III
– Ah !... ah !
Et à chaque marche d’escalier, il recommençait à geindre :
– Ah !... ah !
La Sgriscia entendit ses gémissements ; elle courut ouvrir à
Dom Ravana :
– Vous êtes malade ?
– Très malade... Mais laissez-moi ; restez dans votre
cuisine... Cosimino va venir. Ne vous faites pas voir avant
que je vous appelle. Allez... À la cuisine !
La Sgriscia regagna son antre sans piper. Dom Ravana monta
dans sa chambre, enleva sa soutane et resta en culotte et en
gilet de chasse. Un gilet trop long et trop large. Dom
Ravana arpentait la pièce en manches de chemise, tout en
réfléchissant amèrement.
Sa conscience était bourrelée de remords. Le doute n’était
plus possible. Dieu dans sa miséricorde lui accordait la
grâce de le mettre à l’épreuve par l’entremise de ce diable
boiteux travesti en femme, et lui, l’ingrat, ne savait pas
en profiter. Il succombait à la tentation.
– Ah ! s’écriait-il, dans son désespoir, s’arrêtant de temps
à autre pour lever les bras au ciel.
Le pauvre mobilier semblait perdu dans cette chambre
immense, sur ce pavé de vieilles briques de Valence, fendues
et disjointes de place en place. Au milieu du mur de droite
le petit lit bien propre sur ses tréteaux de fer apparents ;
au-dessus un vieux crucifix d’ivoire, jauni par le temps. (Les
yeux de Dom Ravana n’osaient pas, ce jour-là, se lever jusqu’à
lui). Dans un coin, près du lit, une vieille carabine et,
pendues au mur, quelques grosses clés, les clés de la maison
de campagne.
Tin, tin, tin...
– Voilà Cosimino. Toujours ponctuel, le pauvre...
Il alla ouvrir lui-même.
– Je vous en prie, commença Cosimino avant de franchir le
seuil, ne me faites pas voir cette sorcière boiteuse. C’est
sa faute si... Mais ne parlons plus de ça. Voilà le remède.
Allez me chercher une cuillerée.
Dom Ravana se fit humble et empressé :
– J’y vais, j’y vais... Et merci, mon fils. Tu me rends la
vie. Entre, entre dans la chambre.
Il revint bientôt, pâle et tremblant, la cuillère à la main
: – Je l’ai punie, tu sais ? Elle est en train de pleurer
dans la cuisine. Tu as raison, mon fils, elle est la cause
de tout. Tu as entendu hier au marché les ordres que je lui
ai donnés. Eh bien, pendant que je suais sang et eau, Dieu
le sait, à avaler cette étoupe que m’ordonne le médecin, je
la vois entrer toute malicieuse, dans la salle à manger, et
elle cachait avec sa main un beau plat de... Qu’est-ce que
tu aurais fait, toi ?
– J’aurais mangé le homard, répliqua Cosimino d’un ton sec.
Mais après, j’aurais expié moi-même mon péché de gourmandise,
au lieu de le faire expier à un pauvre innocent !
Dom Ravana ferma les yeux d’un air navré et poussa un
profond soupir.
Cosimino parlait d’or ; sans aucun doute il était barbare de
faire prendre chaque fois au sacristain l’émétique ordonné
par le docteur Nicastro. Il suffisait à Dom Ravana
d’assister aux effets du vomitif pour en éprouver le
bienfait, et suivre l’exemple que Cosimino lui donnait. C’était
barbare, mais Cosimino savait-il combien de fois dom Ravana
avait été préservé de la tentation par la pensée de la scène
qui suivrait. Pour triompher de sa chair, Dom Ravana avait
besoin, comme d’un frein, du remords qui le prenait à voir
son sacristain souffrir là sous ses yeux, injustement. Il
avait comblé Cosimino de dons et de bienfaits. Que lui
demandait-il en échange ? Ce seul et unique sacrifice pour
la santé de son âme plus encore que pour celle de son corps.
Chaque fois, le spectacle du supplice auquel la victime se
soumettait sans révolte le bouleversait profondément ; le
remords, la rage, la honte, l’assaillaient avec tant de
force que l’envie le prenait de se jeter par la fenêtre.
– Qu’est-ce que c’est ? Vous pleurez maintenant ? disait
Cosimino. Des larmes de crocodile !
– Non, gémissait Dom Ravana avec l’accent de l’affliction la
plus sincère.
– Ça va bien, ça va bien ; étendez-vous sur le lit et
regardez. Je prends la première cuillerée.
Dom Ravana s’étendit sur le lit les yeux gros de larmes, le
visage contracté de douleur. Cosimino posa la bouilloire sur
la lampe à alcool pour avoir de l’eau tiède au moment voulu
; puis, fermant les yeux, il avala la première cuillerée d’émétique.
– Voilà qui est fait... Mais ne me plaignez pas, ne me
plaignez pas, taisez-vous, ou je fais un malheur.
– Je me tais, mon garçon, je me tais... Parlons d’autre
chose... Demain, si le temps le permet et si je me sens
mieux, j’irai à la campagne... Viens-y aussi. Amène ta femme
et les enfants ; vous prendrez tous l’air sans penser à rien...
Mais quelle mauvaise année, Cosimino !... Dieu nous punit de
nos péchés ! La patience divine est à bout. Le monde pleure,
mais les pleurs n’empêchent pas les massacres. Tu le sais,
n’est-ce pas : guerre en Afrique, guerre en Chine. Les
pauvres gens souffrent, mais souffrir ne les empêche pas de
voler. La colère du Seigneur est sur nous. La grêle, tu as
vu ? elle a pillé les jardins et les vignes... Et la gelée
menace les oliviers. Dis un peu... Tu te sens déjà ?... Non
?
– Non, Monsieur le Curé, rien encore. Je vais prendre de
l’eau tiède.
– C’est ça, parfait... Continuons à causer. Nous disions que
la récolte de blé a été plutôt bonne et que si Dieu le veut
et si la Vierge Marie nous en fait la grâce, elle compensera
un peu la malechance de l’année.
Cosimino écoutait avec grande attention, mais probablement
sans comprendre un seul mot. Par instants son visage passait
par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; puis il devenait
blanc comme un linge ; une sueur froide coulait de son front.
Il s’agitait sur sa chaise ; son oeil se révulsait.
– Ah ! Monsieur le curé, ça commence à remuer... Je crois
que nous y sommes.
– Sgriscia, Sgriscia, criait alors Dom Ravana, pâlissant à
son tour et regardant fixement Cosimino pour retirer du
spectacle tous les bons effets du remède. – Venez vite, je
crois que nous y sommes.
La Sgriscia accourait tenir le front de son maître, pendant
que Cosimino profitait de ses efforts et de ses contorsions
pour lui appliquer sournoisement quelques solides coups de
pieds dans les tibias.
IV
– Et maintenant un bol de bouillon pour Cosimino, ordonna
vers le soir Dom Ravana à sa bonne. Veux-tu des languettes
de pain dedans, dis, Cosimino ?
– Comme vous voudrez, Monsieur le Curé... Qu’on me laisse...,
fit le pauvre sacristain à bout de forces, pâle comme un
mort, la tête appuyée contre le mur.
– Avec des languettes de pain, des languettes et un jaune d’oeuf,
cria Dom Ravana, plein de prévenances. Dis, Cosimino, tu
veux bien un jaune d’oeuf dedans, n’est-ce pas ?
– Je ne veux rien ! Qu’on me laisse ! gémit Cosimino
exaspéré ! Vous faites de beaux sermons et moi j’ai le
poison dans l’estomac à votre place. Vous m’abîmez l’estomac
et puis vous m’offrez des languettes de pain et un jaune d’oeuf
! Est-ce que c’est digne d’un saint prêtre d’agir ainsi ?
Laissez-moi m’en aller... C’est à perdre la foi... Aïe, aïe,
aïe...
Et il s’en fut, les mains comprimant son ventre, tout en
geignant.
– Quel mauvais caractère ! s’écria Dom Ravana avec colère.
D’abord il est doux comme un agneau, puis il y pense, il y
repense et il devient méchant comme une guêpe. Dire que je
lui ai fait tant de bien à cet ingrat !
Il hochait la tête, plissait les coins des lèvres. Puis il
appela Sgriscia.
– Donnez-moi le bouillon, je le prendrai moi-même. Vous y
avez mis le jaune d’oeuf ? Très bien. Maintenant, mon
chapeau et mon manteau.
– Monsieur le curé veut sortir ?
– Mais naturellement, Dieu soit loué, je me sens très bien
maintenant.