Philosophe, dramaturge et narrateur italien, Pirandello a
reçu le prix Nobel de littérature en 1934. Son influence s'étendit
bien au-delà des scène italienne. Impossibilité de connaître
autrui, avatars de la personnalité, vérité de la folie, tels
sont les thèmes qui hantent son œuvre.
Luigi
Pirandello est né à Girgenti (Agrigente) le 28 juin 1867.
Luigi grandit entre Porto Empedocle et Girgenti. Autant sa
mère était douce et conciliante, autant son père était
autoritaire et violent. L’enfant eut, avec cet homme aux
colères terribles, des relations difficiles. L’expérience de
la vie familiale, les incompréhensions, les trahisons:
voilà les racines de ce qu’on a coutume d’appeler le «pirandellisme».
En 1893, Pirandello s’était transféré de l’université de
Palerme à celle de Rome, en 1889, il avait publié son
premier recueil de vers, Mal joyeux; il avait quitté la
même année, l’université de Rome pour celle de Bonn, où, en
1891 il se retrouva docteur en philosophie. La même année il
était revenu à Rome.
A cette époque les milieux politiques sont corrompus. Dans
le Sud, le mécontentement gronde contre ces dirigeants
romains qui semblent ignorer la détresse des provinces du
Sud. Pirandello est très vite adopté par le cercle des
véristes romains: c’était un précieux témoin: de retour de
l’Allemagne il pouvait juger avec un grand esprit critique
la Sicile de son enfance. L’humour vériste de Pirandello est
fait de ce mélange d’amour pour la terre natale et de
lucidité critique.
En janvier 1894, Pirandello épouse Maria Antonietta
Portulano, fille d’un associé de son père qui lui apporte
une bonne dot. Le couple s’installe définitivement à Rome.
En 1903 se produisit la ruine: la soufrière où son père,
don Stefano avait investi son propre argent et la dot de sa
bell-fille fut détruite par un éboulement. Luigi Pirandello
se retrouva d’un coup pauvre, avec sa femme gravement malade: à la nouvelle de la ruine, elle avait eu une atteinte de
parésie, dont elle se remettra six mois plus tard, et une
altération mentale dont elle ne se remettra plus.
Luigi Pirandello se trouve plongé à l’improviste dans la
tragédie. Publié en feuilleton en 1904 Feu Mathias Pascal connaît un grand succès.
Ce roman nous présente une ébauche de ce relativisme
psychologique qui sera clairement exprimé dans Un, personne
et cent mille: nous ne sommes que ce que les autres font de
nous. Notre prétendue identité est une apparence; si les
autres ne nous reconnaissent pas, nous sommes morts; nous
ne vivons que par l’idée qu’ils se font de nous-mêmes. L’individu
en quête d’une identité personnelle est voué à l’échec car
force lui est de reconnaître que c’est la pensée des autres,
avec tout ce qu’elle implique d’aliénation par malentendu ou
par mauvaise foi, qui lui donne vie, qui crée le personnage.
En 1909 il commence à collaborer au Corriere della sera.
Il
est nommé professeur titulaire à l’Institut supérieur
pédagogique.
1915: c’et une année que marquent de douloureux événements: l’entrée en guerre de l’Italie et le départ de son fils
Stefano, engagé volontaire et puis fait prisonnier; la mort de sa mère; et la maladie de sa femme qui maintenant
explose en manifestations de violence.
En novembre 1918, son fils Stefano revient, après l’armistice.
On décide l’internement d’Antonietta dans une maison de
santé.
Dans sont théâtre Pirandello nous montrera des
bouffons et des fous; et la fantasmagorie de ses comédies
n’est pas le fruit d’un esprit extravagant mais le reflet
d’une société en crise.
Partout en Europe l’individualisme
est en crise; la guerre a fait table rase des certitudes
positives; le monde semble en folie.
«Les années folles», elles portent bien leur nom et c’est justement ce qu’illustre
le théâtre pirandellien.
Mai 1920: sa pièce Six personnages en quête d’auteur jouée
au théâtre Valle de Rome est un échec.
Un mois plus tard la
pièce triomphe à Milan.
Pirandello est désormais un cas: du
haut des scènes, la pièce se répand dans le public: ceux
qui sifflent et ceux qui applaudissent, les Romains qui
crient «A l’asile!» et les Milanais qui disent «Poésie!».
Les critiques qui polémiquent et théorisent, tout fait
partie intégrante de la pièce et de la conception que
Pirandello a du théâtre.
Directeur de la troupe, Pirandello découvre le métier de
metteur en scène et se rend compte au contact des acteurs qu’un
auteur n’est plus responsable de sa pièce à partir du moment
où elle est jouée: le metteur en scène l’interprète à sa
façon, et l’acteur lui-même donne au personnage une forme
que l’auteur n’avait pas prévue.
Ces problèmes du jeu et de
la vérité, du rôle et de la personnalité, du visage et du
masque vont devenir le thème dominant des pièces de cette
période, car il font partie désormais de la vie quotidienne
de Pirandello.
Suivent de nombreux voyages avec sa Compagnie, et puis il se
retrouve seul, deux années à Berlin, un an à Paris.
«Nulle habitude, dit son biographe, nul amour terrestre» et
cependant l’actrice Marta Abba, tint une grande place dans
la vie de Pirandello.
Puis elle disparut de sa vie et du
théâtre: elle épousa un Américain, quitta l’Italie.
Pirandello était désormais un vieil homme seul, seul de la
solitude de «Quand on est quelqu’un».
Avec cette pièce l’auteur met en scène son propre drame d’homme
à succès, prisonnier de sa célébrité. Sujet moderne devenu
aujourd’hui banal: le drame de la vedette fabriquée par le
regard des autres (pour parler comme Pirandello) ou par
l’opinion publique (pour adopter le langage d’aujourd’hui)
et qui cherche à retrouver sous la façade et les artifices
la sincérité intérieure et sa propre authenticité.
En 1934 il obtient le prix Nobel de littérature.
Travaillant
sans relâche il mourra, le 10 décembre 1936, d’une pneumonie
contractée à Cinecittà pendant les prises de vues d’une
adaptation cinématographiques de Feu Mathias Pascal.
Dix ans
plus tard ses cendres furent transportées à Agrigente. Et
son destin de personnage se clôt sur un dernier jeu entre
apparence et réalité: par les rues de sa ville, les cendres
de Pirandello passent, enfermées dans une caisse qui donne
l’impression que la crémation n’a pas eu lieu, que le corps
est dans le cercueil. Il paraît qu’en ont décidé ainsi les
autorités ecclésiastiques: ainsi, sans le savoir, elle s’employaient
à donner la dernière touche «pirandellienne» au séjour
involontaire sur la terre de Luigi Pirandello.
A présent, encloses dans un vase grec, les cendres se
trouvent sur une console dans la maison de lu Causu, du «Chaos», devenue monument national.
Comment et pourquoi j'ai écrit «Six
personnages en quête d'un auteur»
"Pourquoi donc, me dis-je, ne représenté-je pas ce cas tout
nouveau d'un auteur qui se refuse à faire vivre certains de
ses personnages, nés vivants dans son imagination, et oui,
ayant désormais la vie infuse en eux, ne se résignent pas à
rester hors du monde de l'art?
Ils se sont déjà détachés de
moi: ils vivent pour leur propre compte; ils ont acquis la
parole et le mouvement; ils sont donc devenus, d'eux-mêmes
dans cette lutte qu'ils ont dû soutenir contre moi pour
vivre, des personnages dramatiques, des personnages qui
peuvent bouger et parler tout seuls; ils se voient déjà
ainsi eux-mêmes; ils ont appris à se défendre contre moi;
ils sauront encore se défendre contre les autres.
Et alors,
voilà! Laissons-les aller où sont accoutumés d'aller les
personnages dramatiques pour être en vie: sur la scène.
Et
allons voir ce qui en résultera."
Ainsi ai-je fait. Et il est naturellement arrivé ce qui
devait, arriver: un mélange de tragique et de comique, de
fantastique et de réalisme, dans une situation humoristique
tout à fait nouvelle et d'autant plus complexe; un drame
qui, de lui-même, au moyen de ses personnages respirant,
parlant, agissant, qui le portent et le souffrent en
eux-mêmes, veut à tout prix trouver le moyen d'être
représenté; et la comédie dela vaine tentative pour réaliser
scéniquement ce drame inattendu.
D'abord, la surprise de ces
pauvres acteurs d'une troupe dramatique, qui répètent, le
jour, unecomédie sur une scène sans coulisses et sans décors;
surprise et incrédulité, en voyant apparaître devant eux ces
six personnages qui s'annoncent ainsi à la recherche d'un
auteur; puis, tout de suite après, l'absence soudaine de la
mère en.voiles de deuil, leur intérêt instinctif pour le
drame qu'ils entrevoient en elle dans les autres membres de
cette étrange famille, drame obscur, équivoque, qui vient s'abattre
si inopinément sur cette scène vide, et où rien n'est
préparé pour le recevoir; et peu à peu, la croissance de cet
intérêt à l'irruption des passions en conflit tantôt dans le
père, tantôt dans la bru, tantôt dans le fils, tantôt dans
la pauvre mère, passions qui cherchent à l'emporter tour à
tour l'une sur l'autre, dans une tragique furie où ils se
déchirent.
Et voici que ce sens universel cherché d'abord en vain dans
ces six personnages, c'est-eux, venus d'eux-mêmes sur la
scène, qui arrivent à le trouver en eux dans l'excitation de
la lutte désespérée que chacun mène contre l'autre et que
tous mènent contre le Chef de troupe et les acteurs qui ne
les comprennent pas.
Sans le vouloir, sans le savoir, sous la poussée de leur âme
surexcitée, chacun d'eux, pour se défendre contre les
accusations de l'autre, exprime comme sa passion vivante et
son tourment tout ce qui, pendant tant d'années, a constitué
les préoccupations de. mon esprit: comment, en voulant
mutuellement se comprendre, on se trompe, grâce à l'irrémédiable
erreur qui provient de l'abstraction vide des mots; comment
tout homme a une personnalité multiple selon toutes les
possibilités d'être qui se trouvent en chacun de nous;
comment enfin il y a un conflit tragique immanent entre la
vie qui, continuellement,coule et change, et la forme qui la
fixe, immuable.
Deux surtout, parmi ces six personnages, parlent de cette
fixité terrible, irrémissible, de leur forme, où ils voient
l'un et l'autre exprimé pour toujours, immuablement, leur
caractère essentiel, qui signifie, pour l'un, châtiment, et
pour l'autre, vengeance; et ils la défendent contre les
grimaces jouées et l'inconsciente volubilité des acteurs,
ils cherchent à l'imposer au vulgaire Chef de troupe, qui
voudrait l'altérer et l'accommoder aux prétendues exigences
du théâtre.
Les six personnages ne se présentent point apparemment sur
le même plan de formation, mais non parce qu'il y a, parmi
eux des figures. de premier au de second plan, c'est-à-dire
des "protagonistes" et des "seconds rôles", ce qui serait
alors d'une perspective élémentaire, nécessaire pour toute
architecture sçénique ou narrative, non plus parce qu'ils ne
sont point tous complètement formés pour ce à quoi ils
servent.
Ils sont, tous les six, au même point de
réalisation artistique, et, tous les six, sur le même plan
de réalité, qui est le fantastique comique. Le père, en
effet, la bru et même le fils sont réalisés comme esprit; la
mère comme nature; comme "présences" le garçon qui regarde
en esquissant un geste, et la petite fille, absolument
inerte, Ce fait crée entre eux une perspective d'un genre
nouveau. Inconsciemment, j'avais eu l'impression qu'il me
fallait les faire apparaître certainsplus réalisés,
artistiquement, d'autres moins, d'autres à peine dessinés
comme les éléments d'un fait à raconter ou à représenter:
les plus vivants, les plus complètement créés, le père et la
bru, qui s'avancent naturellement plus loin et guident ou
traînent le poids presque mort des autres, l'un, le fils,
avec répugnance, l'autre; la mère, comme une victime
résignée, entre ces deux petites créature qui n'ont pour
ainsi dire aucune consistance, sauf à peine dans leur
apparence, et qui ont besoin d'être conduites par la main.
Et voilà! voilà comment ils devaient justement apparaître
chacun à ce stade de création atteint dans l'imagination de
l'auteur au moment où celui-ci voulut les chasser de
lui-même.»
LUIGI PIRANDELLO,
extrait de «Comment j'ai écrit "Six
personnages en quête d'un auteur»,
paru dans La Revue de Paris, juillet-août 1925
Vous désirez quelques notes biographiques sur moi et je me
trouve extrêmement embarrassé pour vous les fournir et cela,
mon cher ami, pour la simple raison que j’ai oublié de
vivre, oublié au point de ne pouvoir rien dire, mais
exactement rien sur ma vie, si ce n’est peut-être que je ne
la
vis
pas, mais que je l’écris.
De sorte que si vous voulez savoir
quelque chose de moi, je pourrais vous répondre:
«Attendez
un peu, mon cher Crémieux, que je pose la question à mes
personnages. Peut-être seront-ils en mesure de me donner à
moi-même quelques informations à mon sujet. Mais il n’y a
pas grand-chose à attendre d’eux; ce sont presque tous des
gens insociables qui n’ont eu que peu ou point à se louer de la vie.»
Je suis né – cela, je le sais – en Sicile, à Agrigente, le
28 juin 1867.
J’ai quitté très tôt la Sicile, à dix-huit ans,
pour venir à Rome.
Mais un an après, je suis parti pour l’Allemagne
où je suis resté deux ans et demi. J’ai pris mon doctorat de
lettres et philosophie à l’Université de Bonn avec une thèse
de dialectologie romane écrite en allemand. De Bonn je suis
revenu à Rome, mais je n’en ai pas rapporté Heine, comme on
se plaît à le dire, j’en ai rapporté Goethe dont j’ai
traduit les
Élégies romaines.
Mais de tout cela il ne m’est rien resté. Je crois vraiment,
dans la petite mesure où je puis valoir quelque chose, ne
rien devoir à personne; j’ai tout fait modestement tout
seul. Et je n’ai pas eu de patron littéraire et j’ai
beaucoup lutté – plus de six ans – pour me faire éditer,
avec mes tiroirs déjà pleins de manuscrits.
Je n’ai pas connu Carducci, je ne connais pas d’Annunzio; avec Verga, je n’ai eu de rapports que très tard, à l’occasion
des fêtes organisées par Catane, sa ville natale, lors de
ses quatre-vingts ans. Le Conseil municipal de Catane m’avait
invité à prononcer le discours commémoratif, ce que je fis.
J’exposai les raisons pour lesquelles la renommée de Verga
avait été et devait nécessairement être étouffée par d’autres.En Italie, on aime mieux un
style de mots qu’un
style de choses. Et voilà pourquoi Dante est mort
en exil, pourquoi Pétrarque a été couronné au Capitole.
Quant à moi, mon cher Crémieux, –
si
licet parva componere magnis – je ne sais pas
bien pourquoi je n’ai pas encore été lapidé, mais je vous
jure qu’il n’y a pas eu de ma faute.
J’ai enseigné vingt-quatre ans la stylistique à l’École de
Magistère des jeunes filles de Rome, de ma trentième à ma
cinquante-quatrième année.
Depuis six ans, je n’enseigne
plus et j’en bénis Dieu.
En
1915 Pirandello publie On tourne, un roman dont le
protagoniste/narrateur est un opérateur de cinéma.
Ce texte témoigne de son intérêt pour le nouvel art, mais aussi
du peu de considération qu’il lui accorde.
La méfiance de
Pirandello semble liée à ses dispositions de provincial et à
l’antagonisme structural qui l’oppose, comme écrivain
attaché à une conception exigeante de l’art et encore peu
connu, à D’Annunzio et aux futuristes qui, déjà célèbres,
sont les rares écrivains italiens de l’époque à défendre le
cinéma.
La position de Pirandello change considérablement au
début des années 1920. La carrière internationale que lui
ouvre le succès de Six personnages en quête d’auteur,
lui donne l’occasion de mesurer que l’espace
cinématographique est plus vaste et plus différencié qu’il
ne le pensait dans l’Italie des années 1910.
Certains
metteurs en scène lui paraissent témoigner de la possibilité
de produire des films conformes à sa poétique. Il conçoit
alors le projet d’un film tiré de sa pièce la plus célèbre
et affiche même l’ambition de réaliser dans le cinéma une
révolution analogue à celle qu’il avait opérée dans le
théâtre.
ABSTRACT
In 1915, Pirandello publishes Si gira (Shoot!), a
novel whose main protagonist/ narrator is a movie operator.
This work bears witness both to his interest in the new art,
and to the low esteem in which he held it. Pirandello’s
distrust seems to be related to his specific social
dispositions as a provincial and to the structural
antagonism that opposed him, a yet little known writer
defending a very demanding conception of art, to D’Annunzio
and the Futurists, who were already famous and were then the
only Italian writers defending cinema. Pirandello’s position
changes considerably in the early 1920s. The success of
Six Characters in Search of An Author launches his
international career and makes him aware that the
cinematographic field is much wider and more differentiated
than what he had initially thought in the 1910s. The work of
some directors seemed to confirm that transposing his own
poetics into film was possible. He then conceived the
project of a movie adapted from his most famous theater play
and even entertained the notion of triggering a
cinematographic revolution as important as the one he had
accomplished for theater.
In 1915, Pirandello publishes Si gira (Shoot!), a
novel whose main protagonist/ narrator is a movie operator.
This work bears witness both to his interest in the new art,
and to the low esteem in which he held it. Pirandello’s
distrust seems to be related to his specific social
dispositions as a provincial and to the structural
antagonism that opposed him, a yet little known writer
defending a very demanding conception of art, to D’Annunzio
and the Futurists, who were already famous and were then the
only Italian writers defending cinema. Pirandello’s position
changes considerably in the early 1920s. The success of
Six Characters in Search of An Author launches his
international career and makes him aware that the
cinematographic field is much wider and more differentiated
than what he had initially thought in the 1910s. The work of
some directors seemed to confirm that transposing his own
poetics into film was possible. He then conceived the
project of a movie adapted from his most famous theater play
and even entertained the notion of triggering a
cinematographic revolution as important as the one he had
accomplished for theater.
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