Nisias. – Un gros village qui bourdonne sur une plage
étroite au bord de la mer de Sicile.
Naître dans de mauvaises conditions, n’est pas une
prérogative exclusive des hommes. Les villages non plus, ne
naissent pas comme ils veulent, ni où ils veulent, mais là
où quelque nécessité naturelle engendre de la vie. Alors si
un trop grand nombre d’hommes, attirés par cette nécessité,
accourent en ce lieu, s’ils s’y reproduisent en trop grand
nombre, si, enfin, la place y est trop mesurée, il s’ensuit
que le village en question ne saurait avoir une croissance
normale.
Nisias, pour grandir, a dû se hisser, maison par maison, le
long des mornes pentes escarpées du plateau voisin, qui, un
peu au-delà du bourg, surplombe, menaçant, la mer. Nisias
aurait pu s’étendre à son aise sur ce plateau vaste et bien
aéré, mais aurait dû pour cela s’éloigner de sa plage. Et un
beau jour, peut-être, un beau jour, aurait-on vu quelque
maison, plantée de force là-haut, redescendre sur la plage,
coiffée de ses tuiles et bien serrée dans le châle de son
crépi. C’est que, sur la plage, la vie bouillonne.
Sur le plateau, les gens de Nisias ont placé leur cimetière.
Les morts ont de quoi respirer.
– Nous respirerons là-haut, disent les gens de Nisias.
Ils parient de la sorte parce qu’en bas, sur la plage, on ne
respire point au milieu du trafic bruyant et poussiéreux du
soufre, du charbon, du bois, des céréales, des salaisons,
non, on ne respire pas. Ceux qui veulent respirer doivent
aller là-haut ; ils y vont quand ils sont morts, et s’imaginent
qu’une fois morts, ils respireront.
C’est une consolation.
* * *
Il faut être indulgent pour les habitants de Nisias, car il
n’est guère facile de se montrer honnête quand on se trouve
dans une aussi mauvaise situation.
Dans ces pauvres maisons pressées les unes contre les autres,
véritables tanières, plutôt que logis humains, fermente une
horrible puanteur lourde, humide, âcre, qui corrompt petit à
petit la plus solide vertu. Pour aider à cette corruption de
la vertu, entendez pour augmenter la puanteur, il y a les
gorets et les poules ; il y a de plus, assez souvent, un
petit âne qui piétine dans sa litière. La fumée ne sait par
où sortir et stagne dans ces bouges, noircissant plafonds et
murailles. Et du haut des mauvais chromos encrassés de suie,
les saints protecteurs qu’on a pendus aux murs, font des
grimaces de dégoût.
Les hommes se rendent moins bien compte de cet état de chose,
embrigadés et abrutis tout le jour comme ils le sont sur les
quais ou sur les navires ; les femmes, elles, en sont
pénétrées ; elles en deviennent comme enragées, et on dirait
que le meilleur moyen qu’elles aient trouvé de passer leur
rage, soit de faire des enfants.
C’est effrayant ! L’une en a douze, une autre quatorze, une
autre seize... Il est vrai d’ailleurs, qu’elles ne
parviennent pas à en élever plus de trois ou quatre. Mais
ceux qui meurent au maillot, aident à grandir et à s’établir
les trois ou quatre survivants, faut-il dire plus heureux ou
plus malheureux que les autres ? Chaque femme, en effet,
aussitôt après la mort d’un bébé, court à l’hospice des
enfants assistés, et prend un nourrisson, qu’escorte un
livret rouge, lequel vaut six francs par mois, durant pas
mal d’années.
À Nisias, tous les marchands de toile et en général tous les
marchands d’étoffes sont des Maltais. Même s’ils sont nés en
Sicile, ce sont des Maltais. « Aller chez le Maltais »,
signifie à Nisias, aller se pourvoir de toile. Et les
Maltais armés de leur demi-mètre font à Nisias des affaires
d’or : ils accaparent ces fameux livrets rouges ; ils
donnent en échange d’un livret deux cents
vous n’y arriverez
pas.
– Moi ! je n’y arriverai pas, moi ?
Elle s’est sentie offensée dans sa dignité de bête de race
si longtemps bonne laitière, et, comme on ne discute pas
avec les Maltais taciturnes, elle a hurlé férocement devant
leurs boutiques.
Puisqu’à l’hospice on lui a confié un enfant trouvé, cela ne
veut-il pas dire qu’on l’a reconnue capable de l’allaiter ?
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Mais à cet argument, les Maltais, dans l’ombre, derrière le
comptoir de leur boutique, ont souri dans leur barbe en
hochant la tête. On peut supposer qu’ils n’avaient pas
grande confiance dans le médecin et dans l’adjoint au maire
chargés de veiller sur le sort des enfants-assistés. Mais
non. Les Maltais savent qu’aux yeux du médecin et de l’adjoint,
la tâche d’une mère qui a une fille à établir et ne peut y
parvenir que grâce à un livret rouge, est autrement lourde
et mérite beaucoup plus d’égards que celle d’élever un
enfant trouvé : celui-là, s’il meurt, qui en aura du chagrin
? et qui s’en plaindra, s’il souffre ?
Une fille est une fille, un nourrisson de l’hospice, un
nourrisson de l’hospice. Et, d’ailleurs, si la fille ne se
marie pas, il est à craindre qu’elle ne contribue à son tour
à augmenter le nombre des enfants assistés dont la Commune
devra se charger par la suite.
Mais si la mort d’un enfant assisté est une bonne fortune
pour la Commune, c’est de toutes façons pour le Maltais une
mauvaise affaire, même quand il réussit à récupérer la
marchandise livrée à crédit. Aussi n’est-il point rare de
voir à certaines heures de la journée, sous couleur de faire
un petit tour de promenade, les Maltais se livrer à des
rondes d’inspection dans les ruelles sales toutes
grouillantes d’enfants nus, terreux, brûlés par le soleil,
de gorets crayeux et de poules, tandis que d’un seuil à l’autre
bavardent et plus souvent se querellent toutes ces mères à
livrets rouges.
Les nourrissons sont exactement de la part des Maltais l’objet
des mêmes soins que les gorets de la part des femmes.
Certains Maltais, au comble de la consternation, sont allés
jusqu’à faire donner le sein par leur propre femme, une
demi-heure chaque jour, à des nourrissons trop amaigris.
Passons. Rose Marenga a trouvé finalement un Maltais de
seconde catégorie, un petit Maltais débutant qui a promis de
lui avancer en plusieurs fois, non pas comme à l’ordinaire,
deux cents francs de marchandises, mais cent quarante
seulement. Le fiancé et ses parents s’en sont contentés, et
l’on a décidé les épousailles.
Et maintenant un nourrisson affamé, dans une sorte de sac
tendu sur des cerceaux d’osier, accroché par deux ficelles,
dans un coin de la bauge, hurle du matin au soir, tandis que
la fille de Rose Marenga, Tuzza, la fiancée, « fait à l’amour
», avec son épouseur, rit, coud son trousseau, et de temps
en temps tire la ficelle pendue à ce berceau primitif qu’elle
balance :
– Là, là, beau petit, là, là... Vierge sainte, que ce
nourrisson est « rétique » !
« Rétique » vient d’hérétique et signifie inquiet, irritable,
ennuyeux, grognon. On ne peut nier que ce soit là pour les
chrétiens une manière aimable de juger les hérétiques. Un
peu de lait, et ce poupon deviendrait chrétien sur-le-champ
! Mais la mère Rose en a si peu, de lait...
Il faut bien que Tuzza se résigne à arriver à ses noces avec
cet accompagnement de cris désespérés. Si elle n’avait pas
eu à se marier, mère Rose, cette fois, en conscience, n’aurait
pas pris un nourrisson de l’Assistance. C’est pour Tuzza qu’elle
l’a pris ; c’est pour Tuzza que le petit pleure, pour qu’elle
puisse « faire à l’amour ». Et l’amour a tant de puissance
qu’il empêche d’entendre les cris d’un affamé.
Le fiancé, qui est débardeur au port, vient le soir, après
sa sortie du travail ; et si la nuit est belle, la mère, la
fille, le fiancé vont sur le plateau respirer au clair de
lune ; le nourrisson reste seul au noir, dans la tanière
close, à hurler suspendu dans son semblant de berceau. Les
voisins l’entendent avec ennui, avec irritation, avec
angoisse, et, par pitié, tous sont d’accord pour lui
souhaiter la mort. Mais aussi, ces hurlements ininterrompus,
c’est à vous couper la respiration.
Le goret lui-même en est incommodé, il en renâcle et il en
grogne. Rassemblées sous le four, les poules s’en
épouvantent.
Que chuchotent les poules entre elles ?
Plusieurs ont déjà couvé et naguère, elles ont éprouvé l’angoisse
de s’entendre appeler de loin par quelque poussin égaré. Les
ailes battantes, la crête dressée, elles se sont jetées dans
toutes les directions et ne se sont pas arrêtées avant de l’avoir
retrouvé. Comment se faisait-il donc que la mère de ce
petit, qui certainement était égaré, n’accourût point à ces
appels désespérés ?
Les poules sont si bêtes ; elles couvent jusqu’aux oeufs que
les autres ont pondus et quand de ces oeufs-là naissent des
poussins, elles ne savent pas les distinguer de ceux qui
sont nés de leurs propres oeufs, elles les aiment et les
élèvent avec le même soin. D’ailleurs, elles ignorent que
les poussins humains ne se contentent pas de la chaleur
maternelle, mais qu’il leur faut en outre du lait. Le goret
le sait bien, lui, qui a eu besoin de lait aussi et qui en a
eu, oh ! qui en a eu tellement, car sa mère, toute truie qu’elle
fût, lui en donnait nuit et jour, de tout coeur, tant qu’il
en voulait. Aussi n’arrive-t-il pas à imaginer qu’on puisse
crier de la sorte par manque de lait, et, tournant dans la
tanière sombre, il proteste par ses grognements de goret
repu contre le petit suspendu dans son berceau, « rétique »
pour lui aussi.
Allons, petit, laisse dormir le goret dodu qui a sommeil ;
laisse dormir les poules et le voisinage. Sois bien persuadé
que ta mère Rose te le donnerait, son lait, si elle en avait
; mais elle n’en a pas. Si ta vraie maman n’a pas eu pitié
de toi, ta maman inconnue, comment veux-tu que celle-ci te
plaigne maintenant ? Sa pitié, elle en a besoin pour sa
fille. Laisse-la donc prendre l’air là-haut après sa
terrible journée de rudes fatigues, et se réjouir du
contentement de sa fille amoureuse, qui se promène au clair
de lune, au bras de son fiancé. Si tu savais quel voile
lumineux, tissu de rosée et tout sonore de trilles argentins
la lune étend au-dessus d’eux ! Spontané, dans cet
enchantement délicieux, un infini désir de bonté s’épanouit
dans son coeur, et Tuzza se promet d’adorer ses enfants.
Allons, pauvre petit, fais une tétine de ton petit doigt, et
suce-le, oui, suce-le et endors-toi. Ton petit doigt ? Oh !
mon Dieu ! Qu’est-ce que tu as fait ? Le pouce de ta main
gauche est devenu si gros que pour un peu, il n’entrerait
plus dans ta bouche : il est devenu énorme, ce doigt, dans
ta grêle petite main raidie et glacée, lui seul est énorme
dans tout ton frêle corps. Avec ce pouce dans ta bouche, on
dirait que tu t’es sucé tout entier, jusqu’à ne plus laisser
que la peau autour des os de ton squelette. Mais comment, où
trouves-tu encore la force de hurler comme tu fais ?
* * *
Quel miracle ! En revenant du clair de lune, la mère, la
fille, le fiancé trouvent ce soir, dans la bauge, un profond
silence.
– Taisez-vous, s’il vous plaît ! recommande la mère aux
fiancés qui voudraient s’attarder à causer encore sur le pas
de la porte.
Taisons-nous, oui ; mais Tuzza ne peut réprimer de petits
rires à certains mots que son fiancé lui murmure à l’oreille.
Des mots ou des baisers ? Sans lumière, on peut s’y tromper.
Mère Rose est entrée dans la tanière ; elle s’est approchée
du berceau ; elle prête l’oreille. Silence. Un rayon de lune
s’est allongé à terre comme un spectre, dans l’ombre de la
porte jusque sous le four où sont nichées les poules.
Plusieurs en sont incommodées et piaillent par là-dessous.
Au diable ! et au diable le vieux mari, qui rentre du
cabaret ivre comme toujours et qui bronche sur le seuil pour
éviter les deux fiancés.
C’est étrange. Aucun bruit n’éveille le petit. Et cependant,
il a le sommeil si léger que le vol d’une mouche suffit à l’éveiller.
Mère Rose est consternée : elle allume la lampe ; elle
regarde dans le berceau, elle allonge le bras avec
précaution une main vers le front du poupon et soudain
pousse un cri.
Tuzza accourt ; mais le fiancé demeure perplexe et interdit
devant la porte. Que lui crie donc la mère Rose ? De venir
délier tout de suite une des ficelles qui, dans le coin,
soutiennent le berceau ? Et pourquoi faire ?
Allons ! vite, vite ! Elle sait bien pourquoi, mère Rose !
Mais le jeune homme, glacé tout à coup par le silence mortel
du petit, ne peut plus faire un pas, et il reste sur le
seuil à regarder, troublé et sombre. Et mère Rose, alors,
avant que les voisins n’accourent, bondit sur une chaise et
détache la corde, en criant à Tuzza de vêtir le petit
cadavre.
Quel malheur ! Quel malheur ! La ficelle s’est détachée, qui
sait comment ? Elle s’est détachée, et le petit est tombé du
berceau, et il est mort ! On l’a trouvé mort, par terre,
froid et rigide ! Quel malheur ! Quel malheur !
Toute la nuit, même après le départ des dernières voisines
qu’ont attirées ses cris, elle continue à pleurer et à
hurler ; et à peine le jour suivant s’est-il levé, qu’elle
recommence à raconter le malheur à tous ceux qui se montrent
sur le seuil.
Tombé, comment cela ? Il n’a pas une blessure, ce petit
cadavre, pas un bleu, pas une égratignure. Il n’a qu’une
maigreur qui fait frémir, et à sa main gauche, ce doigt, ce
pouce énorme !
Le médecin des morts, après la visite, s’en va en haussant
les épaules et en faisant la grimace. D’une seule voix, tous
les voisins attestent que l’enfant est mort de faim.
Quant au fiancé, qui sait pourtant dans quelle angoisse se
débat Tuzza, il demeure invisible. Mais en revanche, voici
qu’arrivent sans bruit, les lèvres cousues, glaciales, la
mère du jeune homme et sa soeur mariée, afin d’assister à la
scène du Maltais, du petit Maltais débutant, qui se
précipite en fureur dans la bauge pour reprendre les
marchandises livrées à crédit. Rose Marenga s’égosille, s’arrache
les cheveux, se frappe du poing le visage et la poitrine,
découvre son sein pour faire voir qu’elle a encore du lait ;
et elle invoque pitié, miséricorde pour sa fille ; qu’on lui
accorde au moins un délai jusqu’au soir, le temps de courir
chez le maire, chez l’adjoint, chez le médecin de l’Assistance
Publique, par pitié, par pitié !
Et elle se sauve, criant de la sorte, toute dépeignée, les
bras au ciel, poursuivie par les sifflets et les lazzis des
gamins.
Tous les voisins en ébullition demeurent sur le seuil : ils
entourent le petit Maltais qui monte la garde devant ses
marchandises, la mère et la soeur du fiancé qui veulent voir
comment finira l’histoire.
Une voisine charitable est entrée dans la maison ; aidée de
Tuzza qui s’épuise à pleurer, elle lave et habille le petit
cadavre.
L’attente se prolonge, les voisins se lassent, les parents
du fiancé aussi et tous rentrent chez eux. Seul le petit
Maltais reste là en sentinelle, inébranlable.
Toute cette foule se rassemble à nouveau devant la porte, à
la tombée de la nuit, quand arrive le corbillard qui doit
transporter le petit mort au cimetière.
Déjà on l’a couché dans sa petite bière de sapin, on le
soulève pour le mettre sur le char, lorsque au milieu des
cris de stupeur de la foule, auxquels se mêlent des lazzis
et des sifflets, survient en triomphe, rayonnante, Rose
Marenga avec un autre nourrisson sur les bras.
– En voici un, en voici un ! crie-t-elle, en le montrant de
loin à sa fille qui sourit à travers ses larmes, tandis que
le corbillard s’achemine lentement vers le cimetière.