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Luigi Pirandello - NOUVELLES
1928 -
L’illustre disparu
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I
Assis dans son lit, pour que son angine de poitrine ne l’étouffât
point, la nuque abandonnée sur l’amoncellement des coussins,
l’honorable Constanzo Ramberti regardait, à travers la
boursouflure de ses paupières demi-closes, le rayon de
soleil qui, de la fenêtre, s’étendait sur ses jambes et
dorait la bourre d’un châle gris, à carreaux noirs.
Il se regardait mourir ; son mal était sans remède, il le
savait. Il se repliait sur lui-même, s’interdisait d’étendre
son regard dans la chambre plus loin que les bords de son
lit. Ce n’était pas pour se recueillir en vue de sa fin
imminente, c’était par crainte, s’il élargissait le moins du
monde son horizon, que la vue des objets environnants lui
rappelassent et lui fissent regretter les rapports qu’il
pouvait encore entretenir avec la vie et que la mort allait
briser avant peu.
Ramassé, rapetissé dans ces bornes étroites, il se sentait
plus en sécurité, mieux à l’abri. Et, se plongeant dans la
contemplation des plus infimes détails, du fin frisottis de
son châle doré par le soleil, il savourait la lenteur des
minutes, de toutes les minutes qui lui appartenaient encore,
quelques heures peut-être, peut-être un jour... deux, trois
jours ; peut-être même – au plus – une semaine. Mais si une
minute s’écoulait avec tant de lenteur, comment ferait-il
pour supporter jusqu’au bout cette interminable semaine ?
Pourtant, sa lassitude n’était point provoquée par la
lenteur que mettaient les minutes à couler sur la bourre de
son châle de laine : c’était la conséquence des efforts
auxquels il se contraignait pour s’interdire de penser.
À quoi aurait-il bien pu penser, à cette heure ? À sa mort ?
Plutôt... tiens, quelle idée : ne pourrait-il pas essayer de
se représenter tout ce qui arriverait après ? Oui, c’était
là un moyen pour lui, privé de tout réconfort religieux, de
retarder le néant, de prolonger son séjour ici-bas.
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Courageusement, l’honorable Constanzo Ramberti s’imagina
après sa dernière heure tel que les autres le verraient ;
comme il avait vu tant de morts : un cadavre rigide, sur ce
même lit, les pieds contractés dans des escarpins vernis, le
visage cireux et glacé, les mains de pierre, et même (pourquoi
pas ?) élégant dans son habit noir, parmi toutes les fleurs
jonchant le lit et les coussins.
Il prit la pose, contracta ses pieds et les contempla. Il
sentit un chatouillement au ventre ; il souleva une main et
lissa ses cheveux ; puis il caressa sa barbe rougeâtre,
taillée en fourche. Il se dit qu’après sa mort, cette barbe
serait peignée et ce qui lui restait de cheveux disposé avec
soin sur son crâne par le chef de son secrétariat
particulier, le « cavaliere » Spigula-Nonnis, qui, depuis
tant de jours, et de nuits, le soignait, le pauvre homme,
avec le plus affectueux dévouement, ne l’abandonnant pas un
instant, se désolant, au pied du lit, de ne pouvoir alléger
ses souffrances.
Et pourtant le cavaliere Spigula-Nonnis l’aidait sans le
savoir : il l’aidait à mourir avec dignité et philosophie.
Peut-être, s’il était demeuré seul, se serait-il laissé
aller à geindre, à pleurer, à hurler de rage et de désespoir
; mais, avec le cavaliere Spigula-Nonnis au pied de son lit,
qui l’appelait « Excellence », il ne songeait même pas à
soupirer ; il regardait droit devant lui, attentif, les
lèvres effleurées par un léger sourire.
Oui, la présence de cet homme triste, long et myope, le
retenait en scène par un fil, bien ténu désormais, pour y
jouer son rôle jusqu’à la fin. La fragilité de ce fil
exaspérait à chaque minute son angoisse et sa terreur
intimes, car il ne pouvait s’empêcher de sentir la vanité,
l’inutilité effroyable des efforts qu’il faisait pour se
cramponner à son rôle : efforts pareils à ceux d’une
bestiole agonisante, de l’insecte tombé à l’eau qui s’agrippe
en vain à un brin d’herbe, à une ramille flottante...
Combien de fois avait-il été le spectateur cruel de ce drame
? La vanité de tout ce dont il avait empli le vide de l’existence
lui apparaissait, personnifiée dans le cavaliere
Spigula-Nonnis. Son autorité, son prestige, autant de choses
creuses qui s’en allaient de lui, qui n’avaient plus de
valeur, mais qui pourtant, au-dessus du gouffre où elles
allaient s’engloutir, flottaient seules avec quelque
consistance encore, fantômes de rêves, apparences de vie
qui, un peu de temps après sa mort, s’agiteraient autour de
lui, autour de son lit, autour de son cercueil...
Oui, le cavaliere Spigula-Nonnis ferait sa dernière
toilette, l’habillerait, le peignerait avec un soin
affectueux, non sans quelque répugnance toutefois. Lui-même,
du reste, éprouvait une grande répugnance en songeant que
son corps serait contemplé dans sa nudité par cet homme,
tripoté par ses grosses mains osseuses. Mais il n’avait
nulle autre personne auprès de lui : pas le moindre parent,
proche ou lointain. Il allait mourir solitaire, ainsi qu’il
avait toujours vécu ; solitaire dans cette délicieuse villa
de Castel Gandolfo qu’il avait louée, avec l’espoir que deux
ou trois mois de repos passés dans le calme le remettraient
sur pied. Mourir... et il avait à peine quarante-cinq ans !
Il mourait stupidement, par sa faute ; il s’était tué de
travail ; il avait lutté avec un entêtement acharné qui l’avait
brisé. Il avait vaincu, mais à l’heure où il triomphait, la
mort était déjà en lui, la mort, la mort qui, furtivement,
avait pris peu à peu possession de son corps. Lorsqu’il
était allé prêter serment au Roi, lorsqu’avec une
résignation affectée, mais dans son for intérieur rayonnant
de joie, il avait reçu les congratulations de ses collègues
et de ses amis, la mort était déjà en lui, et il ne s’en
doutait pas. Deux mois plus tard, un soir, elle lui avait
allongé à l’improviste un coup de griffe au coeur et l’avait
laissé, la bouche ouverte, la tête renversée sur son bureau
de ministre des Travaux publics.
Tous les journaux d’opposition l’avaient violemment attaqué,
lors de sa nomination, qualifiée par eux « d’indigne
passe-droit de la part du Président du Conseil ». Mais en
publiant la nouvelle de sa mort « à la fleur de l’âge », il
était probable qu’ils tiendraient compte de ses mérites, de
son labeur assidu dans les commissions, de sa passion unique,
constante, pour la vie publique qui l’absorbait tout entier
; du zèle qu’il avait toujours apporté à remplir ses devoirs
de ministre... Eh oui ! On peut accorder de ces consolations
à ceux qui s’en vont : et d’autant plus que l’amitié, la
fameuse protection du Président du Conseil n’avaient pu lui
laisser au moins la joie de mourir ministre. Aussitôt après
cette syncope, on lui avait fort aimablement fait entendre
qu’il était opportun – entendons-nous, uniquement par égard
pour votre santé, pas pour autre chose – d’abandonner son
portefeuille.
Si bien que, même pour les journaux amis du Ministère, sa
mort ne serait pas « un vrai deuil national ». Du moins il
serait certainement pour toute la presse « un illustre
disparu ». Cela oui, sans aucun doute. On regretterait l’«
existence trop tôt brisée » d’un homme qui « certainement
aurait encore pu rendre au pays d’éminents services, »
etc... etc...
Peut-être étant donnés la proximité de Rome et le bref laps
de temps écoulé depuis sa sortie du Ministère, le Président
du Conseil, les ministres, ses ex-collègues, les
sous-secrétaires d’État et bon nombre de députés de ses amis
viendraient-ils de Rome saluer sa dépouille, là, dans cette
chambre, que le maire du pays, pour se mettre en vedette,
aura, avec l’aide du cavaliere Spigula-Nonnis, transformée
en chapelle ardente, avec des lauriers en caisse, d’autres
plantes vertes, des fleurs et des candélabres. Il les
imaginait entrant, tous le chapeau à la main, le Président
du Conseil en tête, le contemplant un moment en silence,
consternés et pâles, avec cette curiosité contenue par une
instinctive horreur que lui-même avait tant de fois éprouvée
en présence d’un cadavre. Instant solennel, émouvant :
« Pauvre Ramberti ! »
Puis tous se retireraient dans la pièce à côté, pendant qu’on
l’enfermerait dans la caisse déjà prête.
Valdana, sa ville natale, Valdana qui, depuis quinze ans, l’élisait
député, Valdana, pour laquelle il avait tant fait,
réclamerait certainement sa dépouille ; et le maire de
Valdana accourrait avec deux ou trois conseillers municipaux
pour escorter son corps.
Son corps... Mais son âme ?... Ah ! son âme, partie, envolée
depuis un bon bout de temps, et arrivée qui sait où...
L’honorable Constanzo Ramberti fronça les sourcils. Il
cherchait à se rappeler une vieille définition de l’âme, qui
l’avait satisfait, lorsqu’il était encore étudiant de
philosophie à l’Université : « L’âme est l’essence qui prend
en nous conscience de nous-même et des objets placés en
dehors de nous. » Oui, c’était cela... c’était la définition
d’un philosophe allemand.
Il se prit à réfléchir :
« Une essence ?... Qu’est-ce donc qu’une essence ? Une chose
« qui est », sans aucun doute, grâce à laquelle, vivant, je
diffère du moi que je serai après ma mort. C’est clair !
Mais cette essence, au plus intime de moi-même a-t-elle une
existence intrinsèque, ou n’existe-t-elle qu’en tant que je
vis ? Deux hypothèses : si elle a une existence intrinsèque
et qu’elle ne prenne conscience d’elle-même qu’en moi, une
fois partie de moi, n’aura-t-elle plus aucune conscience ?
Alors que sera-t-elle ? Quelque chose que je ne suis point,
qu’elle- même n’est pas tant qu’elle habite en moi. Une fois
libérée, elle sera ce qui lui plaira... si même elle
continue à exister. Car il y a l’autre hypothèse : à savoir
qu’elle existe tant que j’existe moi-même, de sorte que,
quand je n’existerai plus... »
– Cavaliere, une gorgée d’eau, je vous prie...
Le cavaliere Spigula-Nonnis se déplie de toute sa longueur,
secouant la torpeur qui l’avait envahi ; il lui tend un
verre, il demande :
– Excellence, comment vous sentez-vous ?
L’honorable Constanzo Ramberti boit deux gorgées, puis
rendant le verre, il a un pâle sourire à l’adresse de son
secrétaire, ferme les yeux, soupire :
– Comme ci, comme çà...
Où en était-il resté ? Ah ! il allait partir pour Valdana.
Son corps... oui, mieux valait s’en tenir à son corps. On le
prenait par la tête et par les pieds. Dans la caisse, s’étalait
déjà un drap, imbibé d’une solution de sublimé destiné à
envelopper son corps. Puis venait le plombier... Oh !
comment s’appelle donc cet outil qui bourdonne avec une
langue de feu toute bleue ? Voici la plaque de zinc à souder
sur la caisse, le couvercle à visser...
L’honorable Constanzo Ramberti ne s’amusait pas à rester
dans sa caisse : il en sortait et il contemplait son
cercueil, comme un badaud quelconque : oh ! le beau cercueil
de châtaignier, en forme de lyre, poli, verni, à poignées
dorées. Certainement les funérailles et le transport à
Valdana se feraient aux frais de l’État.
Voilà à présent la caisse soulevée ; elle traverse les
appartements, elle descend malaisément les escaliers de la
villa ; elle traverse le jardin, suivie par tous les
parlementaires, tête nue, derrière le Président du Conseil.
La caisse est introduite dans le corbillard municipal, au
milieu de la curiosité craintive et respectueuse de toute la
population accourue pour admirer un spectacle aussi rare.
De nouveau, l’honorable Ramberti laisse placer son cercueil
dans le corbillard et reste dehors à regarder son char
funéraire, escorté par cette foule qui descend avec lenteur
et solennité du village à la gare. Un wagon, de ceux qui
portent l’écriteau : « Chevaux, 8 – Hommes, 40 », est tout
préparé, avec des planches clouées pour caler le cercueil.
L’honorable Constanzo Ramberti revoyait alors son cercueil
qu’on retirait du corbillard, le suivait dans le wagon nu et
poussiéreux qu’à Rome on allait certainement orner et garnir
de toutes les couronnes envoyées par le Roi et le Conseil
des Ministres, par le Conseil municipal de Valdana et par
tous les amis, et en route !
L’honorable Constanzo Ramberti suivait le train, avec son
wagon mortuaire attaché en queue, durant des kilomètres et
des kilomètres, jusqu’à la station de Valdana, noire de
monde elle aussi. L’un après l’autre, voilà ses amis les
plus fidèles, les plus dévoués, conseillers généraux et
municipaux, certains un peu gauches dans l’habit noir et
sous le chapeau haut de forme. Voilà Robertelli... ce bon
Robertelli... qui pleure et qui joue des coudes pour avancer...
– Où est-il, où est-il ?
Où veux-tu qu’il soit, mon bon Robertelli ? Il est là, dans
la caisse. Il faut que tout le monde y passe. Mais l’honorable
Constanzo Ramberti assistait à cette scène, comme s’il n’eût
pas été en réalité à l’intérieur de ce cercueil si lourd, si
lourd pourtant que les appariteurs de la mairie, en uniforme
et en gants blancs, peinaient pour le charger sur leurs
épaules...
Il voyait... tiens, Tonni, qui, le pauvre, ne sort jamais de
chez lui sans que les minutes soient comptées par sa femme
férocement jalouse ; – c’était bien lui, tout inquiet ; il
souffrait, il sortait à chaque instant sa montre, il pestait
contre le retard d’une heure qu’avait eu le train : sa femme
certainement n’en croirait rien. Patience, mon pauvre Tonni,
patience ! Tu auras une scène avec ta femme, et puis, vous
vous raccommoderez. Tu vis, toi. Songe qu’on ne part pour
l’autre monde qu’une seule et unique fois. Voudrais-tu donc
pour ton ami, qui te fit obtenir tant de faveurs, un
enterrement à la va-vite ? Laisse qu’on l’enterre avec pompe
et solennité... Tu vois ? Voici monsieur le Préfet... Place,
place.
– Eh ! il y a aussi le colonel... Mais parbleu, on lui
rendait les honneurs militaires. Et tous les enfants des
écoles aussi, et combien de drapeaux et de bannières de
sociétés locales... C’est qu’à dire vrai, tout absorbé qu’il
fût par les problèmes les plus élevés de la politique, les
questions les plus ardues d’économie sociale, il n’avait
jamais négligé les intérêts particuliers de sa
circonscription, qui lui devrait longtemps de la
reconnaissance pour tous ses bienfaits. Valdana lui
témoignerait peut-être sa gratitude par une plaque
commémorative de marbre, placée dans le jardin public, ou
bien donnerait son nom à une rue, à une place ; et en
attendant, elle l’honorait de funérailles solennelles... Il
revit par la pensée, la rue principale de la ville avec les
drapeaux à mi-hampe :
Rue Constanzo Ramberti
Et les fenêtres noires de monde dans l’attente du corbillard
disparaissant sous les couronnes, attelé de huit chevaux
couverts de housses ; et les gens dans la rue se montrant du
doigt la couronne du Roi, belle entre toutes. Le cimetière
était là-bas, derrière la colline, sombre et solitaire. Les
chevaux allaient d’un pas très lent, comme pour lui donner
le temps de jouir des suprêmes honneurs qui lui étaient
rendus et prolongeaient encore un peu sa vie révolue.
Voilà ce que l’honorable Constanzo Ramberti, à la veille de
mourir, imagina. Un peu par sa faute, un peu par la faute d’autrui,
la réalité ne répondit pas complètement à ce qu’il avait
imaginé.
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II
D’abord, il mourut pendant la nuit ; on ignore si ce fut
durant son sommeil ; ce fut, en tout cas, sans se faire
entendre du cavaliere Spigula-Nonnis qui, écrasé de fatigue,
s’était endormi profondément, au pied du lit, dans son
fauteuil. Spigula-Nonnis, s’éveillant en sursaut, vers
quatre heures du matin, et le trouvant déjà froid et raidi,
était resté extraordinairement bouleversé, d’abord par un
étrange bourdonnement qui remplissait la chambre, puis par
la pleine lune qui, à son coucher, semblait s’être arrêtée
dans le ciel pour contempler ce mort sur son lit, à travers
les carreaux de la fenêtre dont, par oubli, on n’avait pas
fermé les volets. Le bourdonnement était le fait d’une
grosse mouche qu’en se dressant brusquement le cavaliere
avait troublée dans son sommeil.
Quand, à l’aube, accourut Agostino Mignecca, le maire, mandé
en toute hâte par le domestique, le cavaliere Spigula-Nonnis
l’accueillit par ces mots :
– Il y avait la lune... Il y avait la lune...
Le cavaliere Spigula-Nonnis ne pouvait rien dire de plus.
– La lune ? Quelle lune ?
– Une lune !... une lune !...
– Oui, parfait, il y avait la lune... À présent, cher
monsieur, il s’agit de lancer d’urgence un télégramme à Son
Excellence le Président du Conseil ; un autre au Président
de la Chambre ; un autre au maire de... d’où Son Excellence
était-il député ?
– De Valdana... (ah ! cette lune !).
– Laissez la lune tranquille ! Je disais donc... au maire de
Valdana : ce qui fait trois, et d’urgence, pour faire
connaître la mauvaise nouvelle à la population, n’est-ce pas,
aux électeurs... Il aura de quoi faire, ce maire-là.
Dépêchez-vous, je vous en prie ! Il faudra faire ouvrir
exprès le bureau du télégraphe : faites-vous accompagner par
le garde-champêtre, en mon nom. Et puis, revenez aussitôt !
Il faudra l’habiller sans tarder. Voyez, le cadavre est déjà
raide.
Ce fut miracle si le cavalier Spigula-Nonnis, n’écrivit pas
dans tous ces télégrammes qu’il y avait la lune.
Pour se distinguer, le maire de Mignecca aurait volontiers
dressé une chapelle ardente à faire rester les gens bouche
bée, avec catafalque et tout le tremblement. Mais... dans
ces petits pays... on ne trouve rien ; pas un ouvrier qui
sache son métier... Il avait couru à l’église chercher
quelques tentures... toutes en damas rouge à bandes d’or !
Si seulement elles avaient été noires ! Il prit quatre
candélabres dorés, laids à faire frémir... Les fleurs et les
plantes vertes ne manquaient pas, par bonheur : fleurs par
terre, fleurs sur le lit... plein la chambre.
Cependant, on ne trouva pas le frac dans la malle ; le
cavaliere Spigula-Nonnis fut obligé de courir à Rome, dans
le petit appartement de la rue Ludovisi, où il ne le trouva
pas davantage : on finit par le dénicher au fond de la malle...
tout au fond. Le pauvre homme avait complètement perdu la
tête. Oh ! pour affectionné, il l’était... Des torrents de
larmes... Mais il fallut faire deux morceaux du frac,
suivant la couture du dos (quel dommage, un habit tout neuf
!), les bras du cadavre refusant de se plier. Et à peine le
mort habillé, il fallut le dévêtir et le rhabiller à nouveau,
oui, messieurs, parce que de Valdana (cela, tout à fait
comme l’avait prévu l’honorable Constanzo Ramberti !) arriva
un télégramme officiel d’extrême urgence, où l’on annonçait
que la population, au comble de l’affliction, réclamait
unanimement la dépouille mortelle de son illustre
représentant, pour l’honorer de funérailles solennelles. Le
télégramme parlait d’une statue, oui, jusqu’à une statue
!... les choses en grand... et d’une place aussi, une place,
celle de la Poste, qu’on rebaptiserait de son nom. Un
médecin arriva de Rome pour pratiquer sur le cadavre
quelques injections de formaline, disait-il ; de «
déformaline » révérence parler, disait le maire Mignecca,
après les dites injections. Ah ! où étaient ce visage cireux,
cette élégance qu’avait rêvé de conserver jusque dans la
mort l’honorable Costanzo Ramberti ! – Une face grosse comme
çà, voilà ce qu’on lui fit, sans nez, sans joues, sans
menton, sans rien – une boule de suif, exactement. Si bien
qu’on eut la bonne idée de dissimuler son visage sous un
mouchoir.
Beaucoup plus d’amis députés que l’honorable Constanzo
Ramberti ne se figurait en posséder accoururent le lendemain
matin à Castel Gandolfo, en même temps que les présidents de
la Chambre et du Conseil, les ministres et les
sous-secrétaires d’État. Vinrent aussi quelques sénateurs,
des moins âgés, un peloton de journalistes et jusqu’à deux
photographes.
La journée était splendide.
À ces hommes écrasés par tant de problèmes politiques et
sociaux, assombris par toutes les luttes quotidiennes,
certainement ce plongeon dans du bleu, l’exquise vision de
la campagne reverdie, des castelli romains
ensoleillés, du lac et des bois, cet air encore un peu vif,
mais où passait déjà l’haleine du printemps, devaient donner
une impression de fête. Ils ne l’avouaient pas ; au
contraire, ils se montraient tristes et graves, et peut-être
l’étaient-ils ; mais du regret intime d’avoir dépensé et de
continuer à dépenser en luttes vaines et mesquines leur
existence si brève, si peu sûre, et dont ils sentaient tout
le prix, ici, perdus dans cette apparition enchanteresse de
fraîcheur et d’air libre.
Un certain réconfort leur venait en songeant qu’ils
pouvaient en jouir encore, quoiqu’en passant, tandis que
leur collègue, lui, ne le pouvait plus.
Ainsi réconfortés peu à peu, le long du bref trajet, ils
commencèrent à converser joyeusement, à rire, pleins de
gratitude envers les cinq ou six d’entre eux, les plus
sincères, qui avaient les premiers enlevé leur masque de
tristesse pour lancer quelques plaisanteries et continuaient
à présent à divertir la galerie.
Pourtant, de temps à autre, comme si, à la porte des wagons
à couloir, la tête de Constanzo Ramberti fût apparue
brusquement, les gais propos et les rires tombaient à plat ;
tous sentaient comme une gêne, un malaise, surtout ceux qui
n’avaient aucun bon motif pour se trouver là, sauf celui de
faire en bande une partie de campagne, les adversaires
notoires de Ramberti ou ceux qui lui tiraient dans le dos.
Ceux-là sentaient bien que leur présence était une offense.
Une offense à quoi, au juste ? Était-ce à ce qu’attendait le
mort, à ce qu’attendait cet homme qui ne pouvait plus
protester, ni les chasser, en leur faisant honte.
Voyons : s’agissait-il, oui ou non, d’une visite de deuil ?
Oui, eh bien, alors, on ne va pas rendre visite à un mort de
la sorte, en bavardant joyeusement, ni en riant.
Tous ces collègues-là, amis ou non, ignoraient l’idée que le
pauvre Ramberti, à la veille de mourir, s’était faite de
leur visite, qu’il avait naturellement imaginée conforme au
caractère qu’elle aurait dû avoir : tristesse, regrets,
pitié pour lui. Ils l’ignoraient ; et néanmoins, par le seul
fait que cette visite avait lieu, ils ne pouvaient s’empêcher
de sentir, par éclairs, à quel point elle avait lieu d’une
façon inconvenante. Quant aux adversaires, ils ne pouvaient
s’empêcher de sentir qu’ils étaient de trop et qu’ils
commettaient une sorte de violence contre ce mort.
À peine sortis de la gare de Castel Gandolfo, tous pourtant
se reprirent, se composèrent un maintien grave et attristé,
se drapèrent dans la solennité de cette heure de deuil, dans
l’importance que leur accordait la foule respectueuse,
accourue pour assister à leur arrivée.
Guidés par le maire Mignecca et par les conseillers
municipaux, – tout suants, le visage congestionné, avec
leurs manchettes qui s’échappaient des manches, et leurs
cravates qui remontaient du faux-col sur la nuque, –
ministres et députés se rendirent à la villa de Ramberti à
pied, en cortège, les deux présidents en tête, escortés et
suivis par une foule énorme.
Leur arrivée, leur entrée dans le village pavoisé de
drapeaux en berne, leur cortège, tout cela fut à la vérité
de beaucoup supérieur à ce que Ramberti avait imaginé. Mais
juste au moment le plus solennel, lorsque le président de la
Chambre et celui du Conseil, avec tous les ministres, les
sous-secrétaires et les députés et la foule des curieux
furent entrés dans la chambre transformée en chapelle
ardente, tête nue, il arriva une chose horrible. Au milieu
du silence de cette scène, un borborygme soudain, lugubre,
liquide, issu du ventre du cadavre, gargouilla parmi l’épouvante
stupéfiée des assistants. Qu’arrivait-il ?
« Digestio post mortem », soupira, avec dignité, en
latin, l’un d’eux, un médecin, après qu’il eut maîtrisé son
émotion.
Et tous les autres, déconcertés, considérèrent ce cadavre,
qui semblait s’être couvert le visage d’un mouchoir pour se
livrer, sans rougir, à cette incongruité en présence des
plus hauts personnages de son pays. Puis, ils sortirent, les
sourcils froncés, de la chambre ardente.
Lorsque, trois heures plus tard, en gare de Rome, le cav.
Spigula-Nonnis vit, avec une tristesse infinie, tous ceux
qui étaient venus à Castel Gandolfo s’éloigner sans même
jeter un regard, un suprême regard d’adieu au wagon où Son
Excellence était enfermé, il eut l’impression d’une trahison.
Tout était-il donc fini ?
Seul, il demeura, dans la lumière incertaine et triste du
jour qui agonisait, sous la haute marquise, immense et
enfumée, à suivre des yeux la manoeuvre du train, qui se
disloquait. Après mille allées et venues sur l’enchevêtrement
des rails, il aperçut le wagon abandonné au bout d’une voie,
tout au fond, à côté d’un autre, sur lequel on avait déjà
collé un écriteau avec la mention : « cercueil ».
Un vieil homme d’équipe, bancal et asthmatique, s’en vint
avec un pot de colle et orna le wagon de l’honorable
Ramberti du même écriteau, puis il s’en fut. Le cav.
Spigula-Nonnis s’approcha pour le lire de ses yeux myopes ;
il lut au-dessus : « Chevaux 8 – Hommes 40. » Il secoua la
tête et soupira. Il demeura encore un moment, un long moment
à contempler ces deux wagons mortuaires l’un à côté de l’autre.
Deux morts, deux hommes au terme de leur voyage et qui
allaient pourtant encore voyager !
Ils allaient rester là, seuls, toute la nuit, parmi le bruit
assourdissant des trains qui arrivent et qui partent, frôlés
au passage par la hâte des voyageurs nocturnes ; ils
allaient rester là, étendus, immobiles, dans la nuit de
leurs caisses, au milieu de l’incessante agitation de cette
gare. Adieu ! Adieu !
Et le cav. Spigula-Nonnis, lui aussi, s’en alla. Il s’en
alla, plein d’angoisse. Toutefois, en chemin, il acheta des
journaux du soir, et se réconforta un peu en lisant les
longues nécrologies en première page, avec le portrait de
l’illustre disparu au beau milieu.
Rentré chez lui, il se plongea dans la lecture détaillée des
gazettes et il se laissa émouvoir par l’allusion, que
faisait l’une d’elles, au dévouement affectueux, aux soins
dont il avait, lui, le cav. Spigula-Nonnis, entouré les
derniers jours de l’honorable Costanzo Ramberti.
Dommage seulement que Nonnis eût été imprimé avec un seul
n ! Mais on comprenait, sans méprise possible, qu’il s’agissait
bien de lui.
Il
relut le passage qui le concernait une vingtaine de fois, au
bas mot ; puis, quand il ressortit pour aller dîner à son
restaurant habituel, il voulut avant tout acheter dans un
kiosque dix autres numéros de ce journal pour les envoyer à
Novare, le lendemain, à des parents, à des amis, en ajoutant
l’n bien entendu, et en marquant le passage au crayon
bleu.
De grands éloges, tous les journaux faisaient de grands
éloges de l’honorable Constanzo Ramberti : les regrets
étaient unanimes, et ses mérites, son zèle, sa probité
étaient dûment mis en relief. Tout à fait comme l’avait
prévu l’honorable Costanzo Ramberti. Il y avait la « fleur
de l’âge » et le « certainement aurait pu rendre encore au
pays d’éminents services ». Les télégrammes de Valdana
parlaient de la consternation profonde de la population en
apprenant la fatale nouvelle, des honneurs solennels,
inoubliables, que sa ville natale se préparait à rendre à
son Illustre Enfant ; et ils annonçaient que déjà le maire,
une délégation du Conseil municipal, et d’autres personnages
éminents de Valdana étaient partis pour Rome, d’où ils
devaient ramener la dépouille.
En rentrant se coucher, vers minuit, dans le silence des
rues désertes, que veillaient lugubrement les réverbères, le
cav. Spigula-Nonnis songea de nouveau aux deux wagons
mortuaires là-bas, sur leur voie de garage, qui attendaient.
Si seulement ces deux morts avaient pu se tenir compagnie,
converser entre eux, pour passer le temps !
À cette idée, le cav. Spigula-Nonnis sourit avec désolation.
Qui diable était cet autre mort, et quel était le cimetière
où il devait échouer ? Il passait la nuit dans cette gare,
sans se douter le moins du monde de l’honneur que lui
faisait, en voisinant avec lui, l’homme qui, ce jour-là,
remplissait de son nom toute la presse italienne, et qui, le
lendemain, allait être triomphalement accueilli par une
ville qui le pleurait.
Comment le cerveau du cav. Spigula-Nonnis aurait-il pu
enfanter l’idée que le wagon mortuaire de l’honorable
Constanzo Ramberti, vers deux heures du matin, par le fait
de quelques hommes d’équipe tombant de sommeil, serait
attaché au train qui part à cette heure-là pour les Abruzzes,
et que l’illustre disparu allait ainsi être soustrait à l’accueil
triomphal et aux honneurs solennels que lui réservait sa
ville natale !
Mais l’honorable Constanzo Ramberti, homme politique, déjà
parvenu au pouvoir, bien au courant, par conséquent, de ces
secrets d’État, l’honorable Constanzo Ramberti qui
connaissait toutes les défectuosités du service des chemins
de fer, aurait pu prévoir aisément pareille trahison. Étant
donné deux wagons mortuaires en dépôt dans une gare où le
trafic est intense, quoi de plus simple, de plus élémentaire,
que d’expédier l’un à l’adresse de l’autre et inversement !
Mais enfermé, cloué dans son wagon, il ne put protester
contre cette indigne confusion, contre ces six brutes d’hommes
d’équipe qui l’arrachaient à toutes les tentures noires
lamées d’argent, dont sa bonne ville de Valdana s’ornait
pendant cette nuit, pour l’accueillir solennellement le
lendemain. Et il fallut bien qu’à la queue de ce train
presque désert, qui partait pour les Abruzzes et qui, de ses
freins hors d’état achevait de démolir les pauvres vieilles
voitures sales dont il se composait, il voyageât tout le
reste de la nuit, tantôt lentement, tantôt lugubrement vite,
vers la dernière demeure de l’autre mort, un jeune
séminariste d’Avezzano, du nom de Feliciangiolo Scanalino.
Naturellement, le wagon mortuaire du séminariste, le matin
suivant, fut décoré avec magnificence, sous la surveillance
du directeur de l’entreprise de pompes funèbres, aux frais
de l’État. Riches tentures de velours frangé d’argent, avec
un dais, et des voiles, des rubans et des palmes ! Sur la
bière, couverte d’un drap splendide, une seule couronne,
celle du Roi ; de chaque côté, la couronne du président de
la Chambre et celle du Conseil des ministres. Une
soixantaine environ d’autres couronnes furent placées dans
la voiture suivante.
Et à huit heures et demie précises, aux yeux émerveillés
d’une vraie foule d’amis de l’honorable Constanzo Ramberti,
Feliciangiolo Scanalino partit pour Valdana et les honneurs
suprêmes.
Quand vers trois heures de l’après-midi, le train arriva en
gare de Valdana, où se pressait la population attristée, le
maire, qui avait accompagné le cercueil avec une délégation
du Conseil municipal, fut pris à part, en grand mystère,
dans le bureau du télégraphe, par le chef de gare, pâle et
tremblant : Il était arrivé de la gare de Rome un télégramme
« secret », qui notifiait l’échange des deux wagons
mortuaires. La dépouille mortelle de l’honorable Ramberti se
trouvait en gare d’Avezzano.
Le maire de Valdana semblait pétrifié.
Que faire ? Avec toute cette foule qui attendait ? avec
toute la ville pavoisée ?
– Commandeur, suggéra à voix basse le chef de gare, en
portant la main à son coeur, je suis seul à savoir avec le
télégraphiste ; à Rome et à Avezzano de même... le chef de
gare et le télégraphiste. Commandeur, notre intérêt, celui
de l’Administration des chemins de fer est de tenir
l’affaire secrète. Fiez-vous à nous !
Comment sortir autrement de cette impasse ?
L’innocent séminariste Feliciangiolo Scanalino fut accueilli
en triomphe par la ville de Valdana ; son corbillard, pareil
à une montagne de fleurs, fut tiré par huit chevaux ; il eut
l’escorte de toute la population jusqu’au cimetière. Il eut
les discours.
L’honorable Constanzo Ramberti repartait cependant
d’Avezzano et voyageait dans un wagon nu et poussiéreux (Chevaux
8 – Hommes 40), sans une fleur, sans un ruban : pauvre
dépouille renvoyée, ballottée, hors de sa route, en des
lieux si éloignés de ceux de son destin.
Il arriva de nuit à la station de Valdana. Seul, le maire et
quatre fidèles croque-morts l’attendaient à la gare, et en
silence, avec une allure de fraudeurs qui soustraient leur
contrebande à la vigilance des douaniers, montant,
descendant à travers la campagne par des petits chemins, s’éclairant
à grand-peine d’une lanterne sourde, ils le portèrent au
cimetière, et quand ils l’eurent enterré, ils poussèrent un
grand soupir de soulagement.
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