quand vous serez gavé.
– Je mange très peu,
très peu, avertit Don Diego.
– Quelle est la place de
l’invité, demanda Titta à voix basse à ses sœurs.
– Entre Rosario et Lisa,
proposa Mauro. Mais Lisa se révolta : – Nous autres femmes, nous nous
assiérons à part.
Don Diego s’assit entre
Rosario et Nicola. Les huit Borgianni à peine en place, remplirent de vin
les gros verres à eau.
– Le signe de la croix !
dit Rosario solennellement.
Et de boire !
– Don Diego, vous ne
buvez pas, demanda Titta.
– Merci, jamais avant le
repas, s’excusa l’hôte timidement.
– Allons donc, pour
ouvrir l’appétit, suggéra Nicola en lui mettant le verre en main.
Don Diego l’approcha de
ses lèvres par politesse et le découronna à peine d’une petite gorgée
prudente.
– Cul sec, cul sec,
criaient les huit Borgianni.
– Je ne pourrais pas,
merci, je ne pourrais pas… Mauro se leva de sa chaise :
– Attendez, je vais le
mettre à la raison…
Et saisissant le verre
d’une main, de l’autre la tête de Don Diego, il dit : – Laissez-vous faire…
Et il lui fit avaler son
verre de force.
– Oh ! mon Dieu !
hoquetait Don Diego, à demi asphyxié, les yeux pleins de larmes. – Oh ! mon
Dieu !
Il s’était levé et
essuyait son front trempé de sueur, au milieu des rires de toute la tablée.
– Regardez ! Le vin lui
ressort par les yeux ! raillait Angelica.
On servit le cochon de
lait farci… Rosario se leva, découpa ; la plus grosse portion fut pour Don
Diego.
– C’est trop, beaucoup
trop, répétait l’invité, l’assiette à la main.
– Ne commencez pas, cria
Nicola. Ce n’est pas trop.
– La moitié seulement,
je vous en prie, insistait Don Diego. Je ne pourrais pas. Je mange très peu.
– Mangez, cria Mauro et
il se leva de nouveau. Don Diego, épouvanté, baissa le front vers son
assiette et commença à manger en silence.
Tous d’ailleurs
mangeaient en silence. Mais chaque fois que l’invité faisait le geste de
poser sa fourchette, les huit géants reprenaient d’une seule voix :
– Mangez, jusqu’à la
dernière bouchée !
– Maintenant je ne
pourrais vraiment plus rien manger, protesta Don Diego, avec quelque énergie
et un grand soupir de soulagement, quand il eut vidé son assiette. J’ai dîné
comme un prince.
Mauro s’insurgea :
– Vous dites ?… Nous ne
faisons que commencer…
– Vous autres,
évidemment, repartit en souriant Don Diego. Vous avez, Dieu merci, la
capacité qu’il faut… Je parle pour moi…
– Pour qui nous
prenez-vous, fit Titta, en fronçant les sourcils. Vous vous figurez qu’on
vous a invité pour manger un seul plat et c’est tout ? Occupez-vous de
manger et faites ce que vous devez, comme nous avons fait ce que nous
devions. Nous vous avons des obligations, laissez-nous les remplir.
– Ne vous fâchez pas, je
disais simplement que je…
– Vous mangerez, coupa
court Rosario. Voilà la chasse de Mauro.
– Un lièvre et cinq
alouettes pour moi seul, s’écria Don Diego atterré. Mais c’est impossible.
Mais voyons, comment pouvez-vous croire que je…
– Pas d’histoire,
n’est-ce pas ! fit Nicola.
– Mais regardez-moi un
peu, implorait Don Diego. Où voulez-vous que je les mette ? Vous ne voulez
pas que j’y laisse la peau…
Rosario ne comprit pas :
– Quelle peau ? Vous
n’avez rien à laisser. Le lièvre est écorché !
– Je parle de la mienne,
de ma peau ! Où voulez-vous que je mette un lièvre ?
– Je vous ai mis aussi
cinq alouettes.
– Mais je n’ai pas le
ver solitaire… Permettez-moi de manger seulement les alouettes.
– Écoutez, hurla Mauro,
en brandissant une cuisse de lièvre qu’il déchiquetait à belles dents. C’est
moi qui ai tué tout ce gibier. Je me suis cassé les jambes pour vous, trois
jours de suite. Si vous ne mangez pas tout, je prendrai la chose comme une
injure personnelle.
– Ne vous fâchez pas, je
vous en supplie. Je vais essayer.
Et le pauvre Don Diego
recommandait son âme au Dieu de miséricorde. Il mangeait et la sueur
commençait à lui couler du front. Il levait les yeux et il voyait ces huit
démons de l’enfer qui entonnaient du vin, du vin et encore du vin.
– Jésus, viens à mon
aide, gémissait-il tout bas. Le repas n’en finissait pas. Don Diego aurait
voulu pleurer, se rouler à terre de désespoir, se griffer la figure, se
décrocher la mâchoire de rage. On n’avait jamais vu pareille cruauté. Même
pas du temps de Néron. Il n’avait même plus la force de soulever son
assiette. Les couverts, les verres, les bouteilles tourbillonnaient devant
lui sur la table ; ses oreilles bourdonnaient. Ses paupières se fermaient
seules, tandis que les huit Borgianni, déjà saouls, hurlaient, gesticulaient
comme des énergumènes, tantôt debout, tantôt assis et sans cesser de
s’injurier.
À présent, si Don Diego
écartait un peu son assiette en disant comme en rêve : « Je n’en peux plus…
je n’en peux plus… » les huit géants se jetaient sur lui et le couteau sur
la gorge :
– Mangez, grand
imbécile. C’est pour vous que nous avons fait tous ces frais.
Don Diego n’était déjà
plus de ce monde, lorsqu’à travers ses paupières mi-closes il lui sembla
apercevoir sur la table une énorme meule de remouleur. Il fit alors une
suprême et vaine tentative pour se lever et s’enfuir :
– Oh ! mon Dieu ! ils
m’ont attaché à ma chaise, gémit-il, et il fondit en larmes.
C’était faux, mais le
pauvre Don Diego se croyait attaché. Rosario se leva de toute sa hauteur, le
tranchoir à la main. Don Diego eut l’impression qu’il touchait le plafond de
sa tête et qu’il tenait en main un sabre pour l’exécuter.
– La moitié pour Don
Diego, cria Rosario, en partageant l’énorme pâté que le pauvre homme avait
pris pour une meule.
– L’autre moitié à ses
deux voisins, proposa Angelica.
– Et nous alors, fit
Mauro. Nous rien ? Je veux ma part.
Mais Luca prenait parti
pour Angelica.
– Non, non, aux deux
voisins.
Don Diego, épouvanté,
voyait grossir la dispute.
– Et moi, alors, par
droit du plus fort, je prends ma part, cria Mauro. Il se leva et étendit la
main vers le pâté.
Mais Luca fut plus
prompt : il saisit le pâté et, poursuivi par toute la famille, parmi les
cris et les bourrades, il le jeta par la fenêtre. Une rixe furieuse suivit :
frères et sœurs s’étaient pris aux cheveux : hurlements, gifles, coups de
poings et coups d’ongles, chaises renversées, bouteilles, verres et plats en
miettes, le vin répandu sur la nappe, la fin de tout. Rosario monta debout
sur une chaise et de sa voix de stentor il cria :
– Vous n’avez pas honte
de donner pareil spectacle… Avec un invité à votre table !
À cet énergique rappel à
l’ordre, les furieux se figèrent comme pétrifiés. Ils cherchèrent leur
invité : où était-il passé ? Où diable s’était-il fourré ?
Sur la chaise, le
manteau ; sous la table, une paire de souliers. Le malheureux s’était sauvé
pieds nus pour courir plus vite.
– En somme, tout a bien
marché, constataient entre eux un moment plus tard les huit Borgianni, enfin
calmés. – Tout a bien marché, sauf le dessert.
L’autre fils (L'altro figlio)
- 1905

Première publication dans La lettura,
février 1903 ; reprise dans le recueil Erma bifronte (Hermes bifrons),
Milan, Treves, 1906 ; rassemblée dans Novelle per un anno, In silenzio (Nouvelles
pour une année, En silence), Florence, Bemporad, 1922, vol. VI. Pirandello a
tiré de cette nouvelle, une comédie qui porte le même titre : première
publication dans le recueil Maschere nude (Masques nus), Florence,
Bemporad, 1923, vol. XII ; première représentation le 23 novembre 1923 au Teatro
Nazionale à Rome. |
– Ninfarosa
est là ?
– Elle est
là. Frappez fort.
La vieille
Maragrazia frappe, puis, pesamment, s’accroupit sur la marche usée du seuil.
C’est sa place habituelle : le seuil de la maison de Ninfarosa ou de quelque
autre masure de Farnia. Affalée là, elle dort ou pleure en silence. Les passants
jettent dans son tablier un petit sou ou un quignon de pain ; à peine
interrompt-elle son sommeil ou ses pleurs : elle baise le sou ou le pain, fait
un signe de croix et recommence à pleurer ou à dormir.
On dirait un
tas de chiffons. Un amas de loques crasseuses et sans couleur, toujours les
mêmes, été comme hiver, déchirées, haillonneuses, d’où s’exhale une puanteur
faite de sueur rancie et de toutes les ordures de la rue. Son visage terreux
n’est que rides ; les paupières y rougeoient, retroussées, brûlées par les
larmes incessantes, mais les yeux clairs, comme perdus au loin, pareils aux yeux
sans mémoire de l’enfance, contrastent avec ces rides, ces paupières rougies, ce
larmoiement. Ses yeux attirent les mouches qui se collent dessus, voraces ; mais
elle est tellement abîmée dans son chagrin qu’elle n’y prend pas garde et ne les
chasse pas. Les quelques pauvres cheveux qui lui restent, divisés par une raie,
retombent en deux petits chignons sur les oreilles, ses oreilles aux lobes
déchirés par le poids de lourds anneaux à pendentifs qu’elle a portés dans sa
jeunesse. Du menton glissent le long du cou de lamentables fanons, séparés par
un sillon noir qui se perd dans la poitrine creuse.
Les voisines,
assises devant les portes, ne lui prêtaient plus attention. À longueur de
journée, elles demeuraient là à ravauder le linge, à éplucher les légumes, à
tricoter et, tout en travaillant, elles bavardaient devant les maisons basses,
qui ne prennent jour que par la porte. Maisons qui servent aussi d’étables, avec
leur pavé de caillou pareil à celui de la rue. D’un côté, le râtelier, un âne ou
une mule qui piétinent devant, tourmentés par les taons ; de l’autre, le lit
surélevé, monumental ; le long coffre noir, de sapin ou de hêtre, semblable à un
cercueil et qui sert aussi de siège ; deux ou trois chaises paillées ; la huche
et puis les outils. Sur les murs nus, noirs de suie, en guise d’ornements,
quelques chromos à un sou, figurant les saints patrons du village.
Dans la rue
enfumée, envahie par l’odeur de l’étable, des enfants jouent, bronzés par le
soleil, les uns nus comme au jour de leur naissance, les autres couverts d’une
simple chemise sale, en lambeaux. Les poules picorent, les porcs couleur de
craie soufflent du groin dans les balayures et reniflent.
*
* *
Ce jour-là
on parlait du nouveau convoi d’émigrants qui devait le lendemain partir pour
l’Amérique.
– Saro Scoma
est du départ, disait l’une. Il quitte sa femme et trois enfants.
– Vito
Scordia, reprenait une autre, en laisse cinq et sa femme est enceinte.
– On dit que
Carmine Ronca emmène avec lui son garçon qui a douze ans et travaillait déjà à
la zoljara… Sainte Vierge, il aurait au moins pu laisser le petit à sa
femme ! Comment fera cette pauvre créature maintenant ?
Une
quatrième se lamentait :
– Toute la
nuit, que de pleurs dans la maison de Nunzia Ligreci ! Son fils Nico, qui
revient à peine de la caserne, veut partir aussi.
La vieille
Maragrazia écoutait, et pour ne pas éclater en sanglots, elle enfonçait son
châle dans sa bouche. Mais sa douleur débordait, coulait de ses yeux bouffis en
pleurs intarissables.
Il y avait
quatorze ans que ses deux fils aussi étaient partis pour l’Amérique ; ils lui
avaient promis de revenir au bout de quatre ou cinq ans ; mais ils avaient fait
fortune, là-bas, un surtout, l’aîné, et ils avaient oublié leur vieille mère.
Chaque fois que partait de Farnia un nouveau convoi, elle venait chez Ninfarosa
se faire écrire une lettre qu’elle confiait à un des émigrants en le suppliant
de la remettre à l’un ou l’autre de ses fils. Longtemps elle suivait sur la
route poudreuse le convoi qui gagnait, dans une houle de sacs et de paquets, la
gare de la ville voisine, escorté par les mères, les femmes, les sœurs, qui
pleuraient et hurlaient leur désespoir. Tout en marchant, elle regardait
fixement les yeux de tel ou tel jeune émigrant qui affectait une bruyante
allégresse pour dissimuler son émotion et donner le change aux parents qui
l’accompagnaient.
– Vieille
folle, lui criaient certains, pourquoi me regardez-vous comme ça ? Vous voulez
m’arracher les yeux ?
– Non,
trésor, je te les envie, répondait la vieille. Ils verront mes fils. Dis-leur
dans quel état tu m’as laissée. S’ils tardent encore, ils ne me trouveront plus.
Les commères
du voisinage continuaient à dénombrer les partants du lendemain. Tout à coup un
vieux à la barbe et aux cheveux crépus, qui, jusque-là, avait écouté en silence,
étendu sur le dos, le ventre au soleil, tout occupé à fumer sa pipe au fond de
la ruelle, leva sa tête appuyée à un bât de mulet, et portant à son cœur ses
grosses mains rugueuses :
– Si j’étais
roi, dit-il (et ce disant, il cracha), si j’étais roi, je ne laisserais plus
arriver à Farnia une seule lettre de là-bas.
– Bravo,
Jaco Spina, s’écria l’une des voisines, et comment vivraient ici les pauvres
mères, les femmes, sans nouvelles et sans argent ?
– Parlons-en ! Pour ce qu’ils envoient ! grogna le vieux en crachant de nouveau.
Leurs mères sont forcées d’entrer en service et leurs femmes tournent mal. Mais
pourquoi, dans leurs lettres, ne racontent ils pas tout le mal qu’ils trouvent
là-bas ? Ils n’écrivent que le beau côté des choses, et chaque lettre pour les
malheureux enfants d’ici, c’est comme une mère-poule – piou, piou, piou : – les
petits répondent à l’appel et partent au diable-vert. Il n’y a plus de bras pour
travailler nos terres. Des vieux, des femmes et des mioches, voilà tout ce qu’on
trouve à Farnia. Mes champs, je les regarde pâtir. Qu’est-ce que je peux faire
avec deux bras ? Et ils continuent à émigrer, ils continuent ! La pluie dans les
yeux et le vent dans l’échine, voilà ce que je leur souhaite. Qu’ils se cassent
la figure, ces saligauds !…
Ninfarosa
ouvrit sa porte à ce moment précis, et ce fut comme si le soleil se levait dans
la ruelle.
Brune, le
teint chaud, les yeux noirs, brillants, les lèvres pourpres, son corps tout
entier, solide et svelte, rayonnait de joie et de fierté. Un grand foulard de
cotonnade rouge à lunes jaunes couvrait sa poitrine ferme, et de gros anneaux
d’or lui pendaient aux oreilles. Ses cheveux aile de corbeau, ondulés, lustrés,
rejetés en arrière, sans raie sur le sommet de la tête, se nouaient en un
chignon énorme sur la nuque, retenus par une épingle d’argent. Une fossette bien
placée au milieu du menton arrondi lui donnait une grâce malicieuse et
provocante.
Veuve d’un
premier mari, après deux ans à peine de mariage, elle avait été abandonnée par
le second, parti cinq ans plus tôt pour l’Amérique. La nuit – c’était un secret
– par la petite porte de derrière qui donnait sur le potager, quelqu’un venait
la voir (un des riches du pays). Aussi les voisines, honnêtes et craignant Dieu,
la regardaient-elles d’un mauvais œil ; dans leur for intérieur, elles
l’enviaient. Elles lui en voulaient aussi pour une autre raison : on disait dans
le pays que, pour se venger de l’abandon de son second mari, elle avait écrit en
Amérique des lettres anonymes à des émigrés pour calomnier et déshonorer de
pauvres femmes.
– Qui est-ce
qui prêche comme ça ? demanda-t-elle en gagnant la rue. Ah ! c’est vous, Jaco
Spina. Croyez-moi, mieux vaudrait que nous restions seules à Farnia. Les femmes
se mettraient à piocher la terre.
– Les
femmes, grogna encore le vieux de sa voix catarrheuse, les femmes ne sont bonnes
qu’à une seule et unique chose.
Et il
cracha.
– Quelle
chose, zio Jaco ? Dites-le tout haut.
– À pleurer
et à autre chose.
– Ça en fait
au moins deux, alors. Mais voyez, moi, je ne pleure pas.
– Eh ! je le
sais bien ! Tu n’as même pas pleuré à la mort de ton premier mari.
– Si c’était
moi qui étais morte la première, répliqua Ninfarosa, est-ce qu’il ne se serait
pas remarié ? Alors… Voyez celle qui pleure ici pour tout le monde : c’est
Maragrazia.
– Ça dépend,
prononça jaco Spina, en se recouchant le ventre au soleil, la vieille a de l’eau
à rejeter, et elle la rejette aussi par les yeux.
Les voisines
se mirent à rire. Maragrazia, secouant sa torpeur, s’écria :
– J’ai perdu
deux fils, beaux comme le soleil, et vous ne voulez pas que je pleure.
– De beaux
fils, je vous le promets, et qui méritent d’être pleurés, fit Ninfarosa. Ils
nagent dans l’abondance, là-bas, et ils vous laissent mourir ici, comme une
mendiante.
– Eux sont
les enfants, moi, je suis la mère. Comment pourraient-ils comprendre ma peine ?
– Et puis,
toutes ces larmes et toute cette peine, à quoi bon ? reprit Ninfarosa. On dit
que c’est vous, à force de les tourmenter, qui les avez fait partir.
– Moi ?
hurla Maragrazia, en se frappant la poitrine.
Elle se
leva, hors d’elle :
– Moi ? Qui
a dit cela ?
– Quelqu’un…
l’a dit.
– C’est une
infamie… Moi ? mes fils ? moi qui…
– Laissez-la
dire, interrompit une des voisines, vous ne voyez pas qu’elle plaisante ?
Ninfarosa
prolongeait son rire, ondulant sur ses hanches d’un air taquin ; puis, pour se
faire pardonner sa cruelle plaisanterie, elle demanda à la vieille d’une voix
affectueuse :
– Allons,
grand’mère, dites-moi ce que vous voulez.
Maragrazia
plongea une main tremblante dans son corsage et en retira une feuille de papier
à lettres toute froissée, une enveloppe, et les tendant d’un air suppliant à
Ninfarosa :
– Veux-tu me
faire encore une fois le plaisir…
– Encore une
lettre à écrire ?
– Oui, si tu
voulais bien…
Ninfarosa
fit la grimace, mais elle savait qu’elle ne se débarrasserait pas de la
vieille ; elle la fit entrer.
Sa maison ne
ressemblait pas à celles du voisinage. La pièce vaste, un peu sombre quand la
porte était fermée, ne prenait jour que par une fenêtre grillée qui s’ouvrait
au-dessus de la porte. Elle était blanchie à la chaux, pavée en briques, propre
et bien meublée, avec son lit de fer, son armoire, sa commode à dessus de
marbre, son guéridon de noyer : mobilier modeste, mais dont Ninfarosa n’aurait
pu seule s’offrir le luxe sur ses gains de couturière de campagne.
Elle prit la
plume, l’encrier, posa la feuille fripée sur le marbre de la commode et se
disposa à écrire, sans s’asseoir :
– Allons,
dites, dépêchons-nous.
– Mes
chers fils, commença à dicter la vieille.
– Je n’ai
plus d’yeux pour pleurer… continua Ninfarosa, avec un soupir de lassitude.
Et la
vieille :
– Parce
que mes yeux brûlent de vous voir au moins une dernière fois…
– Continuez,
continuez, la pressa Ninfarosa. Vous leur avez déjà écrit ça une trentaine de
fois au moins.
– Écris
quand même. C’est la vérité, ma chérie, tu le vois bien. Écris : Mes chers
fils…
– De
nouveau.
– Non.
Maintenant vient une autre chose. J’y ai pensé toute la nuit. Écoute : Mes
chers fils, votre pauvre vieille maman vous promet et vous jure… Marque
bien : vous promet et vous jure devant Dieu que, si vous revenez à Farnia,
elle vous cédera de son vivant sa maison.
Ninfarosa
éclata de rire :
– La maison
à présent ? Mais que voulez-vous qu’ils en fassent, riches comme ils sont, de
ces quatre murs de craie et de roseaux qui s’écrouleraient rien qu’en soufflant
dessus ?
– Écris
quand même, répéta la vieille, obstinée… Quatre pierres au pays valent plus
qu’un royaume ailleurs. Écris, écris !
– C’est déjà
écrit. Qu’est-ce que vous voulez encore ajouter ?
– Mets
encore ça : votre pauvre maman, mes chers fils, à présent que l’hiver arrive,
tremble de froid : elle voudrait s’acheter un vêtement et ne le peut pas ;
veuillez lui faire la charité de lui envoyer au moins un billet de cinq « lire »
pour…
– Ça
va, ça va, fit Ninfarosa, en pliant la feuille et en la glissant dans
l’enveloppe. J’ai tout écrit. Ça suffit…
– Tu as bien
marqué pour les cinq « lire », demanda la vieille devant cette hâte inattendue.
– Tout, les
cinq « lire » et le reste.
– Tout y est
bien ?
– Puisque je
vous dis que oui !
– Ma fille,
montre un peu de patience avec une pauvre vieille ! Que veux-tu ? Je suis à
moitié idiote… Que Dieu te récompense et la sainte Vierge Marie !
Elle prit la
lettre, la glissa dans son corsage. Elle avait décidé de la confier au fils de
Nunzia Ligreci qui allait à Rosario de Santa-Fé, où habitaient ses fils. Elle
partit la lui remettre.
*
* *
Le soir
était venu ; déjà les femmes étaient rentrées dans les maisons et presque toutes
les portes se fermaient. Par les ruelles étroites, plus âme qui vive. L’allumeur
de réverbères, son échelle sur l’épaule, faisait le tour du village pour allumer
les quelques lampes à pétrole dont la chiche clarté pleurarde rendait plus
tristes encore l’ombre et le silence des ruelles désertes.
La vieille
Maragrazia cheminait pliée en deux ; d’une main elle pressait sur son cœur la
lettre destinée à ses fils, comme pour transmettre à ce morceau de papier un peu
de la chaleur maternelle. De sa main libre, elle se grattait l’épaule, puis la
tête. À chaque nouvelle lettre, l’espoir tenace lui revenait d’émouvoir enfin
ses fils et de les ramener à elle. En lisant ces mots tout imprégnés des larmes
versées par leur mère depuis quatorze ans, comment ses beaux fils, ses tendres
fils, pourraient-ils résister ?
Cette fois,
à vrai dire, elle n’était qu’à moitié satisfaite de sa lettre. Il lui semblait
que Ninfarosa l’avait rédigée trop vite ; elle n’était pas sûre que la dernière
partie relative aux cinq « lire » pour un vêtement eût été écrite. Cinq
« lire » ? Qu’est-ce que c’était que cinq « lire » pour des fils devenus riches,
quand il s’agissait de protéger du froid leur vieille maman ?
À travers
les portes closes des chaumines lui parvenaient les cris des mères qui
pleuraient le départ prochain de leur enfant. Et Maragrazia, pressant plus fort
sa lettre contre son cœur, gémissait :
– Enfants,
enfants, comment avez-vous le cœur de partir ? Vous promettez de revenir, et
puis vous ne revenez plus… Ah ! pauvres vieilles, ne vous fiez pas à leurs
promesses ! Vos fils, comme les miens, ne reviendront plus… plus jamais.
Elle
s’arrêta brusquement sous un réverbère. Un pas sonnait dans la ruelle. Qui
était-ce ?
Ah ! c’était
le nouveau médecin, ce jeune homme arrivé depuis peu, mais qui, à ce qu’on
disait, ne tarderait pas à s’en aller. Ce n’était pas qu’il fît mal son métier,
mais il était mal vu par les quelques tyranneaux du village. Tous les pauvres
gens, au contraire, l’aimaient. Il avait l’air d’un adolescent ; et pourtant il
était vieux par l’expérience et le savoir : quand il parlait, chacun demeurait
bouche bée. On disait que lui aussi voulait partir pour l’Amérique. Mais il
n’avait plus sa mère, lui : il était seul.
– Monsieur
le docteur, supplia Maragrazia, voudriez-vous me faire une charité ?
Le jeune
docteur s’arrêta en sursaut sous le réverbère. Il réfléchissait tout en marchant
et n’avait pas pris garde à la vieille.
– Qui
êtes-vous ? Ah ! c’est vous…
Il se
rappelait avoir vu souvent ce tas de chiffons au seuil des maisons.
– Voudriez-vous me lire cette lettre que je dois envoyer à mes fils ?
– Si j’y
vois suffisamment, dit le docteur qui était myope, en assujettissant son
lorgnon.
Maragrazia
tira la lettre de son corsage, la lui remit et attendit qu’il commençât à lui
relire les phrases dictées par elle à Ninfarosa : – Mes chers fils… –
Mais non ! Le docteur n’y voyait pas assez, ou bien il ne parvenait pas à
déchiffrer l’écriture : il approchait la feuille de papier de ses yeux,
l’écartait pour bien profiter de l’éclairage du réverbère, la retournait d’un
côté, de l’autre. À la fin, il demanda :
– Mais
qu’est-ce que c’est ?
– Vous ne
pouvez pas lire ? questionna timidement Maragrazia.
Le docteur
se mit à rire.
– Mais il
n’y a rien d’écrit du tout Quatre coups de plume en zigzag. Regardez.
– Comment !
cria la vieille, stupéfaite.
– Regardez
vous-même. Rien du tout. Il n’y a pas un mot d’écrit.
– Est-il
possible ? fit la vieille. Mais comment ? J’ai tout dicté moi-même à Ninfarosa,
un mot après l’autre. Et je l’ai vue qui écrivait…
– Elle a
fait semblant, dit le médecin en haussant les épaules.
Maragrazia
restait clouée sur place. Brusquement elle se frappa la poitrine :
– Ah !
l’infâme !… Pourquoi me trompait-elle ? Voilà pourquoi mes fils ne me répondent
pas ! Elle n’a jamais rien écrit de tout ce que je lui ai dicté… Voilà la
raison ! Alors, mes fils ne savent pas dans quel état je suis ? Que je meurs à
cause d’eux ? Moi qui les accusais, monsieur le Docteur ! et c’était elle qui se
moquait de moi !… Seigneur, comment peut-on trahir ainsi une pauvre mère, une
pauvre vieille comme moi ! Oh ! quelle honte !
Le jeune
docteur, ému et indigné, essaya d’abord de la calmer un peu ; il se fit
expliquer qui était cette Ninfarosa, où elle habitait, pour lui faire le
lendemain la semonce qu’elle méritait. Mais la vieille s’inquiétait surtout
d’excuser ses fils lointains de leur long silence ; elle se sentait rongée par
le remords de les avoir accusés pendant si longtemps de l’abandonner ; elle
était sûre à présent qu’ils seraient revenus, qu’ils auraient volé vers elle si
une seule des lettres qu’elle avait cru leur envoyer avait été vraiment écrite
et leur était parvenue.
Pour en
finir, le docteur dut promettre que le lendemain matin il écrirait lui-même une
longue lettre pour les deux fils.
– Allons,
allons, ne vous désespérez pas. Vous viendrez demain matin chez moi. Maintenant,
allez vous reposer. Allez dormir.
Dormir !
Deux heures plus tard, repassant par là, le docteur la retrouva à la même place,
qui pleurait, inconsolable, accroupie sous le réverbère. Il lui fit des
reproches, l’obligea à se lever, lui ordonna de rentrer chez elle tout de suite.
– Où
habitez-vous ?
– Ah !
monsieur le Docteur… J’ai une cabane, dans le bas du pays. J’avais dit à cette
saleté d’écrire à mes fils que je la leur céderais de mon vivant, s’ils
voulaient revenir. Elle s’est mise à rire, cette dévergondée, parce que ce sont
quatre murs de craie et de roseaux. Mais moi…
– Ça va
bien. Ça va bien…, interrompit le docteur. Allez vous coucher ! Demain nous
n’oublierons pas de parler de la cabane dans la lettre. Allons, venez, je vous
accompagne.
– Dieu vous
bénisse, monsieur le Docteur, mais que dites-vous ? Votre Seigneurie
m’accompagner ! Marchez, marchez devant ; moi, je suis vieille et je marche
lentement.
Le docteur
lui souhaita une bonne nuit et la quitta. Maragrazia le suivait à distance.
Arrivée devant la porte où elle l’avait vu entrer, elle s’arrêta, ramena son
châle sur sa tête, s’enveloppa soigneusement, et s’assit sur la marche du seuil,
pour y passer la nuit dans l’attente.
À l’aube,
elle dormait quand le docteur, qui était matineux, sortit pour ses premières
visites. La porte n’avait qu’un seul battant ; quand il l’ouvrit, la vieille
dormeuse, qui y était appuyée, tomba à la renverse, à ses pieds.
– C’est
vous. Vous vous êtes fait mal ?
– Que Votre
Seigneurie me pardonne, balbutia Maragrazia, en s’aidant de ses deux mains,
enveloppées dans le châle, pour se relever.
– Vous avez
passé la nuit à ma porte ?
– Oui,
monsieur le Docteur… Ça ne fait rien. Je suis habituée, s’excusa la vieille. Que
voulez-vous ? Je ne peux pas me consoler de la trahison de cette scélérate ! Je
la tuerais, monsieur le Docteur. Elle aurait pu me dire que ça l’ennuyait
d’écrire ; je serais allée chez quelqu’un d’autre ; je serais venue chez vous
qui êtes si bon…
– Oui,
attendez un moment ici, dit le docteur. Je vais d’abord passer chez cette bonne
personne. Nous écrirons la lettre après. Attendez-moi.
Et il se
hâta vers la rue que la vieille lui avait indiquée, le soir précédent. Le hasard
voulut qu’il demandât justement à Ninfarosa, qui était déjà dehors, l’adresse
exacte de celle à qui il voulait parler.
– C’est
moi-même, monsieur le Docteur, répondit en riant et en rougissant Ninfarosa, et
elle le pria d’entrer.
Elle avait
souvent vu passer dans la ruelle ce jeune médecin au visage d’enfant ; et comme
elle se portait à miracle, et n’aurait pas osé simuler une maladie pour le faire
appeler, son contentement, mêlé de surprise, éclatait en voyant qu’il était venu
de lui-même causer avec elle. Dès qu’elle sut de quoi il s’agissait, le voyant
troublé et sévère, elle se pencha, coquette, vers lui, l’air désolé de la peine
qu’il avait sans raison, vraiment ! À peine lui fut-il permis de parler, sans
commettre l’inconvenance de l’interrompre, qu’elle s’écria, fermant à demi ses
beaux yeux noirs :
– Mais
pardon, monsieur le Docteur. Vous vous affligez pour de vrai sur le compte de
cette vieille folle ? Dans le pays, tout le monde la connaît, monsieur le
Docteur, et personne ne s’en inquiète plus. Demandez à qui vous voudrez : tout
le monde vous dira qu’elle est folle, réellement folle depuis quatorze ans, vous
savez, depuis que ses deux fils sont partis pour l’Amérique. Elle ne veut pas
admettre qu’ils l’ont oubliée, comme c’est la vérité, et elle s’obstine à
écrire, à écrire… Alors, pour la contenter, vous comprenez, je fais semblant
d’écrire des lettres ; ceux qui s’en vont font semblant de les prendre pour les
porter à destination. Et la pauvre femme s’illusionne. Mais, si nous faisions
toutes comme elle, mon cher monsieur le Docteur, il n’y aurait plus de vie
possible. Regardez, moi qui vous parle, j’ai été abandonnée par mon mari… Oui,
monsieur. Et savez-vous le toupet qu’il a eu, ce joli coco ? Il m’a envoyé son
portrait avec sa bonne amie de là-bas ! Je peux vous le montrer… Ils ont leurs
têtes l’une contre l’autre, et ils se tiennent les mains comme ceci… Vous
permettez ? Donnez-moi votre main. Comme ça. Et ils rient au nez de ceux qui les
regardent : ils me rient au nez, autant dire. Ah ! monsieur le Docteur, on
plaint ceux qui partent, on ne plaint pas ceux qui restent. Je pleurais moi
aussi, naturellement, les premiers temps, mais ensuite, je me suis fait une
raison. À présent… à présent je vis du mieux que je peux et, si j’ai l’occasion
de m’amuser, je m’amuse. Il faut prendre la vie comme elle est…
Troublé par
cette amabilité provocante, par la sympathie que lui témoignait sans retenue
cette belle créature, le docteur baissa les yeux et dit :
– Mais vous,
vous avez peut-être de quoi vivre. Tandis que cette pauvre vieille…
– Qui ?
elle ? répliqua Ninfarosa avec vivacité. Mais elle a parfaitement de quoi vivre,
sans se donner le moindre mal, servie comme une princesse. Elle n’aurait qu’à
vouloir. Elle ne veut pas.
– Comment
cela ? demanda le docteur stupéfait, en levant les yeux.
Ninfarosa, à
l’aspect de ce visage étonné, éclata de rire, découvrant toutes ses dents
solides et blanches qui donnaient à son sourire l’éclat splendide de la santé.
– Mais oui !
dit-elle. Elle ne veut pas, monsieur le Docteur. Elle a un autre fils, ici, le
plus jeune, qui voudrait la prendre chez lui et ne la laisserait manquer de
rien.
– Un autre
fils ? Elle…
– Oui,
monsieur. Il s’appelle Rocco Trupia. Elle ne veut rien savoir de lui.
– Et
pourquoi ?
– Parce
qu’elle est folle, je vous l’ai dit. Elle pleure jour et nuit à cause de ces
deux-là qui l’ont abandonnée, et elle ne veut même pas accepter un morceau de
pain de l’autre qui la supplie à mains jointes. Elle préfère l’aumône des
étrangers…
Ne voulant
pas montrer encore sa stupéfaction, pour cacher son trouble croissant, le
docteur fronça les sourcils et dit :
– Ce dernier
fils s’est peut-être mal comporté avec elle.
– Je ne
crois pas, dit Ninfarosa. Il est laid, il a toujours l’air grognon, mais il
n’est pas méchant. Et quel travailleur ! Son travail, sa femme et ses enfants,
il ne sort pas de là. Si vous êtes curieux de le voir, vous n’aurez pas loin à
aller… Tenez, vous n’avez qu’à suivre tout droit. Un quart de mille après la
sortie du pays, vous trouverez à droite la Maison de la Colonne, comme on
l’appelle. Il habite là. Il a une belle propriété en fermage, qui lui rapporte
gros. Allez-y, vous verrez que tout est bien comme je vous dis.
Le docteur
se leva. Bien disposé par cette conversation, pris au charme de cette tendre
matinée de septembre, plus curieux que jamais d’éclaircir cette affaire, il
annonça :
– Eh bien,
j’y vais…
Ninfarosa
porta ses mains à sa nuque pour consolider son chignon autour de l’épingle
d’argent et regardant en dessous le docteur, les yeux riants et prometteurs :
– Alors,
bonne promenade, dit-elle. Et mes respects !
*
* *
La côte
gravie, le docteur s’arrêta pour reprendre haleine. Quelques pauvres masures de
chaque côté de la route, le village finissait là. Le chemin débouchait sur la
route départementale qui courait en palier, droite et poudreuse, pendant plus
d’une lieue, sur le vaste plateau, au milieu des cultures : terres à blé, pour
la plupart, où jaunissait le chaume. Un admirable pin parasol se dressait à
gauche, ombrelle gigantesque, qui servait de but aux promenades vespérales des
« messieurs » de Farnia. Une longue chaîne de montagnes bleuâtres bornait, tout
au fond, le plateau ; d’épais nuages d’étoupe semblaient aux aguets derrière :
parfois, se détachant des autres, l’un d’eux nageait lentement dans le ciel,
passait au-dessus du mont Mirotta qui se dresse derrière Farnia. À son passage,
le mont se couvrait d’une ombre foncée, violâtre, et aussitôt après s’éclairait
à nouveau. Le calme silence du matin n’était rompu de temps à autre que par les
détonations des chasseurs guettant le passage des tourterelles ou l’envol d’une
alouette ; à ces détonations succédaient les aboiements furieux, sans fin, des
chiens de garde.
Le docteur
allait d’un bon pas, jetant un regard sur la terre séchée, qui attendait les
premières pluies pour être labourée. Les bras manquaient ; de toute la campagne
montait une impression profonde de tristesse et d’abandon.
Ah ! voici
là-bas la Maison de la Colonne, ainsi nommée à cause de la colonne d’un vieux
temple grec, toute rongée et découronnée, qui soutient un des angles. Pauvre
masure, en vérité. Une roba, comme les paysans siciliens nomment leurs
habitations rurales. Protégée derrière par une haie épaisse de figuiers de
Barbarie, elle s’ornait sur le devant de deux grandes meules de paille, en forme
de cône.
– Hé la ! de
la roba, appela le docteur qui avait peur des chiens, en s’arrêtant
devant une grille rouillée et assez mal en point.
Un petit
garçon d’une dizaine d’années répondit à l’appel. Pieds nus, avec une toison de
cheveux roux, décolorés par le soleil, et une paire d’yeux verts de bête
foraine.
– Il y a un
chien ? demanda le docteur.
– Oui, mais
il ne mord pas, il « connaît », répondit l’enfant.
– Tu es le
fils de Rocco Trupia ?
– Oui,
monsieur.
– Où est ton
père ?
– Il
décharge du fumier, là-bas, avec les mules. Sur le banc de pierre devant la
roba, la mère était assise ; elle peignait la fille aînée qui pouvait bien
avoir douze ans et qui se tenait sagement assise sur un seau renversé, un bébé
de quelques mois sur les genoux. Un autre enfant jouait par terre, au milieu des
poules qui n’en avaient pas peur et contre le gré d’un beau coq qui, tout
glorieux, dressait le cou et remuait sa crête.
– Je
voudrais parler à Rocco Trupia, dit le docteur à la femme. Je suis le nouveau
médecin.
La femme
resta un moment à le dévisager, troublée, ne comprenant pas ce que le médecin
pouvait vouloir à son mari. Elle enfonça sa chemise grossière dans son corsage
qui était resté ouvert, – elle venait de donner le sein au dernier-né, – le
boutonna et se leva pour offrir une chaise. Le docteur la refusa et se baissa
pour caresser le petit qui jouait à terre. L’autre garçon courut appeler son
père.
Bientôt on
entendit le bruit de gros souliers ferrés, et des figuiers de Barbarie surgit
Rocco Trupia, qui marchait courbé, les jambes en cerceau, une main à l’échine,
comme la plupart des paysans.
Son large
nez épaté, la longueur exagérée de sa lèvre supérieure, rasée, retroussée, lui
donnaient un air simiesque ; il était rouge de poil ; son visage pâle était semé
de taches de son ; ses yeux verts, enfoncés, lançaient par éclair des regards
torves, puis se dérobaient.
Il leva la
main et rejetant un peu en arrière sa casquette noire, en guise de salut :
– Je baise
les mains à Votre Seigneurie. En quoi puis-je la servir ?
– Voilà.
J’étais venu, commença le docteur, pour vous parler de votre mère.
Rocco Trupia
se troubla aussitôt :
– Elle ne va
pas bien ?
Le docteur
se hâta de le rassurer :
– Si, elle
va comme d’habitude. Mais elle est si vieille, comprenez-vous, si dénuée de
tout, sans soins…
À mesure que
le docteur parlait, le trouble de Rocco Trupia grandissait. À la fin, il ne put
plus y tenir :
– Monsieur
le Docteur, dit-il, je suis à vos ordres pour n’importe quoi. Mais, si Votre
Seigneurie est venue ici pour me parler de ma mère, alors, pardon-excuse, je
m’en retourne à mon travail.
– Attendez…
Je sais que vous n’y êtes pour rien, dit le médecin pour le retenir. On m’a même
assuré que vous, au contraire…
– Entrez,
monsieur le Docteur, fit brusquement Rocca Trupia, en indiquant la porte de la
roba. Maison de pauvres, mais, puisque vous êtes médecin, vous en avez vu
d’autres. Je veux vous montrer le lit toujours fait pour cette… bonne vieille :
c’est ma mère, je ne puis la nommer autrement. Voici ma femme, voilà mes
enfants ; ils peuvent témoigner que je leur ai toujours ordonné de servir, de
respecter ma vieille comme la Vierge sainte. Une mère est sacrée, monsieur le
Docteur : Qu’est-ce que j’ai fait à la mienne ? Pourquoi me fait-elle honte aux
yeux de tout le pays et laisse-t-elle croire de moi qui sait quoi ? J’ai été
élevé, monsieur le Docteur, par les parents de mon père, c’est vrai, depuis que
j’étais tout petit ; je ne devrais pas la respecter comme une mère ; elle a
toujours été dure pour moi ; et pourtant je l’ai toujours respectée et chérie.
Quand ses fils, que le diable emporte, sont partis pour l’Amérique, j’ai couru
chez elle pour l’amener ici, comme la reine de la maison. Mais non. Elle préfère
mendier dans les rues ; il faut qu’elle donne ce spectacle aux gens et me couvre
de honte. Monsieur le Docteur, je vous jure que, si un de ses fils revient à
Farnia, je le tue pour me venger de cette honte et de toutes les avanies que je
subis à cause d’eux depuis quatorze ans : je le tue, aussi vrai que je vous
parle, en présence de ma femme et de ces quatre innocents !
Frémissant,
plus livide que jamais, Rocco Trupia essuya du bras sa bouche qui écumait. Ses
yeux étaient injectés de sang. Le jeune docteur le contemplait, indigné.
– Mais
voilà, dit-il enfin, voilà pourquoi votre mère ne veut pas accepter
l’hospitalité que vous lui offrez, c’est à cause de votre haine pour vos frères.
C’est clair.
– Ma haine ?
fit Rocco Trupia, les poings serrés, en se penchant en avant. Oui, de la haine à
présent, monsieur le Docteur, pour tout ce qu’ils ont fait souffrir à leur mère
et à moi. Mais avant, quand ils étaient ici, je les aimais et les respectais
comme des aînés. Et eux, au contraire, deux Caïns pour moi. Écoutez : ils ne
travaillaient pas, c’était moi qui travaillais pour tous ; ils venaient ici me
dire qu’il n’avaient pas de quoi manger le soir, que notre mère irait au lit le
ventre vide et je leur donnais ; ils se saoulaient, ils faisaient la noce avec
de sales femmes, et moi, je donnais toujours. Quand ils partirent pour
l’Amérique, je me saignai pour eux aux quatre veines. Ma femme peut vous le
dire.
– Mais
pourquoi alors ? répéta le docteur, comme s’il se parlait à lui-même.
Rocco Trupia
eut un ricanement :
– Pourquoi ?
Parce que ma mère dit que je ne suis pas son fils.
– Comment
ça ?
– Monsieur
le Docteur, dites-lui de vous l’expliquer. Je n’ai pas de temps à perdre : les
hommes m’attendent là-bas avec les mules chargées de fumier. J’ai du travail, et
voyez, je me suis mis sens dessus dessous. Interrogez-la. Je vous baise les
mains.
Et Rocco
Trupia s’éloigna, comme il était venu, les jambes en cerceau et la main à
l’échine. Le docteur le suivit un instant des yeux, puis se tourna vers les
enfants, qui semblaient pétrifiés, et vers la femme. La femme joignit les mains
et les agitant doucement, les yeux mi-clos, elle eut le soupir des résignés :
– Que la
volonté de Dieu soit faite !
*
* *
De retour au
village, le docteur voulut éclaircir sans tarder ce cas étrange, qui touchait à
l’invraisemblance. La vieille était toujours assise sur la marche de son seuil ;
elle n’avait pas bougé ; il l’invita à entrer avec quelque rudesse dans la
voix :
– J’ai été
parler à votre fils à la Maison de la Colonne, dit-il. Pourquoi m’avez-vous
caché que vous aviez un autre fils ?
Maragrazia
le regardait, éperdue, atterrée presque ; elle passa ses mains tremblantes sur
son front et ses cheveux, puis :
– Ah !
monsieur le Docteur, fit-elle, j’ai les sueurs froides quand on me parle de ce
fils. Ne m’en parlez pas, par pitié !
– Mais
pourquoi ? demanda le docteur en colère. Qu’est-ce qu’il vous a fait ? Allons,
dites !
– Il ne m’a
rien fait, se hâta de répondre la vieille. En conscience, je dois le
reconnaître ! Il m’a toujours couru après, respectueusement… Mais je… voyez
comme je tremble, dès que j’en parle ? Je ne peux pas en parler ! Écoutez,
monsieur le Docteur, ce n’est pas mon fils.
Le jeune
homme perdit patience ; il s’écria :
– Comment,
ce n’est pas votre fils ? Qu’est-ce que vous dites ? Vous êtes idiote ou vous
devenez folle ? Est-ce que ce n’est pas vous qui l’avez fait ?
La vieille
baissa la tête à cette sortie, elle ferma à demi ses yeux rouges et répondit :
– Oui,
monsieur. Je suis peut-être idiote. Folle, non. Plût à Dieu ! Je n’aurais plus
tant de peine. Mais il y a des choses que Votre Seigneurie ne peut pas savoir.
Vous êtes trop jeune. Moi j’ai les cheveux blancs, je souffre depuis si
longtemps, et j’en ai vu… j’en ai vu… J’ai vu des choses, moi, que vous ne
pouvez même pas imaginer.
– Eh bien,
qu’avez-vous vu ? Parlez !
– Des
choses, des choses terribles, soupira la vieille en hochant la tête. Vous
n’étiez pas encore né, ni à naître, et moi, je les ai vues de ces yeux qui
depuis n’ont cessé de pleurer des larmes de sang. Est-ce que vous avez entendu
parler d’un certain Canabardo ?
– Garibaldi ?
demanda le docteur, stupéfait.
– Précisément, celui qui vint dans le pays et fit révolter les campagnes et les
villes contre toutes les lois des hommes et de Dieu ? Vous en avez entendu
parler ?
– Oui, oui.
Mais dites. Qu’est-ce que Garibaldi a à voir là-dedans ?
– Il vous
faut savoir que ce Canabardo donna l’ordre, en arrivant, d’ouvrir toutes
les prisons. Vous imaginez quelle invasion ce fut dans nos campagnes ! Les pires
voleurs, les plus terribles assassins, des bêtes fauves, sanguinaires, rendues
enragées par leurs années de galère… Il y en avait un surtout, le plus féroce,
un certain Cola Camizzi, un chef de brigands qui tuait les pauvres créatures de
Dieu comme des mouches, par plaisir…, pour essayer la poudre, disait-il, pour
voir si sa carabine portait juste. Celui-là se mit en campagne de nos côtés. Il
passa par Farnia avec une bande qu’il avait formée, rien que des paysans ; mais
il n’était pas encore satisfait, il en voulait d’autres, et il tuait tous ceux
qui refusaient de le suivre. Moi, j’étais mariée depuis quelques années, et
j’avais ces deux fils de ma chair qui sont maintenant là-bas en Amérique ! Mon
pauvre mari était métayer sur les terres de Pozzetto. Cola Camizzi passa par là
et emmena de force mon mari. Deux jours plus tard, je me le vois revenir pâle
comme un mort ; il était méconnaissable ; il ne pouvait pas parler ; ses yeux
étaient emplis de ce qu’il avait vu, et il cachait ses mains, le pauvre, par
dégoût de ce qu’il avait été contraint de faire… Ah ! monsieur le Docteur, mon
sang ne fit qu’un tour quand je le vis dans cet état. Je lui criai (Dieu ait son
âme) : « Nino, Nino, qu’est-ce que tu as fait ? » Il ne pouvait pas parler. « Tu
t’es sauvé ? Et maintenant s’ils te reprennent ? Ils vont te tuer ! » C’était
mon cœur, mon cœur qui m’avertissait de tout. Mais lui, sans un mot, s’assit au
coin du feu ; il tenait toujours ses mains cachées sous sa veste ; il avait des
yeux de fou ; il regardait à terre. Il parla enfin : « Plutôt la mort ! » Il
n’ajouta rien. Trois jours il resta caché. Le quatrième il sortit : nous étions
pauvres, il fallait travailler. Il sortit pour travailler. Le soir, il ne rentra
pas… J’attendis, j’attendis, ah ! Seigneur ! Mais déjà, je savais, j’avais tout
deviné. Je me disais pourtant : « Qui sait ? Ils ne l’ont peut-être pas tué. Ils
l’ont simplement repris ! » J’appris, six jours plus tard, que Cola Camizzi se
trouvait avec sa bande à Montelusa, une propriété des moines qui s’étaient
sauvés. Comme une folle, j’y allai. Depuis le Pozzetto, cela faisait plus de six
milles de route. C’était une journée de vent, comme je n’en ai plus connu de
pareille dans ma vie. Est-ce que vous avez jamais « vu » le vent ? Ce jour-là,
on le voyait. On aurait dit que toutes les âmes de ceux qu’ils avaient
assassinés criaient vengeance aux hommes et à Dieu. Je me jetai dans ce vent, et
il me porta : je hurlais plus fort que lui. Je ne courais pas, je volais : je
mis à peine une heure à arriver au couvent, qui était juché tout en haut, au
milieu des peupliers noirs. Il y avait une grande cour, entourée de murs. On y
entrait par une toute petite porte, à moitié cachée – je la vois encore – par
une grande touffe de câpriers plantée dans le mur. Je pris une pierre pour
frapper plus fort : je frappai ; ils ne voulaient pas m’ouvrir, mais je frappai
tant et tant qu’à la fin ils m’ouvrirent. Ah ! ce que je vis !
Maragrazia
se dressa, soulevée d’horreur, les yeux fixes ; sa main s’allongeait, les doigts
crispés de dégoût. La voix lui manquait pour continuer :
– À la
main…, dit-elle, à la main… ces assassins…
Elle
s’arrêta encore, la voix étranglée, elle fit de la main le geste de lancer
quelque chose.
– Eh bien ?
demanda le docteur, bouleversé.
– Ils
jouaient… dans la cour… aux boules… mais avec des têtes d’hommes… noires,
pleines de terre…, ils les tenaient par les cheveux… et une, celle de mon mari,
c’était Cola Camizzi qui la tenait… Il me la montra. Je jetai un cri qui me
déchira la gorge et la poitrine, un cri si fort que les assassins en
tremblèrent. Cola Camizzi me serra le cou pour me faire taire, mais un des
hommes lui sauta dessus, furieux, et alors, quatre, cinq, dix d’entre eux,
encouragés, se jetèrent sur lui, l’entourèrent. Ils étaient excédés. La tyrannie
féroce de ce monstre avait fini par les révolter eux-mêmes, et j’eus la joie de
le voir étranglé sous mes yeux par ses compagnons, ce chien…
La vieille
s’abandonna sur la chaise, à bout de forces, haletante, agitée par un
tremblement convulsif.
Le jeune
homme la regardait, bouleversé, et sur son visage se mêlaient la pitié,
l’horreur et le dégoût. Mais sa stupeur surmontée, il rassembla ses idées et ne
parvint pas à saisir de rapport entre cette atroce histoire et l’autre fils. Il
questionna.
– Attendez,
répondit la vieille, dès qu’elle eut retrouvé son souffle. Celui qui s’était
révolté le premier, qui avait pris ma défense, s’appelait Marco Trupia.
– Ah !
s’écria le médecin, Rocco est donc…
– Son fils,
reprit Maragrazia. Pensez un peu, monsieur le Docteur, si je pouvais être la
femme de cet homme après ce que j’avais vu ! Il me voulut de force ; trois mois
il me garda avec lui, enchaînée, bâillonnée, parce que je criais, je le mordais.
Au bout de trois mois, la justice finit par le dénicher et l’envoya aux galères,
où il ne tarda pas à mourir. Mais j’étais enceinte. Ah ! monsieur le Docteur, je
vous le jure, je me serais arraché les entrailles : il me semblait que je
couvais un monstre. Je sentais que je ne pourrais pas le voir dans mes bras. À
la seule idée de lui donner le sein, je criais comme une perdue. Je faillis
mourir quand j’accouchai. Ma mère (Dieu ait son âme) m’assistait ; elle ne me le
fit même pas voir : elle le conduisit aussitôt chez les parents du père qui l’ont
élevé… Et maintenant, monsieur le Docteur, comprenez-vous que je puisse dire que
ce n’est pas mon fils ? Le docteur demeura un instant absorbé dans ses pensées,
puis :
– Mais, lui,
votre fils, n’a rien fait de mal ?
– Rien !
répondit aussitôt la vieille. Mais quand mes lèvres ont-elles prononcé un seul
mot contre lui ? Jamais, monsieur le Docteur. Au contraire… Mais que puis-je y
faire, si je ne puis le voir, même de loin ? C’est tout le portrait de son père,
le visage, l’allure, jusqu’à la voix… Je me mets à trembler rien qu’en l’apercevant ;
j’ai des sueurs froides ! Ce n’est pas moi, c’est tout mon sang qui se révolte.
Qu’y puis-je ?
Elle
attendit un instant, s’essuyant les yeux du revers de la main ; puis craignant
que le convoi des émigrants quittât Farnia sans emporter sa lettre pour ses
véritables fils, pour ses fils bien-aimés, elle s’enhardit à nouveau et s’adressant
au docteur abîmé dans ses réflexions :
– Si vous
vouliez me faire la charité que vous m’avez promise…
Et comme le
docteur, sortant de sa rêverie, lui disait qu’il était prêt, elle approcha sa
chaise de la table et, une fois de plus, de sa voix trempée de larmes, elle
recommença à dicter :
– Mes
chers fils…
La lumière d’en face (Il lume dell’altra casa)
- 1909

Première publication
dans le Corriere della serra, 12 décembre 1909 ; reprise dans le
recueil Terzetti (Trios), Milan, Treves, 1912 ; rassemblée dans Novelle
per un anno, Il Viaggio (Nouvelles pour une année, Le Voyage),
Florence, Bemporad, 1928, vol. XII. |
Ce fut un soir, un dimanche, au retour d’une
longue promenade.
Tullio Buti avait loué
cette chambre depuis deux mois environ. Ses propriétaires, Madame Bianchi,
une petite bonne vieille à la mode d’autrefois, et Clotildina, sa fille,
d’âge presque canonique, ne le voyaient jamais ; il avait coutume de sortir
tous les matins à la première heure pour ne rentrer qu’à la nuit tombée ;
elles savaient qu’il était attaché au Ministère de la justice ; elles
savaient aussi qu’il avait le titre d’avocat ; c’était tout.
Rien dans la petite
chambre plutôt étroite, meublée modestement, ne révélait un habitant ; on
eût dit que de propos délibéré, avec une application constante, il avait
résolu d’y séjourner en étranger, comme dans une chambre d’hôtel. Il avait
bien, certes, rangé son linge dans la commode, suspendu quelques habits dans
l’armoire ; mais à part cela, rien sur les murs, rien sur les autres
meubles, pas une boîte, pas un livre, pas un portrait ; jamais rien sur la
table, jamais une enveloppe déchirée ou quelque journal déplié ; jamais sur
les chaises le moindre objet oublié, un col, une cravate, pour indiquer que,
dans cette chambre, il se trouvait, il se sentait chez lui.
Les Bianchi, la mère et
la fille, craignaient qu’il ne fît pas long feu chez elles. Elles avaient eu
beaucoup de peine à louer cette petite chambre. On était venu souvent la
visiter, personne n’en avait voulu. Au vrai, elle n’était ni bien commode,
ni bien gaie, avec son unique fenêtre qui donnait sur une ruelle privée,
étroite, d’où ne lui venait jamais air ni lumière, écrasée comme elle
l’était par la maison d’en face qui faisait écran.
Mère et fille auraient
voulu dédommager ce locataire, qui s’était fait tant désirer, par de menus
soins, par des attentions ; elles en avaient imaginé et préparé plusieurs,
durant la période d’attente : « Nous lui ferons ci… nous lui dirons ça… » et
ceci et le reste ; Clotildina surtout, la fille avait combiné mille
charmantes gracieusetés, mille charmantes « civilités », comme disait la
mère, oh ! mais tout à fait sans façons, sans arrière-pensées, sans être
importune ni ennuyeuse.
C’était en vain : Il
ne se faisait jamais voir.
Peut-être, si elles
avaient su, auraient-elles compris aussitôt que leurs craintes étaient sans
fondement. Cette chambrette triste, sombre, écrasée par la maison d’en face,
s’accordait avec l’humeur de son locataire.
Dans la rue, Tullio
Buti marchait toujours seul, sans même les deux compagnons des plus
farouches solitaires : le cigare et la canne. Les mains plongées dans les
poches de son pardessus, la tête dans les épaules, sourcils froncés, le
chapeau enfoncé jusqu’au nez, il semblait nourrir contre la vie la plus
sombre des rancœurs.
Au bureau, il
n’échangeait jamais un mot avec aucun de ses collègues, lesquels en étaient
encore à décider si c’était l’épithète de hibou ou celle d’ours qui lui
convenait le mieux.
Nul ne l’avait jamais
vu entrer le soir dans un café ; beaucoup, en revanche, l’avaient vu fuir
les rues les plus fréquentées, les plus éclairées, pour se perdre dans
l’ombre des longues rues solitaires des hauts quartiers, s’écartant chaque
fois des murs pour contourner le cercle de lumière que projettent les
réverbères sur les trottoirs.
Aucun geste
involontaire, pas la moindre contraction des traits de son visage, aucun
mouvement de ses yeux ou de ses lèvres pour trahir jamais les pensées qui
paraissaient l’absorber, la noire douleur où il semblait s’enfermer. Mais
cette secrète douleur, les tristes pensées qui gîtaient sous son front,
étaient imprimées sur toute sa physionomie. La dévastation de cette âme se
lisait clairement dans la fixité angoissée des yeux clairs, aigus, dans la
pâleur du visage amaigri, dans la décoloration précoce de l’épaisse barbe
inculte.
Tullio Buti n’écrivait
jamais et ne recevait jamais de lettres ; il ne lisait point de journaux ;
quoi qu’il pût se passer dans la rue qui attirât la curiosité de la foule,
il ne s’arrêtait et ne se tournait jamais pour s’en rendre compte ; et si
parfois la pluie le surprenait à l’improviste, il continuait à marcher du
même pas, comme si de rien n’était.
Que pouvait-il bien
faire dans la vie, on ne savait. Il ne le savait peut-être pas lui-même. Il
la subissait… Peut-être ne soupçonnait-il même pas qu’on pût la subir
différemment, ni qu’à vivre différemment, on pût moins ressentir le poids de
l’ennui et de la tristesse.
Il n’avait pas eu
d’enfance ; il n’avait pas été jeune, non, jamais. Les scènes sauvages
auxquelles il avait assisté chez lui dès l’âge le plus tendre, provoquées
par la brutalité et la tyrannie féroce de son père, avaient desséché en lui
tous les germes de vie.
Après la mort de sa
mère tuée encore jeune par les atroces sévices de son mari, la famille
s’était débandée : une de ses sœurs s’était faite religieuse, son frère
était parti pour l’Amérique, lui-même avait quitté la maison, avait erré ;
aux prix d’efforts incroyables, il était parvenu à se hausser jusqu’à sa
situation.
À présent, il ne
souffrait plus. Il semblait souffrir : en réalité le sens de la douleur
lui-même s’était atrophié en lui. Il semblait toujours absorbé dans des
pensées pénibles mais non, il ne pensait même plus. Son esprit était demeuré
comme perdu dans une sorte d’obscure épouvante, dont il n’était rendu
conscient, à peine conscient, que par un peu d’âcreté à la gorge. Quand il
circulait le soir dans les rues solitaires, il comptait les réverbères ;
rien d’autre ; ou encore il regardait son ombre ; ou bien il écoutait le
bruit de ses pas ; quelquefois, il s’arrêtait devant les jardins des villas
et contemplait les cyprès fermés et sombres comme lui, plus nocturnes que la
nuit.
Ce dimanche-là, fatigué
de sa longue promenade sur la voie Appienne, il se décida contre son
habitude à rentrer chez lui. Il était encore trop tôt pour aller souper.
Mieux valait attendre dans sa chambre que le jour achevât de mourir et que
l’heure de manger fût venue.
Pour les Bianchi, mère
et fille, ce fut une surprise joliment agréable. Oh ! Clotildina en battait
des mains ! Laquelle des petites attentions combinées, préparées, laquelle
des gracieusetés et des « civilités » particulières allait-on lui faire tout
d’abord ? Conciliabule entre la mère et la fille ; mais soudain Clotildina
tape du pied, se frappe le front. Oh ! mon Dieu ! et la lampe, la lampe ! La
première des choses, c’était de lui porter une lampe, la bonne, mise exprès
de côté, en porcelaine avec des coquelicots et un globe dépoli. Elle
l’alluma et vint frapper discrètement à la porte du locataire. Elle
tremblait tellement d’émotion, que le globe oscillait, heurtait le verre qui
risquait de s’enfumer.
– Vous permettez ?
C’est la lampe…
– Non, merci – répondit
Buti de l’intérieur – je sors tout de suite.
La vieille fille fit
une petite moue, en baissant les yeux, comme si le locataire eût pu la voir,
et elle insista :
– Mais vous savez, je
l’ai là toute prête… C’est pour que vous ne restiez pas dans l’obscurité.
Buti répéta durement :
– Non… merci.
Il était assis sur le
petit canapé derrière la table, et ouvrait tout larges ses yeux dilatés dans
l’ombre, qui s’épaississait peu à peu dans la chambrette, tandis qu’aux
carreaux agonisait, si triste, la suprême clarté crépusculaire.
Combien de temps
resta-t-il ainsi, inerte, les yeux grand ouverts, sans pensée, oublieux des
ténèbres qui déjà l’avaient enseveli ?
Tout à coup, la lumière
se fit…
Stupéfait, il promena
son regard autour de lui. Oui, sa chambre s’était éclairée à l’improviste ;
elle s’était éclairée d’une lumière calme, douce comme une haleine
mystérieuse. Qu’y avait-il donc ? Qu’est-ce qui arrivait ?
Ah ! voici… De la
lumière en face. Une lampe allumée en cet instant dans la maison d’en face :
le souffle d’une vie étrangère, qui pénétrait pour dissiper les ténèbres, le
vide, le désert de son existence…
Il demeura un grand
moment à contempler cette clarté comme une chose miraculeuse et une angoisse
intense le prit à la gorge quand il nota avec quelle suavité elle se posait
sur son lit, sur le mur, et puis aussi sur ses mains pâles abandonnées sur
la table. De cette angoisse, voici que surgit le souvenir du foyer détruit,
de son enfance opprimée, de sa mère ; et c’est pour lui comme si la lueur
d’une aube, d’une aube lointaine rayonnait dans la nuit de son âme.
Il se leva, gagna la
fenêtre, et furtivement, derrière les carreaux, il regarda là-bas, dans la
maison d’en face, cette fenêtre d’où la lumière lui venait.
Il vit une petite
famille réunie autour de la table à manger : trois enfants, le père assis
déjà ; la maman encore debout, s’occupait à les servir, et cherchait – il
pouvait le comprendre aux gestes – à réfréner l’impatience des deux aînés,
qui brandissaient leur cuiller et se démenaient sur leur chaise. Le plus
petit étirait le cou, tournait et retournait sa tête blonde : évidemment, on
avait trop serré le nœud de sa serviette : pourtant si maman s’était
dépêchée de lui donner la soupe, il n’aurait plus senti la gêne de ce nœud
trop serré. Et voilà, en effet, voilà : oh ! avec quelle voracité il se
mettait à manger ! toute la cuillère disparaissait dans sa bouche… Et le
papa, perdu dans la fumée qui montait de son assiette, riait. À présent, la
maman s’asseyait à son tour, là, juste en face… Tullio Buti eut un mouvement
instinctif de recul : elle avait, en s’asseyant, levé les yeux vers la
fenêtre ; mais il réfléchit que, protégé par l’obscurité, il ne pouvait être
vu ; il resta donc là, assistant au souper de cette petite famille, et tout
à fait oublieux du sien.
À dater de ce jour,
tous les soirs, en sortant du bureau, au lieu d’entreprendre ses longues
promenades solitaires, il prit la route du logis ; chaque soir, il attendit
que parmi les ténèbres de sa chambre, la lampe d’en face éveillât doucement
une lueur d’aube ; et il restait là, derrière les carreaux, comme un
mendiant, à savourer avec une angoisse infinie cette douce et précieuse
intimité, ce confort familial, dont jouissaient les autres, dont il avait
joui, lui aussi, tout enfant, durant quelques rares soirées, lorsque sa
mère… sa mère à lui… comme celle-ci… Et il pleurait.
Oui. Ce fut le miracle
accompli par la lumière de l’autre maison. L’obscure épouvante, où son âme
s’était perdue au cours de si longues années, se dissipa à cette calme
clarté.
Mais cependant Tullio
Buti ne pensait pas aux étranges suppositions que ses séances dans
l’obscurité faisaient naître chez la propriétaire et sa fille.
Par deux fois
Clotildina lui avait encore offert la lampe ; en vain. Si, au moins, il
avait allumé sa bougie ! Mais non, pas même.
Est-ce qu’il était
souffrant ? Clotildina avait osé le lui demander d’une voix tendre, à
travers la porte, la seconde fois qu’elle avait accourue avec la lampe. Il
lui avait répondu :
– Non, je suis très
bien ainsi…
À la fin des fins…
Certainement, Dieu du Ciel, rien de plus excusable… par le trou de la
serrure, Clotildina avait épié et, à son grand étonnement, elle avait vu,
elle aussi, dans la petite chambre du locataire la clarté répandue par la
lumière de l’autre maison, de l’étage des Masci justement, et lui, elle
l’avait vu, debout derrière les vitres de sa fenêtre, occupé à regarder
là-bas, chez les Masci…
Alors Clotildina, toute
sens dessus dessous, avait couru pour annoncer à sa mère la grande
découverte :
– Il est amoureux de
Marguerite ! de Marguerite Masci ! amoureux !
Quelques jours après,
comme Tullio Buti était au guet, il vit avec surprise, dans la salle, en
face, où la famille se trouvait comme d’habitude en train de souper – mais
ce soir-là le père était absent, – il vit entrer sa bonne vieille de
propriétaire avec sa fille, accueillies comme des amies de vieille date. À
un moment donné, Tullio Buti se retira d’un bond de la fenêtre, tout
troublé, haletant.
La petite maman et les
trois enfants avaient levé les yeux à la fois et regardé vers sa fenêtre.
Sans aucun doute, les deux femmes s’étaient mises à parler de lui.
Et alors ? Alors tout
allait peut-être finir là ! Le lendemain soir, la petite maman, ou le mari,
sachant qu’il se tenait mystérieusement sans lumière dans la chambre d’en
face, fermeraient les volets ; fallait-il donc qu’à partir du lendemain ne
lui arrivât plus cette lumière dont il vivait, cette lumière qui était son
innocente volupté, son réconfort…
Mais il n’en fut pas
ainsi.
Le soir même, quand la
lumière de là-bas fut éteinte, et que, plongé dans les ténèbres, après avoir
attendu encore un peu de temps que la petite famille fût allée se coucher,
il alla ouvrir avec précaution sa fenêtre pour renouveler l’air, il vit la
fenêtre d’en face également ouverte et peu après, (dans l’ombre, il en eut
un tremblement qui ressemblait à de la terreur) il vit apparaître à la
croisée la femme, rendue curieuse peut-être, par ce qu’avaient dit de lui
les Bianchi, mère et fille.
Très élevés, les deux
bâtiments qui ouvraient les uns en face des autres, à si peu de distance,
les yeux de leurs fenêtres, ne laissaient apercevoir ni une bande claire du
ciel, ni une sombre bande de terre, de cette ruelle fermée au bout par une
grille ; ils ne laissaient jamais pénétrer un rayon de soleil, ni un rayon
de lune.
Elle ne pouvait être là
que pour lui, par conséquent, et certainement parce qu’elle s’était aperçue
qu’il se trouvait lui-même accoudé à sa fenêtre, dans le noir.
Dans le noir, ils
pouvaient à peine se deviner. Mais lui, depuis longtemps déjà, savait
qu’elle était belle ; il connaissait déjà toutes les grâces de ses gestes,
les éclairs de ses yeux noirs, les sourires de ses rouges lèvres.
Pourtant cette première
fois, à cause de la surprise qui le bouleversait et coupait sa respiration
d’un frémissement d’inquiétude presque insoutenable, il éprouva de la peine
plutôt qu’un autre sentiment, il dut faire un effort violent sur lui-même
pour ne pas rentrer, pour attendre qu’elle rentrât la première.
Le rêve de paix,
d’amour, d’intimité douce, précieuse qu’il avait échafaudé autour de cette
petite famille, dont il avait, par reflet, joui lui aussi, le rêve
s’écroulait, puisque dans l’ombre, cette femme, furtive, s’accoudait pour un
étranger à sa fenêtre… Mais cet étranger, n’était-ce pas lui ? Avant de
rentrer, avant de refermer la croisée, elle murmura :
– Bonsoir !
Qu’avaient donc imaginé
à son propos les deux autres femmes pour éveiller et enflammer de la sorte
la curiosité de celle-ci ? Quelle étrange et puissante attraction avait
exercé sur elle le mystère de sa vie close, puisque, dès la première fois,
laissant là ses petits, elle était venue vers lui, comme pour lui tenir un
peu compagnie ?
Oui, l’un en face de
l’autre, quoiqu’il eussent tous deux évité de se regarder et simulé d’être à
la fenêtre sans aucune intention précise, tous les deux, tous les deux – il
en était sûr – avaient vibré d’un même frisson d’attente, l’attente de
l’inconnu, si près l’un de l’autre, éperdus de ce sortilège qui avait agi
dans l’ombre. Quand, très tard, il referma sa fenêtre, il eut la certitude
que le lendemain, une fois la lampe éteinte, elle se remettrait à la
croisée, pour lui. Il en fut ainsi.
Depuis ce jour là,
Tullio Buti n’attendit plus dans sa petite chambre la lumière de la maison
d’en face ; il attendait avec impatience, au contraire, que cette lumière
s’éteignît.
La passion de l’amour,
qu’il ignorait, s’élança vorace, impitoyable dans le cœur de cet homme si
longtemps retenu en marge de la vie ; elle s’empara de cette femme, la
déracina, l’emporta comme en un tourbillon.
Le jour même où Buti
quitta la petite chambre des Bianchi, éclata comme une bombe la nouvelle que
la dame du 3e étage de la maison d’en face, Mme Masci,
avait abandonné son mari et ses trois enfants.
La petite chambre qui,
pendant quatre mois environ, avait logé Buti, demeura vide ; et durant de
longues semaines demeura éteinte la pièce d’en face, où la petite famille,
chaque soir, se réunissait pour souper.
Puis la lumière
réapparut au-dessus de la table triste, autour de laquelle le père, écrasé
par son malheur, regardait les visages consternés des trois bambins qui
n’osaient pas tourner les yeux vers la porte, par où la mère entrait chaque
soir avec la soupière qui fumait.
Cette lumière,
réapparue au-dessus de la table triste, recommença alors à éclairer
doucement la petite chambre d’en face, la chambre déserte.
Fallut-il que Tullio
Buti et sa maîtresse s’en souvinssent, après quelques mois de leur cruelle
folie ?
Un soir, les Bianchi
épouvantées, virent apparaître, hors de lui, tout convulsé, leur étrange
locataire. Que voulait-il ? la petite chambre, si elle n’était pas encore
louée ! Non, pas pour lui, pas pour y habiter ! pour y venir une heure
seulement, quelques minutes au moins, chaque soir, en cachette ! Ah ! par
pitié, par pitié pour cette pauvre mère qui de loin, sans être vue, voulait
revoir ses enfants ! Toutes les précautions seraient prises, ils se
déguiseraient s’il le fallait ; ils profiteraient chaque soir d’un moment où
l’escalier serait désert ; ils paieraient le double, le triple de location
pour ces quelques minutes… !
Non, les Bianchi ne
voulurent pas consentir ; seulement, jusqu’au jour où la chambre serait
louée, elles permirent que de temps en temps… ah ! mais par exemple, à
condition que personne ne le sût… de temps en temps.
Le lendemain, comme
deux voleurs, ils vinrent. Ils entrèrent à bout de forces dans la nuit de la
petite chambre, et attendirent que la lampe d’en face éveillât encore sa
lueur d’aube.
De loin, comme cela,
cette lumière devait les faire vivre.
La voilà, enfin !
Mais Tullio Buti ne put
tout d’abord en soutenir la vue. Comme cette lumière lui paraissait glacée à
présent, méfiante, mauvaise, spectrale ! Elle, au contraire, avec des
sanglots qui râlaient dans la gorge, s’en désaltéra, avide ; elle se
précipita vers la croisée, pressant avec force son mouchoir contre ses
lèvres. Ses petits… ses petits… ses petits… là-bas… les voilà… à table, sans
savoir…
Il s’élança, pour la
soutenir, et tous les deux restèrent là, enlacés, cloués sur place, à
guetter.
L’illustre disparu (L'illustre estinto)
- 1909
 Première publication dans
la La lettura, novembre 1909 ; reprise dans le recueil Terzetti
(Trios), Milan, Treves, 1912 ; rassemblée dans Novelle per un anno, La
Giara (Nouvelles pour une année, La Jarre), Florence, Bemporad,
1928, vol. XI. |
I
Assis dans son lit,
pour que son angine de poitrine ne l’étouffât point, la nuque abandonnée sur
l’amoncellement des coussins, l’honorable Constanzo Ramberti regardait, à
travers la boursouflure de ses paupières demi-closes, le rayon de soleil
qui, de la fenêtre, s’étendait sur ses jambes et dorait la bourre d’un châle
gris, à carreaux noirs.
Il se regardait
mourir ; son mal était sans remède, il le savait. Il se repliait sur
lui-même, s’interdisait d’étendre son regard dans la chambre plus loin que
les bords de son lit. Ce n’était pas pour se recueillir en vue de sa fin
imminente, c’était par crainte, s’il élargissait le moins du monde son
horizon, que la vue des objets environnants lui rappelassent et lui fissent
regretter les rapports qu’il pouvait encore entretenir avec la vie et que la
mort allait briser avant peu.
Ramassé, rapetissé dans
ces bornes étroites, il se sentait plus en sécurité, mieux à l’abri. Et, se
plongeant dans la contemplation des plus infimes détails, du fin frisottis
de son châle doré par le soleil, il savourait la lenteur des minutes, de
toutes les minutes qui lui appartenaient encore, quelques heures peut-être,
peut-être un jour… deux, trois jours ; peut-être même – au plus – une
semaine. Mais si une minute s’écoulait avec tant de lenteur, comment
ferait-il pour supporter jusqu’au bout cette interminable semaine ?
Pourtant, sa lassitude
n’était point provoquée par la lenteur que mettaient les minutes à couler
sur la bourre de son châle de laine : c’était la conséquence des efforts
auxquels il se contraignait pour s’interdire de penser.
À quoi aurait-il bien
pu penser, à cette heure ? À sa mort ? Plutôt… tiens, quelle idée : ne
pourrait-il pas essayer de se représenter tout ce qui arriverait après ?
Oui, c’était là un moyen pour lui, privé de tout réconfort religieux, de
retarder le néant, de prolonger son séjour ici-bas.
Courageusement,
l’honorable Constanzo Ramberti s’imagina après sa dernière heure tel que les
autres le verraient ; comme il avait vu tant de morts : un cadavre rigide,
sur ce même lit, les pieds contractés dans des escarpins vernis, le visage
cireux et glacé, les mains de pierre, et même (pourquoi pas ?) élégant dans
son habit noir, parmi toutes les fleurs jonchant le lit et les coussins.
Il prit la pose,
contracta ses pieds et les contempla. Il sentit un chatouillement au
ventre ; il souleva une main et lissa ses cheveux ; puis il caressa sa barbe
rougeâtre, taillée en fourche. Il se dit qu’après sa mort, cette barbe
serait peignée et ce qui lui restait de cheveux disposé avec soin sur son
crâne par le chef de son secrétariat particulier, le « cavaliere »
Spigula-Nonnis, qui, depuis tant de jours, et de nuits, le soignait, le
pauvre homme, avec le plus affectueux dévouement, ne l’abandonnant pas un
instant, se désolant, au pied du lit, de ne pouvoir alléger ses souffrances.
Et pourtant le
cavaliere Spigula-Nonnis l’aidait sans le savoir : il l’aidait à mourir avec
dignité et philosophie. Peut-être, s’il était demeuré seul, se serait-il
laissé aller à geindre, à pleurer, à hurler de rage et de désespoir ; mais,
avec le cavaliere Spigula-Nonnis au pied de son lit, qui l’appelait
« Excellence », il ne songeait même pas à soupirer ; il regardait droit
devant lui, attentif, les lèvres effleurées par un léger sourire.
Oui, la présence de cet
homme triste, long et myope, le retenait en scène par un fil, bien ténu
désormais, pour y jouer son rôle jusqu’à la fin. La fragilité de ce fil
exaspérait à chaque minute son angoisse et sa terreur intimes, car il ne
pouvait s’empêcher de sentir la vanité, l’inutilité effroyable des efforts
qu’il faisait pour se cramponner à son rôle : efforts pareils à ceux d’une
bestiole agonisante, de l’insecte tombé à l’eau qui s’agrippe en vain
à un brin d’herbe, à une ramille flottante… Combien de fois, avait-il été le
spectateur cruel de ce drame ? La vanité de tout ce dont il avait empli le
vide de l’existence lui apparaissait, personnifiée dans le cavaliere
Spigula-Nonnis. Son autorité, son prestige, autant de choses creuses qui
s’en allaient de lui, qui n’avaient plus de valeur, mais qui pourtant,
au-dessus du gouffre où elles allaient s’engloutir, flottaient seules avec
quelque consistance encore, fantômes de rêves, apparences de vie qui, un peu
de temps après sa mort, s’agiteraient autour de lui, autour de son lit,
autour de son cercueil…
Oui, le cavaliere
Spigula-Nonnis ferait sa dernière toilette, l’habillerait, le peignerait
avec un soin affectueux, non sans quelque répugnance toutefois. Lui-même, du
reste, éprouvait une grande répugnance en songeant que son corps serait
contemplé dans sa nudité par cet homme, tripoté par ses grosses mains
osseuses. Mais il n’avait nulle autre personne auprès de lui : pas le
moindre parent, proche ou lointain. Il allait mourir solitaire, ainsi qu’il
avait toujours vécu ; solitaire dans cette délicieuse villa de Castel
Gandolfo qu’il avait louée, avec l’espoir que deux ou trois mois de repos
passés dans le calme le remettraient sur pied. Mourir… et il avait sa peine
quarante-cinq ans !
Il mourait stupidement,
par sa faute ; il s’était tué de travail ; il avait lutté avec un entêtement
acharné qui l’avait brisé. Il avait vaincu, mais à l’heure où il triomphait,
la mort était déjà en lui, la mort, la mort qui, furtivement, avait pris peu
à peu possession de son corps. Lorsqu’il était allé prêter serment au Roi,
lorsqu’avec une résignation affectée, mais dans son for intérieur rayonnant
de joie, il avait reçu les congratulations de ses collègues et de ses amis,
la mort était déjà en lui, et il ne s’en doutait pas. Deux mois plus tard,
un soir, elle lui avait allongé à l’improviste un coup de griffe au cœur et
l’avait laissé, la bouche ouverte, la tête renversée sur son bureau de
ministre des Travaux publics.
Tous les journaux
d’opposition l’avaient violemment attaqué, lors de sa nomination, qualifiée
par eux « d’indigne passe-droit de la part du Président du Conseil ». Mais
en publiant la nouvelle de sa mort « à la fleur de l’âge », il était
probable qu’ils tiendraient compte de ses mérites, de son labeur assidu dans
les commissions, de sa passion unique, constante, pour la vie publique qui
l’absorbait tout entier ; du zèle qu’il avait toujours apporté à remplir ses
devoirs de ministre… Eh oui ! On peut accorder de ces consolations à ceux
qui s’en vont : et d’autant plus que l’amitié, la fameuse protection du
Président du Conseil n’avaient pu lui laisser au moins la joie de mourir
ministre. Aussitôt après cette syncope, on lui avait fort aimablement fait
entendre qu’il était opportun – entendons-nous, uniquement par égard pour
votre santé, pas pour autre chose – d’abandonner son portefeuille.
Si bien que, même pour
les journaux amis du Ministère, sa mort ne serait pas « un vrai deuil
national ». Du moins il serait certainement pour toute la presse « un
illustre disparu ». Cela oui, sans aucun doute. On regretterait
l’« existence trop tôt brisée » d’un homme qui « certainement aurait encore
pu rendre au pays d’éminents services, » etc… etc…
Peut-être étant donnés
la proximité de Rome et le bref laps de temps écoulé depuis sa sortie du
Ministère, le Président du Conseil, les ministres, ses ex-collègues, les
sous-secrétaires d’État et bon nombre de députés de ses amis viendraient-ils
de Rome saluer sa dépouille, là, dans cette chambre, que le maire du pays,
pour se mettre en vedette, aura, avec l’aide du cavaliere Spigula-Nonnis,
transformée en chapelle ardente, avec des lauriers en caisse, d’autres
plantes vertes, des fleurs et des candélabres. Il les imaginait entrant,
tous le chapeau à la main, le Président du Conseil en tête, le contemplant
un moment en silence, consternés et pâles, avec cette curiosité contenue par
une instinctive horreur que lui-même avait tant de fois éprouvée en présence
d’un cadavre. Instant solennel, émouvant :
« Pauvre Ramberti ! »
Puis tous se
retireraient dans la pièce à côté, pendant qu’on l’enfermerait dans la
caisse déjà prête.
Valdana, sa ville
natale, Valdana qui, depuis quinze ans, l’élisait député, Valdana, pour
laquelle il avait tant fait, réclamerait certainement sa dépouille ; et le
maire de Valdana accourrait avec deux ou trois conseillers municipaux pour
escorter son corps.
Son corps… Mais son
âme ?… Ah ! son âme, partie, envolée depuis un bon bout de temps, et arrivée
qui sait où…
L’honorable Constanzo
Ramberti fronça les sourcils. Il cherchait à se rappeler une vieille
définition de l’âme, qui l’avait satisfait, lorsqu’il était encore étudiant
de philosophie à l’Université : « L’âme est l’essence qui prend en nous
conscience de nous-même et des objets placés en dehors de nous ». Oui,
c’était cela… c’était la définition d’un philosophe allemand.
Il se prit à
réfléchir :
« Une essence ?…
Qu’est-ce donc qu’une essence ? Une chose « qui est », sans aucun doute,
grâce à laquelle, vivant, je diffère du moi que je serai après ma mort.
C’est clair ! Mais cette essence, au plus intime de moi-même a-t-elle une
existence intrinsèque, ou n’existe-t-elle qu’en tant que je vis ?
Deux hypothèses : si
elle a une existence intrinsèque et qu’elle ne prenne conscience d’elle-même
qu’en moi, une fois partie de moi, n’aura-t-elle plus aucune conscience ?
Alors que sera-t-elle ? Quelque chose que je ne suis point, qu’elle-même
n’est pas tant qu’elle habite en moi. Une fois libérée, elle sera ce qui lui
plaira… si même elle continue à exister. Car il y a l’autre hypothèse : à
savoir qu’elle existe tant que j’existe moi-même, de sorte que, quand je
n’existerai plus…
– Cavaliere, une gorgée
d’eau, je vous prie…
Le cavaliere
Spigula-Nonnis se déplie de toute sa longueur, secouant la torpeur qui
l’avait envahi ; il lui tend un verre, il demande :
– Excellence, comment
vous sentez-vous ?
L’honorable Constanzo
Ramberti boit deux gorgées, puis rendant le verre, il a un pâle sourire à
l’adresse de son secrétaire, ferme les yeux, soupire :
– Comme ci, comme çà…
Où en était-il resté ?
Ah ! il allait partir pour Valdana. Son corps… oui, mieux valait s’en tenir
à son corps. On le prenait par la tête et par les pieds. Dans la caisse,
s’étalait déjà un drap, imbibé d’une solution de sublimé destiné à
envelopper son corps. Puis venait le plombier… Oh ! comment s’appelle donc
cet outil qui bourdonne avec une langue de feu toute bleue ? Voici la
plaque de zinc à souder sur la caisse, le couvercle à visser…
L’honorable Constanzo
Ramberti ne s’amusait pas à rester dans sa caisse : il en sortait et il
contemplait son cercueil, comme uns badaud quelconque : oh ! le beau
cercueil de châtaignier, en forme de lyre, poli, verni, à poignées dorées.
Certainement les funérailles et le transport à Valdana se feraient aux frais
de l’État.
Voilà à présent la
caisse soulevée ; elle traverse les appartements, elle descend malaisément
les escaliers de la villa ; elle traverse le jardin, suivie par tous les
parlementaires, tête nue, derrière le Président du Conseil. La caisse est
introduite dans le corbillard municipal, au milieu de la curiosité craintive
et respectueuse de toute la population accourue pour admirer un spectacle
aussi rare.
De nouveau, l’honorable
Ramberti laisse placer son cercueil dans le corbillard et reste dehors à
regarder son char funéraire, escorté par cette foule qui descend avec
lenteur et solennité du village à la gare. Un wagon, de ceux qui portent
l’écriteau : « Chevaux, 8 – Hommes, 40 », est tout préparé, avec des
planches clouées pour caler le cercueil.
L’honorable Constanzo
Ramberti revoyait alors son cercueil qu’on retirait du corbillard, le
suivait dans le wagon nu et poussiéreux qu’à Rome on allait certainement
orner et garnir de toutes les couronnes envoyées par le Roi et le Conseil
des Ministres, par le Conseil municipal de Valdana et par tous les amis, et
en route !
L’honorable Constanzo
Ramberti suivait le train, avec son wagon mortuaire attaché en queue, durant
des kilomètres et des kilomètres, jusqu’à la station de Valdana, noire de
monde elle aussi. L’un après l’autre, voilà ses amis les plus fidèles, les
plus dévoués, conseillers généraux et municipaux, certains un peu gauches
dans l’habit noir et sous le chapeau haut de forme. Voilà Robertelli… ce bon
Robertelli… qui pleure et qui joue des coudes pour avancer…
– Où est-il, où
est-il ?
Où veux-tu qu’il soit,
mon bon Robertelli ? Il est là, dans la caisse. Il faut que tout le monde y
passe. Mais l’honorable Constanzo Ramberti assistait à cette scène, comme
s’il n’eût pas été en réalité à l’intérieur de ce cercueil si lourd, si
lourd pourtant que les appariteurs de la mairie, en uniforme et en gants
blancs, peinaient pour le charger sur leurs épaules…
Il voyait… tiens,
Tonni, qui, le pauvre, ne sort jamais de chez lui sans que les minutes
soient comptées par sa femme férocement jalouse ; – c’était bien lui, tout
inquiet ; il souffrait, il sortait à chaque instant sa montre, il pestait
contre le retard d’une heure qu’avait eu le train : sa femme certainement
n’en croirait rien. Patience, mon pauvre Tonni, patience ! Tu auras une
scène avec ta femme, et puis, vous vous raccommoderez. Tu vis, toi. Songe
qu’on ne part pour l’autre monde qu’une seule et unique fois.
Voudrais-tu donc pour ton ami, qui te fit obtenir tant de faveurs, un
enterrement à la va-vite ? Laisse qu’on l’enterre avec pompe et solennité…
Tu vois ? Voici Monsieur le Préfet… Place, place.
– Eh ! il y a aussi le
colonel… Mais parbleu, on lui rendait les honneurs militaires. Et tous les
enfants des écoles aussi, et combien de drapeaux et de bannières de sociétés
locales… C’est qu’à dire vrai, tout absorbé qu’il fût par les problèmes les
plus élevés de la politique, les questions les plus ardues d’économie
sociale, il n’avait jamais négligé les intérêts particuliers de sa
circonscription, qui lui devrait longtemps de la reconnaissance pour tous
ses bienfaits. Valdana lui témoignerait peut-être sa gratitude par une
plaque commémorative de marbre, placée dans le jardin public, ou bien
donnerait son nom à une rue, à une place ; et en attendant, elle l’honorait
de funérailles solennelles… Il revit par la pensée, la rue principale de la
ville avec les drapeaux à mi-hampe :
Rue Constanzo Ramberti
Et les fenêtres noires
de monde dans l’attente du corbillard disparaissant sous les couronnes,
attelé de huit chevaux couverts de housses ; et les gens dans la rue se
montrant du doigt la couronne du Roi, belle entre toutes. Le cimetière était
là-bas, derrière la colline, sombre et solitaire. Les chevaux allaient d’un
pas très lent, comme pour lui donner le temps de jouir des suprêmes honneurs
qui lui étaient rendus et prolongeaient encore un peu sa vie révolue.
Voilà ce que
l’honorable Constanzo Ramberti, à la veille de mourir, imagina. Un peu par
sa faute, un peu par la faute d’autrui, la réalité ne répondit pas
complètement à ce qu’il avait imaginé.
II
D’abord, il mourut
pendant la nuit ; on ignore si ce fut durant son sommeil ; ce fut, en tout
cas, sans se faire entendre du cavaliere Spigula-Nonnis qui, écrasé de
fatigue, s’était endormi profondément, au pied du lit, dans son fauteuil.
Spigula-Nonnis, s’éveillant en sursaut, vers quatre heures du matin, et le
trouvant déjà froid et raidi, était resté extraordinairement bouleversé,
d’abord par un étrange bourdonnement qui remplissait la chambre, puis par la
pleine lune qui, à son coucher, semblait s’être arrêtée dans le ciel pour
contempler ce mort sur son lit, à travers les carreaux de la fenêtre dont,
par oubli, on n’avait pas fermé les volets. Le bourdonnement était le fait
d’une grosse mouche qu’en se dressant brusquement le cavaliere avait
troublée dans son sommeil.
Quand, à l’aube,
accourut Agostino Mignecca, le maire, mandé en toute hâte par le domestique,
le cavaliere Spigula-Nonnis l’accueillit par ces mots :
– Il y avait la lune…
Il y avait la lune…
Le cavaliere
Spigula-Nonnis ne pouvait rien dire de plus.
– La lune ? Quelle
lune ?
– Une lune !… une
lune !…
– Oui, parfait, il y
avait la lune… À présent, cher Monsieur, il s’agit de lancer d’urgence un
télégramme à Son Excellence le Président du Conseil ; un autre au Président
de la Chambre ; un autre au maire de… d’où Son Excellence était-il député ?
– De Valdana… (ah !
cette lune !).
– Laissez la lune
tranquille ! Je disais donc… au maire de Valdana : ce qui fait trois, et
d’urgence, pour faire connaître la mauvaise nouvelle à la population,
n’est-ce pas, aux électeurs… Il aura de quoi faire, ce maire-là.
Dépêchez-vous, je vous en prie ! Il faudra faire ouvrir exprès le bureau du
télégraphe : faites-vous accompagner par le garde-champêtre, en mon nom. Et
puis, revenez aussitôt ! Il faudra l’habiller sans tarder. Voyez, le cadavre
est déjà raide.
Ce fut miracle si le
cavalier Spigula-Nonnis, n’écrivit pas dans tous ces télégrammes qu’il y
avait la lune.
Pour se distinguer, le
maire de Mignecca aurait volontiers dressé une chapelle ardente à faire
rester les gens bouche bée, avec catafalque et tout le tremblement. Mais…
dans ces petits pays… on ne trouve rien ; pas un ouvrier qui sache son
métier… Il avait couru à l’église chercher quelques tentures… toutes en
damas rouge à bandes d’or ! Si seulement elles avaient été noires ! Il prit
quatre candélabres dorés, laids à faire frémir… Les fleurs et les plantes
vertes ne manquaient pas, par bonheur : fleurs par terre, fleurs sur le lit…
plein la chambre.
Cependant, on ne trouva
pas le frac dans la malle ; le cavaliere Spigula-Nonnis fut obligé de courir
à Rome, dans le petit appartement de la rue Ludovisi, où il ne le trouva pas
davantage : on finit par le dénicher au fond de la malle… tout au fond. Le
pauvre homme avait complètement perdu la tête. Oh ! pour affectionné, il
l’était… Des torrents de larmes… Mais il fallut faire deux morceaux du frac,
suivant la couture du dos (quel dommage, un habit tout neuf !), les bras du
cadavre refusant de se plier. Et à peine le mort habillé, il fallut le
dévêtir et le rhabiller à nouveau, oui, messieurs, parce que de Valdana
(cela, tout à fait comme l’avait prévu l’honorable Constanzo Ramberti !)
arriva un télégramme officiel d’extrême urgence, où l’on annonçait que la
population, au comble de l’affliction, réclamait unanimement la dépouille
mortelle de son illustre représentant, pour l’honorer de funérailles
solennelles. Le télégramme parlait d’une statue, oui, jusqu’à une statue !…
les choses en grand… et d’une place aussi, une place, celle de la Poste,
qu’on rebaptiserait de son nom. Un médecin arriva de Rome pour pratiquer sur
le cadavre quelques injections de formaline, disait-il ; de « déformaline »
révérence parler, disait le maire Mignecca, après les dites injections. Ah !
où étaient ce visage cireux, cette élégance qu’avait rêvé de conserver
jusque dans la mort l’honorable Costanzo Ramberti ! – Une face grosse comme
çà, voilà ce qu’on lui fit, sans nez, sans joues, sans menton, sans rien –
une boule de suif, exactement. Si bien qu’on eut la bonne idée de dissimuler
son visage sous un mouchoir.
Beaucoup plus d’amis
députés que l’honorable Constanzo Ramberti ne se figurait en posséder
accoururent le lendemain matin à Castel Gandolfo, en même temps que les
présidents de la Chambre et du Conseil, les ministres et les
sous-secrétaires d’État. Vinrent aussi quelques sénateurs, des moins âgés,
un peloton de journalistes et jusqu’à deux photographes.
La journée était
splendide.
À ces hommes écrasés
par tant de problèmes politiques et sociaux, assombris par toutes les luttes
quotidiennes, certainement ce plongeon dans du bleu, l’exquise vision de la
campagne reverdie, des castelli romains ensoleillés, du lac et des
bois, cet air encore un peu vif, mais où passait déjà l’haleine du
printemps, devaient donner une impression de fête. Ils ne l’avouaient pas ;
au contraire, ils se montraient tristes et graves, et peut-être
l’étaient-ils ; mais du regret intime d’avoir dépensé et de continuer à
dépenser en luttes vaines et mesquines leur existence si brève, si peu sûre,
et dont ils sentaient tout le prix, ici, perdus dans cette apparition
enchanteresse de fraîcheur et d’air libre.
Un certain réconfort
leur venait en songeant qu’ils pouvaient en jouir encore, quoiqu’en passant,
tandis que leur collègue, lui, ne le pouvait plus.
Ainsi réconfortés peu à
peu, le long du bref trajet, ils commencèrent à converser joyeusement, à
rire, pleins de gratitude envers les cinq ou six d’entre eux, les plus
sincères, qui avaient les premiers enlevé leur masque de tristesse pour
lancer quelques plaisanteries et continuaient à présent à divertir la
galerie.
Pourtant, de temps à
autre, comme si, à la porte des wagons à couloir, la tête de Constanzo
Ramberti fût apparue brusquement, les gais propos et les rires tombaient à
plat ; tous sentaient comme une gêne, un malaise, surtout ceux qui n’avaient
aucun bon motif pour se trouver là, sauf celui de faire en bande une partie
de campagne, les adversaires notoires de Ramberti ou ceux qui lui tiraient
dans le dos. Ceux-là sentaient bien que leur présence était une offense. Une
offense à quoi, au juste ? Était-ce à ce qu’attendait le mort, à ce
qu’attendait cet homme qui ne pouvait plus protester, ni les chasser, en
leur faisant honte.
Voyons : s’agissait-il,
oui ou non, d’une visite de deuil ?
Oui, eh bien, alors, on
ne va pas rendre visite à un mort de la sorte, en bavardant joyeusement, ni
en riant.
Tous ces collègues-là,
amis ou non, ignoraient l’idée que le pauvre Ramberti, à la veille de
mourir, s’était faite de leur visite, qu’il avait naturellement imaginée
conforme au caractère qu’elle aurait dû avoir : tristesse, regrets, pitié
pour lui. Ils l’ignoraient ; et néanmoins, par le seul fait que cette visite
avait lieu, ils ne pouvaient s’empêcher de sentir, par éclairs, à quel point
elle avait lieu d’une façon inconvenante. Quant aux adversaires, ils ne
pouvaient s’empêcher de sentir qu’ils étaient de trop et qu’ils commettaient
une sorte de violence contre ce mort.
À peine sortis de la
gare de Castel Gandolfo, tous pourtant se reprirent, se composèrent un
maintien grave et attristé, se drapèrent dans la solennité de cette heure de
deuil, dans l’importance que leur accordait la foule respectueuse, accourue
pour assister à leur arrivée.
Guidés par le maire
Mignecca et par les conseillers municipaux, – tout suants, le visage
congestionné, avec leurs manchettes qui s’échappaient des manches, et leurs
cravates qui remontaient du faux-col sur la nuque, – ministres et députés se
rendirent à la villa de Ramberti à pied, en cortège, les deux présidents en
tête, escortés et suivis par une foule énorme.
Leur arrivée, leur
entrée dans le village pavoisé de drapeaux en berne, leur cortège, tout cela
fut à la vérité de beaucoup supérieur à ce que Ramberti avait imaginé. Mais
juste au moment le plus solennel, lorsque le président de la Chambre et
celui du Conseil, avec tous les ministres, les sous-secrétaires et les
députés et la foule des curieux furent entrés dans la chambre transformée en
chapelle ardente, tête nue, il arriva une chose horrible. Au milieu du
silence de cette scène, un borborygme soudain, lugubre, liquide, issu du
ventre du cadavre, gargouilla parmi l’épouvante stupéfiée des assistants.
Qu’arrivait-il ?
« Digestio post
mortem », soupira, avec dignité, en latin, l’un d’eux, un médecin, après
qu’il eut maîtrisé son émotion.
Et tous les autres,
déconcertés, considérèrent ce cadavre, qui semblait s’être couvert le visage
d’un mouchoir pour se livrer, sans rougir, à cette incongruité en présence
des plus hauts personnages de son pays. Puis, ils sortirent, les sourcils
froncés, de la chambre ardente.
Lorsque, trois heures
plus tard, en gare de Rome, le cav. Spigula-Nonnis vit, avec une tristesse
infinie, tous ceux qui étaient venus à Castel Gandolfo s’éloigner sans même
jeter un regard, un suprême regard d’adieu au wagon où Son Excellence était
enfermé, il eut l’impression d’une trahison. Tout était-il donc fini ?
Seul, il demeura, dans
la lumière incertaine et triste du jour qui agonisait, sous la haute
marquise, immense et enfumée, à suivre des yeux la manœuvre du train, qui se
disloquait. Après mille allées et venues sur l’enchevêtrement des rails, il
aperçut le wagon abandonné au bout d’une voie, tout au fond, à côté d’un
autre, sur lequel on avait déjà collé un écriteau avec la mention :
« cercueil ».
Un vieil homme
d’équipe, bancal et asthmatique, s’en vint avec un pot de colle et orna le
wagon de l’honorable Ramberti du même écriteau, puis il s’en fut. Le cav.
Spigula-Nonnis s’approcha pour le lire de ses yeux myopes ; il lut
au-dessus : « Chevaux 8 – Hommes 40 ». Il secoua la tête et soupira. Il
demeura encore un moment, un long moment à contempler ces deux wagons
mortuaires l’un à côté de l’autre.
Deux morts, deux hommes
au terme de leur voyage et qui allaient pourtant encore voyager !
Ils allaient rester là,
seuls, toute la nuit, parmi le bruit assourdissant des trains qui arrivent
et qui partent, frôlés au passage par la hâte des voyageurs nocturnes ; ils
allaient rester là, étendus, immobiles, dans la nuit de leurs caisses, au
milieu de l’incessante agitation de cette gare. Adieu ! Adieu !
Et le cav.
Spigula-Nonnis, lui aussi, s’en alla. Il s’en alla, plein d’angoisse.
Toutefois, en chemin, il acheta des journaux du soir, et se réconforta un
peu en lisant les longues nécrologies en première page, avec le portrait de
l’illustre disparu au beau milieu.
Rentré chez lui, il se
plongea dans la lecture détaillée des gazettes et il se laissa émouvoir par
l’allusion, que faisait l’une d’elles, au dévouement affectueux, aux soins
dont il avait, lui, le cav. Spigula-Nonnis, entouré les derniers jours de
l’honorable Costanzo Ramberti.
Dommage seulement que
Nonnis eût été imprimé avec un seul n ! Mais on comprenait, sans
méprise possible, qu’il s’agissait bien de lui.
Il relut le passage qui
le concernait une vingtaine de fois, au bas mot ; puis, quand il ressortit
pour aller dîner à son restaurant habituel, il voulut avant tout acheter
dans un kiosque dix autres numéros de ce journal pour les envoyer à Novare,
le lendemain, à des parents, à des amis, en ajoutant l’n bien
entendu, et en marquant le passage au crayon bleu.
De grands éloges, tous
les journaux faisaient de grands éloges de l’honorable Constanzo Ramberti :
les regrets étaient unanimes, et ses mérites, son zèle, sa probité étaient
dûment mis en relief. Tout à fait comme l’avait prévu l’honorable Costanzo
Ramberti. Il y avait la « fleur de l’âge » et le « certainement aurait pu
rendre encore au pays d’éminents services ». Les télégrammes de Valdana
parlaient de la consternation profonde de la population en apprenant la
fatale nouvelle, des honneurs solennels, inoubliables, que sa ville natale
se préparait à rendre à son Illustre Enfant ; et ils annonçaient que déjà le
maire, une délégation du Conseil municipal, et d’autres personnages éminents
de Valdana étaient partis pour Rome, d’où ils devaient ramener la dépouille.
En rentrant se coucher,
vers minuit, dans le silence des rues désertes, que veillaient lugubrement
les réverbères, le cav. Spigula-Nonnis songea de nouveau aux deux wagons
mortuaires là-bas, sur leur voie de garage, qui attendaient. Si seulement
ces deux morts avaient pu se tenir compagnie, converser entre eux, pour
passer le temps !
À cette idée, le cav.
Spigula-Nonnis sourit avec désolation. Qui diable était cet autre mort, et
quel était le cimetière où il devait échouer ? Il passait la nuit dans cette
gare, sans se douter le moins du monde de l’honneur que lui faisait, en
voisinant avec lui, l’homme qui, ce jour-là, remplissait de son nom toute la
presse italienne, et qui, le lendemain, allait être triomphalement accueilli
par une ville qui le pleurait.
Comment le cerveau du
cav. Spigula-Nonnis aurait-il pu enfanter l’idée que le wagon mortuaire de
l’honorable Constanzo Ramberti, vers deux heures du matin, par le fait de
quelques hommes d’équipe tombant de sommeil, serait attaché au train qui
part à cette heure là pour les Abruzzes, et que l’illustre disparu allait
ainsi être soustrait à l’accueil triomphal et aux honneurs solennels que lui
réservait sa ville natale !
Mais l’honorable
Constanzo Ramberti, homme politique, déjà parvenu au pouvoir, bien au
courant, par conséquent, de ces secrets d’État, l’honorable Constanzo
Ramberti qui connaissait toutes les défectuosités du service des chemins de
fer, aurait pu prévoir aisément pareille trahison. Étant donné deux wagons
mortuaires en dépôt dans une gare où le trafic est intense, quoi de plus
simple, de plus élémentaire, que d’expédier l’un à l’adresse de l’autre et
inversement !
Mais enfermé, cloué
dans son wagon, il ne put protester contre cette indigne confusion, contre
ces six brutes d’hommes d’équipe qui l’arrachaient à toutes les tentures
noires lamées d’argent, dont sa bonne ville de Valdana s’ornait pendant
cette nuit, pour l’accueillir solennellement le lendemain. Et il fallut bien
qu’à la queue de ce train presque désert, qui partait pour les Abruzzes et
qui, de ses freins hors d’état achevait de démolir les pauvres vieilles
voitures sales dont il se composait, il voyageât tout le reste de la nuit,
tantôt lentement, tantôt lugubrement vite, vers la dernière demeure de
l’autre mort, un jeune séminariste d’Avezzano, du nom de Feliciangiolo
Scanalino.
Naturellement, le wagon
mortuaire du séminariste, le matin suivant, fut décoré avec magnificence,
sous la surveillance du directeur de l’entreprise de pompes funèbres, aux
frais de l’État. Riches tentures de velours frangé d’argent, avec un dais,
et des voiles, des rubans et des palmes ! Sur la bière, couverte d’un drap
splendide, une seule couronne, celle du Roi ; de chaque côté, la couronne du
président de la Chambre et celle du Conseil des ministres. Une soixantaine
environ d’autres couronnes furent placées dans la voiture suivante.
Et à huit heures et
demie précises, aux yeux émerveillés d’une vraie foule d’amis de l’honorable
Constanzo Ramberti, Feliciangiolo Scanalino partit pour Valdana et les
honneurs suprêmes.
Quand vers trois heures
de l’après-midi, le train arriva en gare de Valdana, où se pressait la
population attristée, le maire, qui avait accompagné le cercueil avec une
délégation du Conseil municipal, fut pris à part, en grand mystère, dans le
bureau du télégraphe, par le chef de gare, pâle et tremblant : Il était
arrivé de la gare de Rome un télégramme « secret », qui notifiait l’échange
des deux wagons mortuaires. La dépouille mortelle de l’honorable Ramberti se
trouvait en gare d’Avezzano.
Le maire de Valdana
semblait pétrifié.
Que faire ? Avec toute
cette foule qui attendait ? avec toute la ville pavoisée ?
– Commandeur, suggéra à
voix basse le chef de gare, en portant la main à son cœur, je suis seul à
savoir avec le télégraphiste ; à Rome et à Avezzano de même… le chef de gare
et le télégraphiste. Commandeur, notre intérêt, celui de l’Administration
des chemins de fer est de tenir l’affaire secrète. Fiez-vous à nous !
Comment sortir
autrement de cette impasse ? L’innocent séminariste Feliciangiolo Scanalino
fut accueilli en triomphe par la ville de Valdana ; son corbillard, pareil à
une montagne de fleurs, fut tiré par huit chevaux ; il eut l’escorte de
toute la population jusqu’au cimetière. Il eut les discours.
L’honorable Constanzo
Ramberti repartait cependant d’Avezzano et voyageait dans un wagon nu et
poussiéreux (Chevaux 8 – Hommes 40), sans une fleur, sans un ruban : pauvre
dépouille renvoyée, ballottée, hors de sa route, en des lieux si éloignés de
ceux de son destin.
Il arriva de nuit à la
station de Valdana. Seul, le maire et quatre fidèles croque-morts
l’attendaient à la gare, et en silence, avec une allure de fraudeurs qui
soustraient leur contrebande à la vigilance des douaniers, montant,
descendant à travers la campagne par des petits chemins, s’éclairant à
grand’peine d’une lanterne sourde, ils le portèrent au cimetière, et quand
ils l’eurent enterré, ils poussèrent un grand soupir de soulagement.
Le livret rouge (Il libretto rosso)
- 1911 
Première publication
dans le Corriere della serra, 12 décembre 1909 ; reprise dans le
recueil Terzetti (Trios), Milan, Treves, 1912 ; rassemblée dans Novelle
per un anno, Il Viaggio (Nouvelles pour une année, Le Voyage),
Florence, Bemporad, 1928, vol. XII. |
Nisias. – Un gros village qui bourdonne sur
une plage étroite au bord de la mer de Sicile.
Naître dans de
mauvaises conditions, n’est pas une prérogative exclusive des hommes. Les
villages non plus, ne naissent pas comme ils veulent, ni où ils veulent,
mais là où quelque nécessité naturelle engendre de la vie. Alors si un trop
grand nombre d’hommes, attirés par cette nécessité, accourent en ce lieu,
s’ils s’y reproduisent en trop grand nombre, si, enfin, la place y est trop
mesurée, il s’ensuit que le village en question ne saurait avoir une
croissance normale.
Nisias, pour grandir, a
dû se hisser, maison par maison, le long des mornes pentes escarpées du
plateau voisin, qui, un peu au delà du bourg surplombe, menaçant, la mer.
Nisias aurait pu s’étendre à son aise sur ce plateau vaste et bien aéré,
mais aurait dû pour cela s’éloigner de sa plage. Et un beau jour, peut-être,
un beau jour, aurait-on vu quelque maison, plantée de force là-haut,
redescendre sur la plage, coiffée de ses tuiles et bien serrée dans le châle
de son crépi. C’est que, sur la plage, la vie bouillonne.
Sur le plateau, les
gens de Nisias ont placé leur cimetière. Les morts ont de quoi respirer.
– Nous respirerons
là-haut, disent les gens de Nisias.
Ils parient de la sorte
parce qu’en bas, sur la plage, on ne respire point au milieu du trafic
bruyant et poussiéreux du soufre, du charbon, du bois, des céréales, des
salaisons, non, on ne respire pas. Ceux qui veulent respirer doivent aller
là-haut ; ils y vont quand ils sont morts, et s’imaginent qu’une fois morts,
ils respireront.
C’est une consolation.
* *
*
Il faut être indulgent
pour les habitants de Nisias, car il n’est guère facile de se montrer
honnête quand on se trouve dans une aussi mauvaise situation.
Dans ces pauvres
maisons pressées les unes contre les autres, véritables tanières, plutôt que
logis humains, fermente une horrible puanteur lourde, humide, âcre, qui
corrompt petit à petit la plus solide vertu. Pour aider à cette corruption
de la vertu, entendez pour augmenter la puanteur, il y a les gorets et les
poules ; il y a de plus, assez souvent, un petit âne qui piétine dans sa
litière. La fumée ne sait par où sortir et stagne dans ces bouges,
noircissant plafonds et murailles. Et du haut des mauvais chromos encrassés
de suie, les saints protecteurs qu’on a pendus aux murs, font des grimaces
de dégoût.
Les hommes se rendent
moins bien compte de cet état de chose, embrigadés et abrutis tout le jour
comme ils le sont sur les quais ou sur les navires ; les femmes, elles, en
sont pénétrées ; elles en deviennent comme enragées, et on dirait que le
meilleur moyen qu’elles aient trouvé de passer leur rage, soit de faire des
enfants.
C’est effrayant ! L’une
en a douze, une autre quatorze, une autre seize… Il est vrai d’ailleurs,
qu’elles ne parviennent pas à en élever plus de trois ou quatre. Mais ceux
qui meurent au maillot, aident à grandir et à s’établir les trois ou quatre
survivants, faut-il dire plus heureux ou plus malheureux que les autres ?
Chaque femme, en effet, aussitôt après la mort d’un bébé, court à l’hospice
des enfants assistés, et prend un nourrisson, qu’escorte un livret rouge,
lequel vaut six francs par mois, durant pas mal d’années.
À Nisias, tous les
marchands de toile et en général tous les marchands d’étoffes sont des
Maltais. Même s’ils sont nés en Sicile, ce sont des Maltais. : « Aller chez
le Maltais », signifie à Nisias, aller se pourvoir de toile. Et les Maltais
armés de leur demi-mètre font à Nisias des affaires d’or : ils accaparent
ces fameux livrets rouges ; ils donnent en échange d’un livret deux cents
lires de marchandises : un trousseau de mariée. Les filles à Nisias se
marient toutes ainsi, grâce aux livrets rouges des enfants assistés, qu’en
retour leurs mères devraient allaiter.
Il fait beau voir, à la
fin de chaque mois, la procession des Maltais ventrus et taciturnes, en
pantoufles brodées et casquette de soie noire, un large mouchoir rouge d’une
main et de l’autre leur tabatière de corne ou d’argent, se présenter à la
Mairie de Nisias, chacun avec sept ou dix ou quinze de ces livrets rouges.
Ils s’asseyent en file sur le banc du long corridor poussiéreux où s’ouvre
le guichet des paiements, et chacun attend son tour, en somnolant
pacifiquement, en se bourrant le nez de tabac, en chassant les mouches, tout
doux, tout doux. Le paiement des mois de nourrice aux Maltais est désormais
traditionnel à Nisias.
– Marenga (Rose), crie
l’employé.
– Présente, répond le
Maltais.
* *
*
Marenga Rose de Nicolao
est célèbre à la Mairie de Nisias. Voilà plus de vingt ans qu’elle alimente
l’usure des Maltais d’une série ininterrompue de livrets rouges.
Combien a-t-elle perdu
d’enfants au maillot ? Elle-même n’en sait plus le compte. Elle en a élevé
quatre, quatre filles. Trois sont déjà mariées. Et maintenant, elle a fiancé
sa quatrième.
Mais on ne sait plus,
véritablement, en la regardant, s’il s’agit d’une femme ou d’un tas de
chiffons ; si bien que les Maltais auxquels elle s’était adressée pour ses
trois aînées, se sont refusés à lui faire crédit pour la dernière.
– Gnora Rosilla,
vous n’y arriverez pas.
– Moi ! je n’y
arriverai pas, moi ?
Elle s’est sentie
offensée dans sa dignité de bête de race si longtemps bonne laitière, et,
comme on ne discute pas avec les Maltais taciturnes, elle a hurlé férocement
devant leurs boutiques.
Puisqu’à l’hospice on
lui a confié un enfant trouvé, cela ne veut-il pas dire qu’on l’a reconnue
capable de l’allaiter ?
Mais à cet argument,
les Maltais, dans l’ombre, derrière le comptoir de leur boutique, ont souri
dans leur barbe en hochant la tête. On peut supposer qu’ils n’avaient pas
grande confiance dans le médecin et dans l’adjoint au maire chargés de
veiller sur le sort des enfants-assistés. Mais non. Les Maltais savent
qu’aux yeux du médecin et de l’adjoint, la tâche d’une mère qui a une fille
à établir et ne peut y parvenir que grâce à un livret rouge, est autrement
lourde et mérite beaucoup plus d’égards que celle d’élever un enfant
trouvé : celui-là, s’il meurt, qui en aura du chagrin ? et qui s’en
plaindra, s’il souffre ?
Une fille est une
fille, un nourrisson de l’hospice, un nourrisson de l’hospice. Et,
d’ailleurs, si la fille ne se marie pas, il est à craindre qu’elle ne
contribue à son tour à augmenter le nombre des enfants assistés dont la
Commune devra se charger par la suite.
Mais si la mort d’un
enfant assisté est une bonne fortune pour la Commune, c’est de toutes façons
pour le Maltais une mauvaise affaire, même quand il réussit à récupérer la
marchandise livrée à crédit, Aussi n’est-il point rare de voir à certaines
heures de la journée, sous couleur de faire un petit tour de promenade, les
Maltais se livrer à des rondes d’inspection dans les ruelles sales toutes
grouillantes d’enfants nus, terreux, brûlés par le soleil, de gorets crayeux
et de poules, tandis que d’un seuil à l’autre bavardent et plus souvent se
querellent toutes ces mères à livrets rouges.
Les nourrissons sont
exactement de la part des Maltais l’objet des mêmes soins que les gorets de
la part des femmes. Certains Maltais, au comble de la consternation, sont
allés jusqu’à faire donner le sein par leur propre femme, une demi-heure
chaque jour, à des nourrissons trop amaigris.
Passons. Rose Marenga a
trouvé finalement un Maltais de seconde catégorie, un petit Maltais débutant
qui a promis de lui avancer en plusieurs fois, non pas comme à l’ordinaire,
deux cents francs de marchandises, mais cent-quarante seulement. Le fiancé
et ses parents s’en sont contentés, et l’on a décidé les épousailles.
Et maintenant un
nourrisson affamé, dans une sorte de sac tendu sur des cerceaux d’osier,
accroché par deux ficelles, dans un coin de la bauge, hurle du matin au
soir, tandis que la fille de Rose Marenga, Tuzza, la fiancée, « fait à
l’amour », avec son épouseur, rit, coud son trousseau, et de temps en temps
tire la ficelle pendue à ce berceau primitif qu’elle balance :
– Là, là, beau petit,
là, là… Vierge sainte, que ce nourrisson est « rétique » !
« Rétique » vient
d’hérétique et signifie inquiet, irritable, ennuyeux, grognon. On ne peut
nier que ce soit là pour les chrétiens une manière aimable de juger les
hérétiques. Un peu de lait, et ce poupon deviendrait chrétien sur-le-champ !
Mais la mère Rose en a si peu, de lait…
Il faut bien que Tuzza
se résigne à arriver à ses noces avec cet accompagnement de cris désespérés.
Si elle n’avait pas eu à se marier, mère Rose, cette fois, en conscience,
n’aurait pas pris un nourrisson de l’Assistance. C’est pour Tuzza qu’elle
l’a pris ; c’est pour Tuzza que le petit pleure, pour qu’elle puisse « faire
à l’amour ». Et l’amour a tant de puissance qu’il empêche d’entendre les
cris d’un affamé.
Le fiancé, qui est
débardeur au port, vient le soir, après sa sortie du travail ; et si la nuit
est belle, la mère, la fille, le fiancé vont sur le plateau respirer au
clair de lune ; le nourrisson reste seul au noir, dans la tanière close, à
hurler suspendu dans son semblant de berceau. Les voisins l’entendent avec
ennui, avec irritation, avec angoisse, et, par pitié, tous sont d’accord
pour lui souhaiter la mort. Mais aussi, ces hurlements ininterrompus, c’est
à vous couper la respiration.
Le goret lui-même en
est incommodé, il en renâcle et il en grogne. Rassemblées sous le four, les
poules s’en épouvantent.
Que chuchotent les
poules entre elles ?
Plusieurs ont déjà
couvé et naguère, elles ont éprouvé l’angoisse de s’entendre appeler de loin
par quelque poussin égaré. Les ailes battantes, la crête dressée, elles se
sont jetées dans toutes les directions et ne se sont pas arrêtées avant de
l’avoir retrouvé. Comment se faisait-il donc que la mère de ce petit, qui
certainement était égaré, n’accourût point à ces appels désespérés ?
Les poules sont si
bêtes ; elles couvent jusqu’aux œufs que les autres ont pondus et quand de
ces œufs-là naissent des poussins, elles ne savent pas les distinguer de
ceux qui sont nés de leurs propres œufs, elles les aiment et les élèvent
avec le même soin. D’ailleurs, elles ignorent que les poussins humains ne se
contentent pas de la chaleur maternelle, mais qu’il leur faut en outre du
lait. Le goret le sait bien, lui, qui a eu besoin de lait aussi et qui en a
eu, oh ! qui en a eu tellement, car sa mère, toute truie qu’elle fût, lui en
donnait nuit et jour, de tout cœur, tant qu’il en voulait. Aussi
n’arrive-t-il pas à imaginer qu’on puisse crier de la sorte par manque de
lait, et, tournant dans la tanière sombre, il proteste par ses grognements
de goret repu contre le petit suspendu dans son berceau, « rétique »
pour lui aussi.
Allons, petit, laisse
dormir le goret dodu qui a sommeil ; laisse dormir les poules et le
voisinage. Sois bien persuadé que ta mère Rose te le donnerait, son lait, si
elle en avait ; mais elle n’en a pas. Si ta vraie maman n’a pas eu pitié de
toi, ta maman inconnue, comment veux-tu que celle-ci te plaigne maintenant ?
Sa pitié, elle en a besoin pour sa fille. Laisse-la donc prendre l’air
là-haut après sa terrible journée de rudes fatigues, et se réjouir du
contentement de sa fille amoureuse, qui se promène au clair de lune, au bras
de son fiancé. Si tu savais quel voile lumineux, tissu de rosée et tout
sonore de trilles argentins la lune étend au-dessus d’eux ! Spontané, dans
cet enchantement délicieux, un infini désir de bonté s’épanouit dans son
cœur, et Tuzza se promet d’adorer ses enfants.
Allons, pauvre petit,
fais une tétine de ton petit doigt, et suce-le, oui, suce-le et endors-toi.
Ton petit doigt ? Oh ! mon Dieu ! Qu’est-ce que tu as fait ? Le pouce de ta
main gauche est devenu si gros que pour un peu, il n’entrerait plus dans ta
bouche : il est devenu énorme, ce doigt, dans ta grêle petite main raidie et
glacée, lui seul est énorme dans tout ton frêle corps. Avec ce pouce dans ta
bouche, on dirait que tu t’es sucé tout entier, jusqu’à ne plus laisser que
la peau autour des os de ton squelette. Mais comment, où trouves-tu encore
la force de hurler comme tu fais ?
* *
*
Quel miracle ! En
revenant du clair de lune, la mère, la fille, le fiancé trouvent ce soir,
dans la bauge, un profond silence.
– Taisez-vous, s’il
vous plaît ! recommande la mère aux fiancés qui voudraient s’attarder à
causer encore sur le pas de la porte.
Taisons-nous, oui ;
mais Tuzza ne peut réprimer de petits rires à certains mots que son fiancé
lui murmure à l’oreille. Des mots ou des baisers ? Sans lumière, on peut s’y
tromper.
Mère Rose est entrée
dans la tanière ; elle s’est approchée du berceau ; elle prête l’oreille.
Silence. Un rayon de lune s’est allongé à terre comme un spectre, dans
l’ombre de la porte jusque sous le four où sont nichées les poules.
Plusieurs en sont incommodées et piaillent par là-dessous. Au diable ! et au
diable le vieux mari, qui rentre du cabaret ivre comme toujours et qui
bronche sur le seuil pour éviter les deux fiancés.
C’est étrange. Aucun
bruit n’éveille le petit. Et cependant, il a le sommeil si léger que le vol
d’une mouche suffit à l’éveiller. Mère Rose est consternée : elle allume la
lampe ; elle regarde dans le berceau, elle allonge le bras avec précaution
une main vers le front du poupon et soudain pousse un cri.
Tuzza accourt ; mais le
fiancé demeure perplexe et interdit devant la porte. Que lui crie
donc la mère Rose ? De venir délier tout de suite une des ficelles qui, dans
le coin soutiennent le berceau ? Et pourquoi faire ?
Allons ! vite, vite !
Elle sait bien pourquoi, mère Rose ! Mais le jeune homme, glacé tout à coup
par le silence mortel du petit, ne peut plus faire un pas, et il reste sur
le seuil à regarder, troublé et sombre. Et mère Rose, alors, avant que
les voisins n’accourent bondit sur une chaise et détache la corde, en
criant à Tuzza de vêtir le petit cadavre.
Quel malheur ! Quel
malheur ! La ficelle s’est détachée, qui sait comment ? Elle s’est détachée,
et le petit est tombé du berceau, et il est mort ! On l’a trouvé mort, par
terre, froid et rigide ! Quel malheur ! Quel malheur !
Toute la nuit, même
après le départ des dernières voisines qu’on attirées ses cris, elle
continue à pleurer et à hurler ; et à peine le jour suivant s’est-il levé,
qu’elle recommence à raconter le malheur à tous ceux qui se montrent sur le
seuil.
Tombé, comment cela ?
Il n’a pas une blessure, ce petit cadavre, pas un bleu, pas une égratignure.
Il n’a qu’une maigreur qui fait frémir, et à sa main gauche, ce doigt, ce
pouce énorme !
Le médecin des morts,
après la visite, s’en va en haussant les épaules et en faisant la grimace.
D’une seule voix, tous les voisins attestent que l’enfant est mort de faim.
Quant au fiancé, qui
sait pourtant dans quelle angoisse se débat Tuzza, il demeure invisible.
Mais en revanche, voici qu’arrivent sans bruit, les lèvres cousues,
glaciales, la mère du jeune homme et sa sœur mariée, afin d’assister à la
scène du Maltais, du petit Maltais débutant, qui se précipite en fureur dans
la bauge pour reprendre les marchandises livrées à crédit. Rose Marenga
s’égosille, s’arrache les cheveux, se frappe du poing le visage et la
poitrine, découvre son sein pour faire voir qu’elle a encore du lait ; et
elle invoque pitié, miséricorde pour sa fille ; qu’on lui accorde au moins
un délai jusqu’au soir, le temps de courir chez le maire, chez l’adjoint,
chez le médecin de l’Assistance Publique, par pitié, par pitié !
Et elle se sauve,
criant de la sorte, toute dépeignée, les bras au ciel, poursuivie par les
sifflets et les lazzis des gamins.
Tous les voisins en
ébullition demeurent sur le seuil : ils entourent le petit Maltais qui monte
la garde devant ses marchandises, la mère et la sœur du fiancé qui veulent
voir comment finira l’histoire.
Une voisine charitable
est entrée dans la maison ; aidée de Tuzza qui s’épuise à pleurer, elle lave
et habille le petit cadavre.
L’attente se prolonge,
les voisins se lassent, les parents du fiancé aussi et tous rentrent chez
eux. Seul le petit Maltais reste là en sentinelle, inébranlable.
Toute cette foule se
rassemble à nouveau devant la porte, à la tombée de la nuit, quand arrive le
corbillard qui doit transporter le petit mort au cimetière.
Déjà on l’a couché dans
sa petite bière de sapin, on le soulève pour le mettre sur le char, lorsque
au milieu des cris de stupeur de la foule, auxquels se mêlent des lazzis et
des sifflets, survient en triomphe, rayonnante, Rose Marenga avec un autre
nourrisson sur les bras.
– En voici un, en voici
un ! crie-t-elle, en le montrant de loin à sa fille qui sourit à travers ses
larmes, tandis que le corbillard s’achemine lentement vers le cimetière.
Chante-l’Épître (Canta l'epistola)
- 1911

Première publication dans le Corriere della sera, 31 décembre 1911 ;
reprise dans le recueil La trappola (Le Piège), Milan, Treves, 1913 ;
rassemblée dans Novelle per un anno, La Rallegrata (Nouvelles pour
une année, La Courbette), Florence, Bemporad, 1922, vol. III. |
– Et vous aviez pris tous
les ordres ?
– Non, pas tous. Je n’étais
arrivé qu’au sous-diaconat.
– Ah, ah ! vous étiez
sous-diacre… Et que fait un sous-diacre ?
– Il chante l’épître ; il
présente le livre au diacre qui chante l’Évangile ; il s’occupe des vases de la
messe ; il tient la patène sous le voile avant l’Élévation.
– Vous dites que vous
chantiez l’évangile ?
– Non, Monsieur, c’est le
diacre qui chante l’évangile ; le sous-diacre chante l’épître.
– Alors, vous chantiez
l’épître ?
– Moi… moi… C’est-à-dire que
le sous-diacre…
– … chante l’épître ?
– … chante l’épître.
Vous ne voyez pas ce qu’il y
a de risible là-dedans ? Mais si vous aviez été, sur la place du village, toute
bruissante de feuilles sèches, tandis que les nuages jouaient à cache-cache avec
le soleil, si vous aviez assisté à ce dialogue entre le vieux docteur Fanti et
Tommasino Unzio, revenu quelques jours plus tôt, sans soutane, du séminaire,
ayant perdu la foi, si vous aviez vu le docteur plisser son visage de faune,
vous auriez fait comme tous les désœuvrés du village, assis en cercle devant la
pharmacie de l’hospice, vous auriez détourné la tête et pincé les lèvres pour ne
pas éclater de rire.
À peine Tommasino s’était-il
éloigné dans un tourbillon de feuilles sèches, que les rires fusaient en
gloussements.
– Alors, il chante
l’épître ? demandait l’un.
Et le chœur de répondre :
– Il chante l’épître.
Ce fut ainsi que Tommasino
Unzio, revenu sous-diacre et défroqué du séminaire, parce qu’il avait perdu la
foi catholique, se trouva surnommé : Chante-l’Épître.
*
* *
Il y a cent mille façons de
perdre la foi. En général, celui qui la perd est convaincu, pendant quelque
temps tout au moins, qu’il a gagné quelque chose au change, ne fût-ce que la
liberté de dire ou de faire certaines choses qui, jusque-là, ne lui paraissaient
pas compatibles avec la religion.
Mais quand on n’est pas
détourné de sa croyance par la violence des appétits terrestres, mais parce que
le calice de l’autel et la fontaine d’eau bénite ne suffisent plus à désaltérer
votre âme, ni à l’apaiser, on se persuade moins facilement qu’on a gagné quelque
chose au change. C’est tout au plus si, pour ne pas regretter ce qu’on a perdu,
on réussit à se persuader qu’en définitive on a renoncé à une chose sans aucune
valeur.
Tommasino Unzio, en perdant
la foi, avait tout perdu, y compris le seul état que son père pouvait lui donner
grâce au legs conditionnel d’un vieil oncle ecclésiastique. Son père n’avait pas
manqué de le recevoir à coups de poings, à coups de pieds ; il l’avait laissé
plusieurs jours au pain et à l’eau, avec accompagnement de reproches et
d’injures de tout calibre. Mais Tommasino avait tout supporté avec une
fermeté héroïque et attendu l’heure où son père se convaincrait que ce n’étaient
pas là les meilleurs moyens pour réveiller une foi et une vocation.
La violence le touchait
moins que la vulgarité du procédé, alors que sa renonciation au sacerdoce avait
des motifs si peu vulgaires.
Mais il comprenait que le
chagrin de son père devait normalement s’épancher en coups sur ses joues, son
dos ou sa poitrine. Ce fils dont la carrière était irréparablement brisée, qui
revenait encombrer la maison, il y avait là évidemment de quoi rendre un père
enragé.
Le premier soin de Tommasino
fut de démontrer à tout le village qu’il ne s’était pas défroqué pour « faire le
porc » comme le publiait partout son père. Il se replia sur lui-même, ne sortit
plus de sa chambre que pour se promener seul, montant, à travers les bois de
châtaigniers, jusqu’au Pian della Britta, ou descendant, par des sentiers à
travers champs, jusqu’à la chapelle abandonnée de Notre-Dame de Lorette,
toujours plongé dans ses méditations et sans lever les yeux sur quiconque.
Mais le corps, même quand
l’esprit est accaparé par quelque douleur profonde ou quelque tenace ambition,
abandonne l’esprit à son idée fixe, et tout doucement, sans rien dire, se met à
vivre pour son compte, à jouir du bon air et de la nourriture saine.
Ce fut ce qui advint à
Tommasino. En peu de temps, et par une contradiction où il y avait quelque
ironie, tandis que son âme s’abîmait dans la mélancolie et s’épuisait en
méditations désespérées, son corps bien nourri lui donnait l’aspect florissant
d’un père abbé.
Plus de Tommasino !
L’augmentatif en one lui convenait à présent beaucoup mieux : Tommasone
Chante-l’Épître… À le voir si bien en chair, on était tenté de donner raison à
son père. Mais tout le village connaissait sa façon de vivre, et quant aux
femmes, aucune ne pouvait se vanter d’avoir été regardée par lui, fût-ce à la
dérobée.
N’avoir plus conscience
d’être, comme une pierre, comme une plante ; ne même plus se rappeler son nom ;
vivre pour vivre sans savoir qu’on vit, comme les bêtes, sans passions, sans
désirs, sans mémoire, sans idées, sans rien qui donne encore un sens, une valeur
à la vie. Étendu sur l’herbe, les mains croisées derrière la nuque, regarder
dans le bleu du ciel la blancheur aveuglante des nuages, gonflés de soleil ;
écouter le vent comme un bruit de mer dans les châtaigniers, et dans la voix du
vent, dans cette rumeur marine percevoir, comme venue d’une infime distance, la
vanité de tout, l’angoisse et le poids mortel de l’existence.
Des nuages et du vent…
Mais n’est-ce pas déjà
prendre conscience de tout que de reconnaître des nuages en ces formes,
lumineuses, errantes dans le vide sans limites de l’azur ? Le nuage connaît-il
son existence ? Et les arbres, les pierres qui s’ignorent eux-mêmes savent-ils
que le nuage existe ?
Puisqu’il remarquait et
reconnaissait les nuages, il pouvait tout aussi bien penser à l’eau, qui devient
nuage pour redevenir eau. Le dernier des professeurs de physique peut expliquer
ces transformations, mais le pourquoi du pourquoi qui l’expliquerait ?
Dans le haut du bois de
châtaigniers, un bruit de hache ; en bas, dans la carrière, un bruit de pic sur
la pierre.
Mutiler la montagne, abattre
des arbres pour construire des maisons. De nouvelles maisons dans ce bourg perdu
de montagne. Efforts, sueur, fatigue, peines de toute sorte, pourquoi ? Pour
aboutir à une cheminée et pour que de cette cheminée sorte un peu de fumée, tout
de suite perdue dans l’espace vide.
Toute pensée, toute mémoire
humaine est semblable à cette fumée…
Mais le vaste spectacle de
la nature, l’immense plaine verdissante de chênes, d’oliviers, de châtaigniers
rassérénait son cœur, le plongeait dans l’infini d’une tristesse douce.
Toutes les illusions, toutes
les déceptions, les douleurs et les joies, les espoirs et les désirs des hommes
lui paraissaient vains et transitoires comparés au sentiment qui s’exhalait des
choses, – des choses qui ne changent pas et survivent aux sentiments,
impassibles. Les gestes humains au milieu de l’éternité de la nature lui
semblaient pareils aux jeux des nuages. Pour s’en convaincre, il suffisait de
regarder, au delà de la vallée, au loin, les montagnes s’effacer à l’horizon
toutes légères dans les vapeurs roses du couchant.
Ô ambition des hommes !
Quels cris de victoire parce que l’homme s’est mis à voler comme un petit
oiseau ! Mais regardez voler un oiseau : quelle facilité native, légère, que des
trilles joyeux accompagnent spontanément… Comparez ce vol au monstrueux appareil
qui vrombit, à l’anxiété, à l’angoisse mortelle de l’homme qui veut faire
l’oiseau ! Ici un envol et un chant ; là un moteur pétaradant et puant, et la
mort aux aguets. Une panne, le moteur s’arrête ; adieu, bel oiseau !
– Homme, disait Tommasino,
étendu dans l’herbe, cesse de voler. Pourquoi veux-tu voler ? Et quand as-tu
voulu voler ?
*
* *
Ébahissement général. La
nouvelle s’abattit sur le village comme un cyclone. Tommasino Unzio,
Chante-l’Épître avait été giflé, il allait se battre en duel avec le lieutenant
de Venera, commandant le détachement. Tommasino reconnaissait avoir traité
d’« idiote » mademoiselle Olga Fanelli, fiancée du lieutenant, le soir
précédent, sur le chemin qui mène à la chapelle de N.-D. de Lorette ; il se
refusait à toute excuse ou explication.
L’ébahissement se mêlait
d’hilarité. Chacun posait cent questions de détail comme pour retarder le moment
d’afficher son incrédulité.
– Tommasino ? – En duel ? –
Idiote, à Mlle Fanelli ? – Confirmé ? – Sans explications ? – Et il
se bat ?
– L’autre l’a giflé.
– Il se bat ?
– Demain matin, au pistolet.
– Avec le lieutenant de
Venera, au pistolet ?
– Parfaitement, au pistolet.
Le motif qui poussait
Tommasino ne pouvait qu’être grave. Personne n’en doutait plus ; il ne pouvait
s’agir que d’une folle passion tenue secrète jusque-là. Il avait traité la jeune
fille d’idiote parce qu’elle lui préférait le lieutenant. C’était évident ! Il
n’y avait qu’une voix dans tout le village ; il fallait véritablement être
idiote pour s’amouracher d’un homme aussi ridicule que de Venera. Mais il était
naturel que de Venera fût seul à ne pas l’admettre, et réclamât des
explications.
Toutefois mademoiselle Olga
Fanelli jurait, les larmes aux yeux, que la raison de l’insulte ne pouvait être
celle-là. Elle avait en tout et pour tout vu deux ou trois fois Tommasino, qui
ne l’avait même pas regardée, et jamais, au grand jamais, n’avait donné le
moindre signe de cette folle passion cachée dont tout le monde parlait. Non, il
devait y avoir une autre raison. Mais laquelle ? On ne traite pas une jeune
fille d’idiote sans motif.
Si tout le monde, et surtout
le père et la mère, les deux témoins, le lieutenant et la jeune fille mouraient
d’envie de connaître la véritable raison de l’offense, Tommasino était plus
désespéré encore de ne pouvoir l’avouer. Mais il était trop certain que personne
n’y croirait et qu’on imaginerait qu’à un secret inavouable il voulait ajouter
le mépris.
Qui aurait pu croire que
depuis quelque temps, dans sa mélancolie philosophique toujours plus profonde,
il s’était pris d’une tendre pitié pour tout ce qui naît à la vie et ne dure
qu’un instant, sans savoir pourquoi, dans l’attente de la décrépitude et de la
mort ! Plus les formes prises par la vie lui apparaissaient frêles, chétives,
inconsistantes, plus il s’attendrissait sur elles et parfois jusqu’aux larmes !
Que de façons de naître, et pour une seule fois, sous une forme donnée, unique,
irréversible, sans que jamais se soient trouvées deux formes pareilles, et cela
pour si peu de temps, pour un seul jour parfois et sur un espace infime, avec
autour de soi l’inconnu du monde, le vide énorme, impénétrable du mystère de la
vie ! Naître fourmi, moucheron ou brin d’herbe !… Une fourmi dans l’univers !
L’univers et un moucheron, un brin d’herbe… Le brin d’herbe naissait, poussait,
fleurissait, se fanait, et puis disparaissait. Pour toujours. Fini pour lui.
Jamais plus.
Depuis un mois, jour après
jour, il suivait précisément la brève destinée d’un brin d’herbe. Un brin
d’herbe entre deux pierres grises, tigrées de musc, derrière la chapelle
abandonnée de N.-D. de Lorette.
Il en avait suivi avec une
tendresse presque maternelle la lente croissance au milieu d’autres brins moins
longs qui l’entouraient. Il l’avait vu naître timidement, trembler de faiblesse,
pointer entre les deux pierres, apeuré et curieux à la fois d’admirer le
spectacle étalé au-dessous, la plaine verte et sans tache : puis s’allonger,
s’allonger encore, prendre de la hardiesse, agiter un petit plumet roux comme
une crête de coq.
Chaque jour, pendant une
heure ou deux, il le regardait vivre, il partageait sa vie, il frémissait au
moindre souffle ; un jour de grand vent il était accouru tout tremblant ;
d’autres fois il avait peur d’arriver trop tard pour le protéger d’un troupeau
de chèvres qui passait derrière la chapelle tous les jours à la même heure et
s’arrêtait parfois à brouter dans les touffes. Jusque-là, le vent et les chèvres
avaient respecté le brin d’herbe. La joie de Tommasino, quand il le retrouvait
intact, fier de son plumet, était indicible. Il le caressait, le lissait du bout
des doigts, avec une extrême délicatesse. Il le protégeait de toute son âme, de
tout son souffle. Quand il le quittait, le soir, il le confiait aux premières
étoiles qui paraissaient dans le ciel crépusculaire, pour qu’avec toutes les
autres elles veillassent sur lui pendant la nuit. Et en imagination, de loin, il
revoyait son brin d’herbe, entre les deux pierres, sous la garde des milliers et
des milliers d’étoiles qui luisaient dans le ciel noir.
Ce jour-là, comme il
arrivait à l’heure habituelle à son rendez-vous avec le brin d’herbe, il aperçut
derrière la chapelle, assise sur une des deux pierres, mademoiselle Olga Fanelli
qui sans doute se reposait un instant avant de reprendre sa route.
Il s’arrêta, n’osant
avancer ; il attendait qu’elle se fût reposée et lui cédât la place. Un instant
passa. La jeune fille, ennuyée peut-être de se voir ainsi guettée, se leva,
regarda autour d’elle, puis, distraitement, allongeant la main, elle arracha le
brin d’herbe, son brin d’herbe et le mit dans sa bouche, le petit plumet
au vent.
Tommasino Unzio se sentit
arracher l’âme et quand elle passa devant lui, le brin d’herbe entre les dents,
il lui cria sans pouvoir se retenir : Idiote !
Comment avouer qu’il avait
insulté une jeune fille à cause d’un brin d’herbe ?
Alors le lieutenant de
Venera l’avait giflé.
Tommasino était las de sa
vie inutile, las du poids de sa chair stupide, las d’être tourné en dérision.
S’il avait refusé de se battre, après avoir reçu une gifle, les persécutions
auraient redoublé. Il accepta donc le cartel, mais exigea des conditions
terribles. Il savait que le lieutenant de Venera excellait au pistolet. Il en
donnait chaque matin des preuves au champ de tir. C’est pourquoi Tommasino avait
choisi de se battre au pistolet, le jour suivant, à l’aube et précisément, au
champ de tir.
*
* *
Il reçut la balle en pleine
poitrine. La blessure tout d’abord ne semblait pas sérieuse ; mais elle
s’aggrava. La balle avait touché le poumon. Fièvre, délire. Quatre jours et
quatre nuits de soins héroïques, désespérés.
Madame Unzio, extrêmement
pieuse, quand les médecins eurent déclaré qu’il n’y avait plus d’espoir, pria,
supplia son fils, avant de mourir, de se réconcilier avec Dieu. Et Tommasino,
pour faire plaisir à sa mère, accepta de recevoir un confesseur.
Quand le prêtre, penché sur
le lit de l’agonisant, lui demanda :
– Mais pourquoi, mon fils,
pourquoi ? Tommasino, les yeux mi-clos, la voix éteinte, dans un soupir qui
avait la douceur d’un sourire, répondit simplement :
– Mon père, pour un brin d’herbe…
Tout le monde crut que le
délire l’avait repris.
Dessus et dessous
(Il dovere del medico)
- 1914

Première publication dans le Corriere
della serra, 29 mars 1914 ; reprise dans le recueil La trappola
(Le Piège), Milan, Treves, 1915 ; rassemblée dans Novelle per un anno,
La rallegrata (Nouvelles pour une année, La Courbette),
Florence, Bemporad, 1922, vol. III. |
Ils étaient montés, par le petit escalier de
bois sombre et rapide, sans parler, ni faire de bruit, furtivement. Le
professeur Carmelo Sabato – trapu, gras et chauve – portant dans ses bras
comme un poupon au maillot une grosse fiasque de vin. Le professeur Lamella,
son ancien élève, avec deux bouteilles de bière, une dans chaque main.
Depuis plus d’une
heure, sur la haute terrasse aménagée sur les toits, les cheminées parmi les
tuyaux de poêle, les conduites d’eau, sous le scintillement massif et
continu des étoiles innombrables qui trouaient le ciel sans dissiper les
ténèbres de la nuit profonde, ils parlaient philosophie.
Et ils buvaient.
Le professeur Sabato,
du vin ; du vin, jusqu’à en crever, que lui importait ! Le professeur
Lamella, de la bière : il ne tenait pas à mourir.
Des maisons, des rues
de la ville ne montait plus depuis longtemps, le moindre bruit. De temps à
autre, seulement, un roulement de voiture au loin.
Le nuit était lourde et
chaude ; le professeur Carmelo Sabato avait commencé par dénouer sa cravate
et dégrafer son col, puis il avait déboutonné son gilet, ouvert sa chemise
sur sa poitrine velue, enfin, malgré les objurgations de Lamella : « Mon
cher maître, vous allez prendre mal », il avait quitté son veston et, non
sans pousser de nombreux soupirs, l’avait plié, puis glissé sous son séant,
pour être mieux assis sur la banquette basse de bois, les jambes écartées,
étendues de part et d’autre d’un guéridon rustique, pourri par les pluies et
le froid.
Il laissait aller sa
grosse tête chauve et rasée ; sous les épais sourcils retombants, ses yeux
troubles, striés de rouge étaient mi-clos, et il parlait d’une voix
languissante, voilée, hésitante, comme un homme qui gémit en rêve :
– Mon petit Henri, mon
cher petit Henri, disait-il, tu me fais du mal… Je t’assure : tu me fais du
mal, beaucoup de mal…
Lamella, petit homme
blond, maigre, bilieux, d’une nervosité extrême, était couché dans une sorte
de hamac suspendu du côté de la tête à un anneau fixé au mur de la terrasse,
du côté des pieds à deux tiges de fer fixées aux barreaux du parapet. En
allongeant le bras, il pouvait atteindre la bouteille posée par terre : il
empoignait presque toujours la bouteille déjà vidée, et il s’en irritait ; à
la fin d’un revers de main, il l’envoya rouler sur le sol en pente, à la
grande angoisse, à la terreur même du vieux professeur Sabato, qui se jeta à
terre, à quatre pattes, et courut après la bouteille pour l’arrêter tout en
geignant, d’un ton furieux :
– Je t’en prie… je t’en
prie… es-tu fou ?… En bas, on va croire que c’est le tonnerre.
Quand il parlait,
Lamella se contorsionnait, il ne pouvait demeurer en repos une minute, il se
contractait, se détendait, lançait dans l’air des coups de poing, des coups
de pied.
– Je suis bien persuadé
que je vous fais du mal, mon cher maître, mais c’est exprès. Il faut que
vous guérissiez ! Je veux vous relever ! Et je vous répète que vos idées
sont démodées, démodées, démodées… Réfléchissez-y bien et vous me donnerez
raison !
– Mon petit Henri, mon
cher petit Henri, ce ne sont pas des idées, implorait Sabato, de sa voix
hésitante et plaintive. C’était peut-être des idées autrefois ! Aujourd’hui,
c’est un sentiment, c’est un besoin chez moi, mon enfant : comme le vin… un
besoin…
– Précisément, je vous
démontre que c’est stupide, poursuivait l’autre. Je vous supprime le
vin et je vous fais changer de sentiment.
– Tu me fais du mal…
– Je vous fais du
bien ! Écoutez-moi. Vous dites : je regarde les étoiles, n’est-il pas
vrai ?… Non, vous dites : je contemple… c’est plus noble. Donc : je
contemple les étoiles, et je sens aussitôt notre infinie petitesse
s’abîmer ! Vous entendez comme vous savez encore bien parler, cher maître ?
Je me rappelle que vous avez toujours bien parlé, même quand vous faisiez
vos cours. S’abîmer est très bien dit ! Que devient la terre,
demandez-vous, l’homme, toutes nos gloires, toutes nos grandeurs ? N’est-ce
pas ? C’est bien cela ?
Le professeur Sabato
fit plusieurs fois oui de sa grosse tête rasée. Une de ses mains comme
morte, était abandonnée sur le banc ; de l’autre, sous la chemise, il
fourrageait dans la toison ursine de son poitrail.
Lamella reprit avec
animation :
– Et cela vous semble
sérieux, mon cher maître ? Pardon. Si l’homme peut comprendre et concevoir
ainsi son infime petitesse, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire
qu’il comprend et conçoit l’infinie grandeur de l’univers ! Et dès lors,
comment dire de l’homme qu’il est petit ?
– Petit… petit…,
répétait le professeur Sabato et sa voix semblait venir de distances
infinies.
Et Lamella, toujours
plus en colère :
– Vous plaisantez !
Petit ? Mais il faut qu’il y ait en moi par force, comprenez-vous, quelque
chose de cet infini. Sinon je n’en aurais pas la notion ; je n’en aurais pas
plus la notion que, mettons, mon soulier ou mon chapeau. Quelque chose de
cet infini, oui, qui si je fixe… comme cela… les yeux sur les étoiles,
soudain s’ouvre, mon cher maître, s’ouvre et devient, comme rien,
l’immensité des espaces où roulent des mondes, je dis bien : des mondes,
dont je sens et comprends la formidable grandeur… Mais cette grandeur, à qui
appartiendrait-elle ? À moi, mon cher maître ! Car c’est un sentiment qui
vit en moi ! Dès lors, comment pouvez-vous dire que l’homme est petit,
puisqu’il contient en lui tant de grandeur ?
Un cri soudain et
curieux – zrrri – troua le silence profond qui avait suivi la dernière
question de Lamella. Il sursauta :
– Comment ? Que
dites-vous ?
Mais il vit le
professeur Sabato immobile, comme mort, le front appuyé sur le rebord du
guéridon.
Le cri d’une
chauve-souris, sans doute.
Dans cette attitude, à
plusieurs reprises, le professeur Carmelo Sabato, aux paroles de Lamella,
avait gémi :
– Tu me tues… tu me
tues…
Mais tout à coup, une
idée l’illumina, il leva la tête avec colère et cria à son ancien élève :
– Ah ! c’est ainsi que
tu raisonnes ? Tu t’arrêtes là ? Mais poursuis ton raisonnement, sacrédié !
Que signifie ce que tu racontes ? Cela signifie tout au plus que la grandeur
de l’homme réside dans le sentiment de sa petitesse infinie ! Cela signifie
que l’homme n’est grand que lorsqu’il se sent et se voit tout petit, au
regard de l’infini, et qu’il n’est jamais aussi petit que lorsqu’il se croit
grand ! Voilà ce que cela signifie ! Quel réconfort, quelle consolation
peux-tu tirer de là, du fait de savoir que l’homme est ici-bas condamné à ce
désespoir atroce : voir grand ce qui est petit – toutes les choses de la
terre, et voit petit ce qui est grand – les étoiles ?
Il saisit furieusement
la fiasque et engloutit deux verres de vin, l’un sur l’autre, comme s’il les
avait bien mérités et avait acquis le droit incontestable de les avaler,
après ce qu’il venait de dire.
– Quel rapport y
a-t-il ? Qu’est-ce que cela a à voir dans la question ? criait Lamella, les
jambes hors du hamac, gesticulant des pieds autant que des bras, comme s’il
voulait s’élancer sur le professeur, – Réconfort ? Consolation ? C’est cela
que vous cherchez, je le sais ! Vous avez besoin de vous voir, de vous
savoir petit…
– Petit, parfaitement…
Petit, petit…
– Petit, au milieu de
petitesses et de mesquineries…
– Oui… parfaitement…
– Logé sur un atome
infinitésimal de l’espace, n’est-ce-pas ?
– Oui, oui…
infinitésimal…
– Mais pourquoi ? Pour
continuer impunément à vous abrutir, à pourrir sur place !
Le professeur Sabato ne
répondit pas : il avait de nouveau porté à la bouche son verre, qui déjà lui
tremblait dans la main. Il fit signe que oui, de sa grosse tête, sans cesser
de boire.
– N’avez-vous pas
honte ! n’avez-vous pas honte ! hurla Lamella. Si la vie a en soi, si
l’homme a en soi le malheur que vous prétendez, à nous de la supporter
noblement. Les étoiles sont grandes, je suis petit, et par conséquent, je me
saoûle, n’est-ce-pas ? Voilà votre logique ! Mais les étoiles sont petites,
entendez-vous, petites, si vous ne les concevez pas grandes : c’est donc en
vous que résident la grandeur et la mesure de la grandeur ! Et si vous êtes
assez grand pour concevoir grandes les choses qui sont en apparence petites,
comme les étoiles, pourquoi voulez-vous voir petites et mesquines les choses
qui paraissent à tous grandes et glorieuses ? Qui paraissent et qui sont
telles, mon cher maître ! Non, il n’est pas petit, comme vous le croyez,
l’homme qui les a faites, l’homme qui a ici, dans sa poitrine, en lui, la
grandeur des étoiles, cet infini, cette éternité des cieux, l’âme de
l’univers immortel… Que faites-vous ? Ah ! vous pleurez ? Je comprends vous
êtes déjà saoûl, mon cher maître !
Lamella sauta du hamac
et se pencha sur le professeur Sabato, appuyé au mur, tout secoué par les
sanglots qu’il semblait éructer, par les hoquets qui l’un après l’autre, lui
montaient du fond des entrailles, puant le vin.
– Assez, assez, bon
Dieu ! lui criait Lamella. Vous me mettez en rage, parce que vous me faites
pitié. Un homme de votre intelligence, de votre savoir, se ravaler à ce
point, quelle honte ! Vous avez une âme, une âme, une âme… Je me la rappelle
votre âme, toute noble, enflammée pour le bien, oui, je me la rappelle.
– Je t’en prie, je t’en
prie…, gémissait, implorait le professeur Carmelo Sabato, mon petit Henri,
mon cher petit Henri… je t’en prie, ne me dis pas que j’ai une âme
immortelle. Hors de moi, hors de moi ! Voilà, oui, voilà ce que je dis :
cette âme immortelle, elle est hors de nous… Tu peux la respirer toi, tu
n’es pas encore corrompu… Tu la respires comme l’air et tu la sens en toi…
certains jours plus, certains jours moins… Voilà ce que je dis ! Elle est
hors de nous… Par pitié, laisse-la dehors, l’âme immortelle. Moi, je n’en
veux pas, non… Je me suis corrompu exprès pour ne plus la respirer… Je me
remplis de vin, parce que je ne la veux plus, je ne veux plus la sentir en
moi… Je vous la laisse… Sentez-la en vous… Moi, je n’en peux plus, je n’en
peux plus…
À ce moment, une voix
douce appela du fond de la terrasse :
– Monsieur…
Lamella se retourna.
Dans l’encadrement noir de la petite porte les larges ailes de la cornette
d’une sœur de charité mettaient une tache blanche.
Le jeune professeur
accourut, parla à voix basse à la sœur, puis tous deux s’approchèrent
doucement de l’ivrogne et le prirent chacun par un bras pour le mettre
debout.
Le professeur Carmelo
Sabato, la chemise ouverte, la tête branlante, le visage inondé de pleurs,
considérait Lamella, puis la sœur, surpris, abasourdi par ces soins
silencieux ; sans souffler mot, il se laissa emmener tout titubant.
La descente de
l’escalier de bois sombre, étroit et rapide fut malaisée. Lamella marchait
devant soutenant presque tout le poids de cette masse qui s’abandonnait ; la
sœur, par derrière, se courbait pour retenir la charge de toute la force de
ses deux bras.
Enfin, en le tenant
sous les aisselles, ils l’introduisirent, après avoir traversé deux petites
pièces sombres, dans la chambre du fond, éclairée par deux cierges qu’on
venait d’allumer sur les deux tables de nuit qui flanquaient le grand lit à
deux places.
Raide, les bras
croisés, le cadavre de sa femme, était étendu sur le lit. Le visage était
dur, hargneux, rendu plus livide encore par le reflet des cierges sur le
plafond bas et pesant de la chambre.
Une deuxième sœur
priait agenouillée, les mains jointes, au pied du lit.
Le professeur Carmelo
Sabato, encore soutenu par les aisselles, haletant, regarda un moment la
morte, atterré, en silence. Puis il se tourna vers Lamella comme pour lui
poser une question :
– Ah ?
La sœur, sans colère,
avec une humilité triste et patiente, lui fit signe de se mettre à genoux,
comme elle.
– L’âme, ah ? finit par
dire Sabato, en frissonnant, l’âme immortelle, ah ?
– Monsieur, supplia
l’autre sœur qui était plus âgée.
– Ah ? oui, oui… tout
de suite, prononça avec épouvante, le professeur Carmelo Sabato, en laissant
glisser non sans peine à genoux.
Il tomba, la face
contre terre et demeura ainsi un moment, se frappant du poing la poitrine.
Mais soudain, sa bouche à ras du sol émit sur un ton suraigu et confus à la
fois, le refrain d’une chanson française : « Mets-la dans l’trou, mets-la
dans l’trou… » que suivit un ricanement : hi, hi, hi, hi…
Les deux sœurs se
retournèrent, en proie à l’horreur ; Lamella se baissa aussitôt pour
l’arracher de terre et le traîner dans la salle à côté ; il l’assit sur une
chaise et le secoua brutalement, longtemps, en lui ordonnant :
– Silence ! Silence !
– Oui, l’âme, disait
l’ivrogne en haletant, elle aussi… l’âme… l’immensité… l’immensité des
espaces… où roulent des mondes, des mondes…
– Silence, continuait à
lui crier Lamella d’une voix étouffée, en le secouant, silence…
Sabato, alors, essaya
de se mettre debout pour protester contre la violence qu’on lui faisait ; il
ne put pas ; il leva un bras, en criant :
– Deux filles…
celle-là… elle m’a jeté deux filles à la perdition… deux filles !
Les sœurs accoururent,
le conjurant de se calmer, de se taire, de pardonner ; il se reprit de
nouveau, commença à faire oui, oui de la tête, essayant de pleurer ; ses
pleurs éclatèrent enfin, d’abord accompagnés d’un râle de sa gorge serrée,
puis de lourds sanglots. Peu à peu, sur l’exhortation des sœurs, il se
calma ; et, sans plus penser qu’il avait laissé son veston sur la terrasse,
il commença à fouiller les poches inexistantes de sa chemise.
– Que cherchez-vous ?
lui demanda Lamella.
Fixant d’un regard
égaré les deux sœurs et son ancien élève, il répondit :
– Elles m’ont écrit…
toutes les deux… Elles voulaient voir leur mère… Elles m’ont écrit…
Il ferma à demi les
yeux et renifla longuement, avec délices, en s’accompagnant d’un geste
expressif de la main :
– Quel parfum… quel
parfum… Laurette écrit de Turin… l’autre de Gênes…
Il étendit une main et
prit le bras de Lamella.
– Celle que tu voulais
épouser… Lamella, mortifié devant les deux sœurs, se rembrunit.
– Jeannette… Nénette,
oui… C’est maintenant Célie… Ah ! Ah ! Ah !… Célie Bouton… Tu voulais
l’épouser.
– Taisez-vous,
taisez-vous ! gronda Lamella, grimaçant de colère et d’indignation.
De peur, Sabato enfonça
sa tête dans les épaules, mais, il regardait en dessous d’un air malin son
ancien élève :
– Tu as raison, oui,
bien raison… Mon petit Henri, ne me fais pas de mal… Tu as raison… Tu l’as
entendue à l’Olympia ? « Mets-la dans l’trou, mets-la dans l’trou… »
Les deux sœurs levèrent
les mains comme pour se boucher les oreilles, le visage rempli de
commisération ; elles rentrèrent dans la chambre de la défunte dont elles
fermèrent la porte.
Agenouillées de nouveau
au pied du lit, elles entendirent longtemps la querelle des deux hommes
demeurés dans l’obscurité.
– Je vous défends de
rappeler cela, criait le jeune homme.
– Va regarder les
étoiles… va regarder les étoiles, disait l’autre.
– Vous êtes un
bouffon !
– Oui… et tu ne sais
pas ? Nénette m’a… m’a aussi envoyé un peu d’argent… et je ne lui ai pas
renvoyé, ah ! mais non ! pas de danger ! Je suis allé à la poste toucher le
mandat et…
– Et ?…
– Et avec, j’ai acheté
de la bière pour toi, idéaliste…
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